
Dmitri Hvorostovsky (1962-2017) reste l’un des grands barytons de l’histoire. De sa jeunesse en Sibérie à ses triomphes au Metropolitan Opera de New York, sa vie est un véritable roman russe ! Artiste mondialement célèbre, méconnu en France où il débute très jeune et découvre la liberté, il meurt en pleine gloire d’une tumeur au cerveau à 55 ans.
Surnommé « l’Elvis de l’opéra », Dima bouscule les clichés associés au chant lyrique en réunissant « belle voix » et « belle gueule ». En avant-première, voici les points forts de sa première biographie musicale (non russe) : une histoire passionnante racontée en citations, illustrée par 45 photographies et accompagnée de 70 vidéos musicales.
« Ce que je veux, c’est que les gens sachent et se souviennent de ma voix et ne lisent pas de fables et de ragots autour de mon nom. »
Dmitri Hvorostovsky
• Dima (pour les intimes) incarne à jamais « l’âme russe », entre légende et vérité.
« Se montrer un vrai Russe, c’est chercher un vrai terrain de conciliation pour toutes les contradictions européennes ; et l’âme russe y pourvoira, l’âme russe universellement unifiante qui peut englober dans un même amour tous les peuples, nos frères. »
Fiodor Dostoïevski (1821-1881), Discours sur Pouchkine (1880).
« On peut approcher le secret que renferme l’âme russe en reconnaissant immédiatement le caractère antinomique de la Russie, son caractère terriblement contradictoire. »
Nikolaï Berdiaev (1874-1948), philosophe de L’Idée russe, la coexistence des extrêmes, la spécificité spirituelle de l’âme russe.
« Ces immenses espaces russes se trouvent également à l’intérieur de l’âme russe et ont sur elle un pouvoir gigantesque. »
Nikolaï Berdiaev (1874-1948), Le Destin de la Russie (1918)
Authentique héros de roman, artiste surdoué qualifié de « belle voix, belle gueule » et trop vite comparé à Elvis (Presley), travailleur acharné, homme tourmenté, animé par le désir de « faire famille », idolâtré dans son pays, star au MET de New York, parfois incompris en France…
La force du destin aura raison de l’homme à 55 ans, parvenu au sommet de son art et frappé d’une tumeur au cerveau, son souvenir valant à jamais leçon de vie autant que de chant.
• Né à Krasnoïarsk, grande ville de Sibérie orientale à 5 000 km de Moscou et St-Pétersbourg, où « l’hiver dure 12 mois, le reste c’est l’été. » (proverbe russe)
Infatigable sportif allant nager dans les trous de glace du lac jusqu’à la fin de sa vie, c’est d’abord un enfant au nez cassé, insupportable en classe et bientôt surnommé « le Tigre de Sibérie ».
« Le garçon se battait sans fin – à la maternelle et à l’école, à la moindre injustice, il s’enflammait comme une allumette. Il a brutalement battu les délinquants qui ont osé le taquiner avec ses ‘quatre yeux’ – en raison d’une mauvaise vue, Mitya portait des lunettes. »
C’est aussi un artiste né, doué pour la sculpture (un an d’école), le piano et le chant pratiqué à plaisir, « comme un petit coq » dont il se moquera lui-même… Ce phénomène vocal très tôt enregistré sert de fond sonore au dernier montage sur sa vie.
Ses parents, musiciens amateurs, rêvent déjà d’une carrière classique pour cet enfant unique. Il était « doux comme une fille » dira plus tard sa mère qui préfère garder ce souvenir. Mais l’ado en révolte se met à penser activement au foot, aux filles… et au rock.
• « I was a bit of a gangster at 13 or 14. »
« J’étais un peu gangster à 13 ou 14 ans »
Aveu en 2012 dans le Classic Talk with Bing & Dennis, l’année de ses 50 ans
Regard sur le passé, projection sur l’avenir, cette source documentaire fait référence : tout est vrai, même s’il ne dit pas tout sur sa vie privée.
Il revient en détail sur l’enfance protégée, l’adolescence rebelle. Provocation contre le régime soviétique dont il se libèrera dès que possible après sa chute historique en décembre 1991, révolte contre l’éducation trop classique de ses parents et leur mode de vie bourgeois ?
« Mais jamais je n’ai perdu mon intérêt pour la musique classique … et quand j’ai dû faire mon choix, à l’âge de quinze ans, mon père m’a simplement pris par la main et emmené à l’école de musique de Krasnoïarsk pour étudier… dès lors déterminé à devenir le plus grand chanteur du monde. »
Classic Talk with Bing & Dennis, 2012
• Le « Tigre de Sibérie » devient « la Pépite de Krasnoïarsk ».
Il découvre l’opéra au Conservatoire de la ville en 1977. Sa professeure de chant, Ekaterina Yoffel, trouve les mots pour dompter ce surdoué :
« Dès le premier jour, je lui ai dit qu’il ne fallait pas faire de sons vides de sens. Personne n’a besoin d’un chanteur qui produise seulement de beaux sons : il faut chanter sur les sentiments… Nous avons appris à exprimer ces sentiments à travers des chansons des années de guerre. »
Il sera toujours reconnaissant à cette « hypnotiseuse » qui sut le mettre en condition pour chanter au mieux dans sa propre voix : baryton. « La voix des vieux pères et des maris plaqués » se plaisait-il à résumer.
Dima débute à 22 ans : petit rôle de Marullo dans Rigoletto de Verdi, 30 décembre 1984 à l’Opéra de Krasnoïarsk.
Faute d’enregistrement, il est possible d’imaginer la fougue du jeune baryton. Cette œuvre va le hanter toute sa vie : il créera le rôle-titre du bouffon difforme et maudit à Houston (Texas), le 4 novembre 2001, après une hospitalisation d’urgence pour cause de stress et de vodka, tenant à peine debout en scène, magnifique de laideur et d’amour paternel malheureux.
Il reprendra le grand air « Cortigiani, razza vile e dannata » (« Courtisans, race vile et damnée ») dans presque tous ses concerts, jusqu’à sa dernière apparition pathétique et ovationnée, au gala du MET (8 mai 2017).
Il enregistrera le disque cinq mois après, à l’extrême fin de sa vie : plus de belle voix, plus de belle gueule, juste l’ardent désir de laisser ce témoignage, avec ce qui lui reste de force.
• 1986 : l’amour fou pour la première femme de sa vie, Svetlana Ivanova… et la malédiction des Yeux noirs (Otchi tchornye) qu’il interprète comme personne !
Elle est ballerine à l’opéra de Krasnoïarsk. Ils se marieront trois ans après, quand il pourra lui offrir un certain confort de vie. Qu’importe sa réputation de femme « volatile » – volage en bon français ! Et divorcée, avec une fille, Masha – Dima sera trop heureux de l’adopter. Love-story à suivre…
Ses proches l’ont mis en garde – parents, professeurs, partenaires. Mais quand il a quelque chose en tête et d’abord une femme dans son cœur, rien ne lui résiste :
« Je ne suis pas un homme de compromis. Si je crois en quelque chose, je le défends jusqu’au bout. »
Ce sera une catastrophe. Drame conjugal en 1990, rubrique des faits divers…
Pavel Astakhov, avocat et ami proche de Dima, témoignera en détail dans Komsomolskaïa Pravda, 24 novembre 2017 (source sûre).
« Dmitry décida de faire une surprise à sa jeune épouse Svetlana. Il rentra plus tôt d’une tournée et retrouva sa femme avec un ami. Furieux, il les battit tous les deux, ce qui déclencha un scandale. Ils voulaient expulser Dmitry du théâtre et s’apprêtaient à ouvrir une enquête criminelle. Mais la chanteuse d’opéra Irina Arkhipova prit la défense de l’artiste. »
On imagine les ragots et les rumeurs qui s’ensuivirent… Mais le « Tigre de Sibérie » étant devenu « la pépite de Krasnoïarsk », il semblait impensable que sa carrière soit entachée par cet événement ! Irina Arkhipova, mater familias du Bolchoï, interviendra pour le sauver.
Le couple survivra plus de dix ans à l’épreuve. Malgré les disputes fréquentes et l’addiction maintes fois avouée à l’alcool qui faillit ruiner sa carrière et sa santé, Dima maintenait la fiction d’une « épouse affectueuse » (interview « Étoile de l’opéra et beau mec », 1er juin 1998, La Scena Musicale). Le besoin de « faire famille » explique aussi l’opération qui permit en 1996 la naissance des jumeaux par FIV (fécondation in vitro).
Il faut attendre la rencontre avec la seconde femme de sa vie, Florence Illi, sa Flosha, pour que Dima retrouve une vie normale. Reste qu’il chantera toujours les Yeux noirs (Otchi tchornye) comme personne : en véritable drame de la jalousie.
• 1988 : sa carrière internationale commence en France, au concours de Toulouse : un triomphe, sous la surveillance du KGB.
Pas de photo, pas d’enregistrement… Il est surveillé par le « Comité pour la sécurité de l’État », service de renseignement de l’URSS ayant fonction de police politique. Cette atmosphère rend sa victoire encore plus impressionnante !
Rappelons que l’URSS avait perdu un danseur étoile d’origine tartare, Rudolf Noureev, le 16 juin 1961 : en tournée avec le Mariinsky Ballet, insoumis corps et âme, sitôt séduit par la dolce vita des nuits parisiennes, la star fausse compagnie aux agents du KGB en demandant l’asile politique à l’aérodrome du Bourget – et sitôt engagé dans les Ballets du Marquis de Cuevas.
On a comparé le pouvoir de séduction et l’animalité du baryton sibérien à celle du danseur tartare. Mais l’URSS vacille (avant la chute du régime, fin décembre 1991) et l’on ne saurait laisser filer une voix de ce calibre. Rien ne trahit la tension, l’ombre des gardiens qui suivent l’artiste partout… Malgré cette atmosphère de contrôle et de méfiance, Dima chante avec une assurance souveraine ! Le jury lui décerne le premier prix.
Ce triomphe marque la première étape de sa conquête de l’Occident – dans des conditions où d’autres auraient vacillé, alors qu’il semble se nourrir de l’adversité.
Un détail : le KGB perçoit la moitié de sa récompense. Qu’importe ! L’artiste a compris que sa vie débordera le cadre de la Sibérie natale – où il reviendra toujours chanter.
La notoriété du baryton grandit : nombreuses tournées à travers la Russie et d’autres républiques de l’Union soviétique. Le meilleur est à venir… Retour en Europe.
• Juin 1989 : Hvorostovsky est invité dans la capitale du Pays de Galles au concours « BBC Singer of the World », vitrine mondiale pour les jeunes chanteurs.
La finale reste dans les mémoires : pratiquement inconnu hors de son pays, il affronte le baryton-basse gallois Bryn Terfel, le « régional de l’étape » favori du public britannique et de trois ans son cadet. Contre toute attente, Dima l’emporte – de justesse. Cet instant scelle sa réputation : un baryton venu de Sibérie, d’une beauté glacée, à la voix somptueuse et envoûtante.
« Mon apparence physique ne m’a pas nui. »
Constat du jeune ambitieux. Il tient surtout à rappeler cette évidence, une constante dans sa carrière…
« Je suis un gagnant. Bryn [Terfel] était là, c’était le gars du coin… Il a choisi de chanter Wagner, moi je chantais mon Verdi préféré, j’étais expérimenté, je n’avais aucun doute sur moi-même, je savais que je deviendrais le gagnant. »
Classic Talk with Bing & Dennis. 2012
Après « Ombra mai fu » de Haendel, ode émouvante à un platane, il donne le grand air de la mort de Rodrigue (Rodrigo) dans Don Carlo de Verdi, l’un de ses rôles à venir les plus marquants, souvent repris en concert ou en gala.
Les conséquences de cette victoire internationale et méritée ne se font pas attendre pour le jeune ambitieux, conscient de la situation.
« Gagner Cardiff a changé ma vie. Mais cela m’a aussi fait peur : tout à coup, j’étais propulsé sur les plus grandes scènes. J’ai dû apprendre très vite… Cardiff m’a donné une couronne. Mais c’était une couronne lourde à porter : tout le monde m’attendait au tournant. »
Entretien, The Independent, 1989
L’Europe commence à parler de ce jeune artiste lyrique. Hvorostovsky détruit les stéréotypes du chanteur d’opéra : son corps athlétique (1m93 et bien musclé) dans un smoking soigné, sa crinière de cheveux précocement argentés, son allure lui vaudront bientôt d’être classé parmi les « 50 plus belles personnes du monde », selon le magazine People.
• Retour en France en octobre 1989 pour signer le (premier) contrat de sa vie.
La photo s’impose au soleil de Nice – après la discrétion soviétique à Toulouse.
« Il est en compagnie de son agent et de deux managers de Philips, avec lesquels il vient de signer un contrat d’enregistrements. Les managers arborent le sourire un peu euphorique du propriétaire de galopeurs qui ajoute à son écurie le meilleur pur-sang de sa génération. »
Source : https://www.forumopera.com/dmitri-hvorostovsky-le-chant-et-lallure/
« … Le chanteur gratifie d’une poignée de main vigoureuse une jeune femme dont on peut imaginer qu’elle rosit de plaisir (malgré le noir et blanc). Il affiche pour sa part l’assurance de celui qui, à 27 ans, a déjà fait un bout de chemin. Après avoir étudié le chant dans sa ville natale de Krasnoïarsk en Sibérie et remporté plusieurs concours, dont celui de Cardiff, il vient de signer ce contrat de tous les espoirs. »
Le critique Alan Blyth annonce à l’artiste :
« Si vous ressemblez à Noureev et chantez comme Lisitsian [grand baryton russe], le monde de l’opéra vous est ouvert. »
Hvorostovsky va aussitôt enregistrer de nombreux opéras et récitals – à l’époque où une carrière passe aussi par le disque. Mais la scène reste primordiale dans ses incarnations :
« L’amour du public, je le sens physiquement. C’est comme une vague qui vous porte. »
• Novembre 1989 : débuts lyriques officiels à l’opéra de Nice dans La Dame (ou Reine) de Pique de Tchaïkovski.
Il interprète le rôle secondaire, mais marquant, du Prince Eletski. « Ya vas lyublyu ». « Je t’aime », déclaration d’amour sans espoir à la femme éprise d’un joueur invétéré.
Un mois plus tard, en concert à Moscou, il reprend le rôle aux côtés d’Irina Arkhipova en Comtesse, reine du Bolchoï au sommet de sa maturité, et veillant toujours sur lui.
C’est dans ce rôle que le MET de New York découvrira le nouveau baryton, 26 octobre 1995 :
« Sa voix ciselée, son timbre somptueux et son remarquable contrôle du souffle… L’aria […] ne pouvait pas mieux convenir à la voix de Hvorostovsky si Tchaïkovski l’avait écrite pour lui. »
Oublions momentanément la « belle gueule » et l’allure : la vie privée de Dima était difficile, mais tenue secrète.
• 1992 : la France « rate » Hvorostovsky dans son meilleur rôle (russe), Eugène Onéguine.
Fait avéré, le public varie selon les pays… L’artiste a littéralement enchanté sa Russie natale, enthousiasmé le monde anglo-saxon et l’Italie s’enflamme pour ce nouveau baryton verdien.
Un compositeur mondialement reconnu en son temps comme un génie, y compris à Paris, a pourtant déclaré en 1867 :
« Deux choses manqueront toujours à l’Opéra [de Paris] : le rythme et l’enthousiasme. Mais c’est aussi de votre faute à vous, Français, qui mettez des boulets aux pieds des artistes avec votre bon goût et votre ‘comme il faut’ [en français dans le texte]. »
Giuseppe Verdi (1813-1901)
Et voilà Hvorostovsky, jusqu’alors bienvenu et reconnu en France, soudain contesté par la critique (parisienne et « mondaine ») qui fait loi et titre :
« Le héros n’est pas le favori Eugène Onéguine au Châtelet. »
Le Monde. 3 octobre 1992.
Long article bien documenté, très sérieux à l’image du quotidien national, suivi aussi pour ses pages Culture.
« Dmitri Hvorostovsky (jeune baryton basse caucasien lancé à grand bruit par sa marque de disques) l’aurait-il voulu qu’il ne l’eût pas pu. Son Onéguine – personnage du séducteur looser que l’on retrouvera dans La Dame de pique – manque d’aisance, d’élégance, d’épaisseur psychologique… Lenski, ami d’Onéguine, a beau disparaître pour cause de duel un acte avant la fin, il est le phare, le héros de cette production. Car Lenski est incarné par le ténor américain (d’origine russe) Neil Shicoff, acteur magnifiquement insolite, voix au-delà de la technique, voix-musique. »
Ne critiquons pas la critique et reconnaissons dans un autre style le génie de son partenaire et aîné. Mais dans une production de référence au MET en 2007, l’évidence s’imposera : Hvorostovsky est né pour ce rôle – et restera l’Eugène Onéguine du siècle.
• 1996 : « Elvis of opera ». Magazine Elle et couverture de disque.
Surnom publicitaire et photo devenue emblématique, signée Simon Fowler, publiée dans Elle avec un article à l’unisson, et reprise par Decca pour la pochette de l’album « Portrait ».
Plusieurs enregistrements de Hvorostovsky ont été portés par une image de « beefcake baritone » (« baryton balaise ») qui faillit lui coûter sa crédibilité artistique.
« Ce n’était pas mon idée, mais cette publicité échappait à mon contrôle. J’étais encore si inexpérimenté, je ne connaissais rien de la gestion artistique. Je me suis donc laissé emporter. »
Dima prendra des distances avec son image qui fit et fera toujours parler. Savait-on son admiration d’adolescent pour Freddie Mercury et le piège d’autant plus dangereux ?
« On t’a déjà traité de beau gosse à l’opéra, ou de bari-beau gosse. Ça te convient ?
— Ça ne me pose aucun problème qu’on me traite de tigre, de beau gosse ou de dernier express russe flamboyant, peu importe. Ces derniers temps, je m’entraîne comme un dingue ; je fais aussi du jogging la veille des représentations. Ça m’aide à me sentir mieux après le décalage horaire. »Interview de 2007 pour Time Out Singapore
Il se moquera des titres clinquants, admettant qu’ils peuvent servir à attirer le public – avec auto-dérision et pragmatisme. Cependant que l’artiste poursuit sa carrière… Il a trouvé sa voie (et sa voix). Rien ni personne ne pourra l’en détourner, même si le destin réserve toujours quelques coups de théâtre. Quant à l’amour de son pays natal, c’est une constante jusqu’à sa mort, et au-delà.
• 8 août 1998 en Russie : un hommage venu du ciel avec un petit astre qui gravite autour du Soleil.
Après deux surnoms au début de sa biographie (Tigre de Sibérie et Pépite de Krasnoïarsk) et trois concours à l’aube de sa carrière internationale, son pays sut l’honorer à sa manière très « officielle », soviétique, puis russe. Au total, une vingtaine de distinctions ! À la fin de sa vie, le sachant condamné, l’État s’empressa de lui rendre hommage avant la série des distinctions posthumes : nombreuses dans une carrière relativement brève, et pour la plupart classiques.
Le plus original de tous ses titres ? Son nom attaché à un astéroïde. Occasion de corriger une erreur : ce ne fut pas « post mortem » comme on l’a écrit en 2017, mais dès 1998. Cette mini-planète découverte en 1983 par l’astronome Lyudmila Karachkina (Observatoire de Crimée) reçoit en 1998 le nom officiel de Dmitri Hvorostovsky, « en hommage au grand baryton russe, artiste du peuple de Russie, dont le vaste répertoire couvre la musique russe et internationale. » (Minor Planet Circulars, n° 32349, 8 août 1998).
• Incontestable et stupéfiant, seul échec dans sa carrière et en cinq spectacles : Don Juan, le rôle dans lequel Hvorostovsky était le plus attendu !
« Construit sur le même principe qu’Helzapoppin, sur une confusion fructueuse entre fiction et réalité, Leporello chantant son rôle en habit de soirée entre un écran où on le voit jouer, en noir et blanc, le rôle de Don Giovanni, et un petit groupe de spectateurs où l’on reconnaît les acteurs du film. »
Gérard Condé, Le Monde, 26 juin 2004
Objet cinématographique d’art et d’expérimentation, moyen métrage apprécié par les mélomanes et les spécialistes, mais resté invisible pour le spectateur moyen… Au terme de cette expérience, le baryton se réservera pour la scène et la liberté qu’elle donne à l’interprète.
Restent les quatre spectacles de Don Giovanni : que de « malentendus » dans ce feuilleton lyrique !!!! L’aventure va durer quatre saisons : Genève (février 1999), Salzbourg (août 1999), San Francisco (juin-juillet 2000), MET de New York (décembre 2002-janvier 2003). Imaginons la somme d’énergie, l’accumulation de talents, le coût financier de cette entreprise.
« Mozart est un tel génie que vous ne devez pas le chanter avant de vous sentir prêt. »
Dmitri Hvorostovsky, « Histoire du baryton devenu star, qui attendit dix ans pour chanter Don Juan », Le Temps. 2 février 1999. Rencontre avec Alain Perroux.
Vocalement, notre baryton a toujours été prudent, même si sa voix « ne lui pose aucun problème », Classic Talk with Bing & Dennis. C’est surtout un problème d’incarnation… Ce qu’il admire le plus dans le nouveau personnage ? Son honnêteté… Avouons que c’est surprenant ! Et plus encore, quand l’artiste explique :
« Don Juan ne fait aucun compromis. Il ne ment jamais. »
Le Temps. 2 février 1999. Rencontre avec Alain Perroux
En réalité, il ne cesse de mentir pour séduire – et sitôt abandonner la femme victime. D’où la liste de ses conquêtes, dans son fameux air du catalogue. Mille e tre, rien qu’en Espagne…
Matthias Langhoff, metteur en scène inventif et provocateur, admiré autant que détesté, a-t-il persuadé sa tête d’affiche que Don Juan ne ment jamais ? Se lancer dans l’aventure avec ce contresens sur le mythe devient un handicap majeur, source de tous les malentendus à suivre !
Genève (février 1999) : accueil globalement favorable pour cette prise de rôle capitale.
Salzbourg (août 1999) : critique partagée, mise en scène controversée, interprétation de Hvorostovsky jugée plus élégante que démoniaque.
San Francisco (juin–juillet 2000) : la presse américaine se montre sévère, l’expression de « bland lothario » (fade coureur de jupons) revient dans plusieurs critiques.
MET de New York (décembre 2002-janvier 2003) : élégance vocale, mais aspect menaçant et cruel du personnage insuffisamment incarné, parfois perçu comme passif, face au vaste espace scénique du MET où sa texture vocale ne s’impose pas pleinement.
Conclusion ? Il affirme qu’il renonce à Don Giovanni parce que le rôle est trop bas pour son registre vocal. The New Yorker, 14/22 sept. 2003. Alors qu’il est baryton-basse…
« Hvorostovsky a ensuite abandonné Don Giovanni, qu’il jugeait trop bas pour sa tessiture – aveu implicite de décalage avec le rôle, au-delà des questions scéniques. »
• Seul cadeau de Don Juan à Dima : rencontre avec la (seconde) femme de sa vie qui va le sauver.
Il a connu Florence Illi à l’opéra de Genève, en février 1999. Soprane, elle chante Zerlina, la jeune paysanne que Don Juan s’amuse à séduire. C’est elle qui prend l’initiative, remplaçant un baiser de scène par un véritable baiser « de ville ».
« Je suis marié ! a-t-il immédiatement déclaré.
Et alors ? Flo a répondu tout à fait sincèrement. »
Anecdote maintes fois contée sur les réseaux sociaux et ailleurs.
De retour à Londres où il réside, il évoque la question du divorce avec sa femme. Furieuse, elle va dénoncer son alcoolisme et le poursuivre en justice pour tout ce qu’il possède.
« Dima a vécu un divorce difficile, il était très bouleversé. »
Alexander Stepanovich Hvorostovsky, père du chanteur à « KP » (Komsomolskaïa Pravda)
« Sveta était vexée. Après le divorce, ils ont complètement cessé de communiquer. Sa seconde épouse, Florence, souhaitait la rencontrer, pour qu’elle devienne amie, d’autant plus que les enfants issus des deux mariages communiquent. Sveta a refusé. »
En réalité, ils communiqueront quand même, peu avant de mourir (presque à la même date !) Quoiqu’il en soit, quatre mois après le divorce, c’est le mariage avec Florence, 2 juin 2001.
Les photos du nouveau couple seront innombrables, prises sur le vif ou soigneusement posées. Une seule suffit, éloquente et bouleversante : duo magique !
L’autre photo de « famille recomposée » sera souvent reproduite sur les réseaux sociaux.
Les photos valent citations ! Ici, le bonheur de Dima, sa fierté d’être père font plaisir à voir. Cette scène qui réunit les enfants de ses deux mariages en 2016 est particulièrement émouvante, avec sa maladie déclarée dont il mourra l’année suivante.
Maxim (né en 2003) se tient debout près de son père – fier de ses dons de rocker.
Au premier rang et au centre : ses jumeaux (Danila/Daniel et Alexandra, nés en 1996). Ils ressemblent à leur mère Svetlana, avec les mêmes yeux noirs en amande.
Ils sont assis entre l’aînée à gauche, sa fille adoptive (Maria, née en 1983 du premier mariage de Svetlana) et à droite Nina la benjamine (sœur cadette de Maxim, née en 2007).
• La nouvelle vie de Dima avec Flosha : renaissance et reconnaissance rendues publiques par l’artiste.
« Début 2002, j’ai finalement arrêté de boire. En fait, dès ma rencontre avec Florence, ma vie a basculé. C’est elle qui m’a sauvé. »
Cité par Pavel Astakhov, ami proche de Hvorostovsky. Komsomolskaïa, 24 novembre 2017
« Je pouvais facilement avaler deux bouteilles de vodka après un concert. J’étais un ivrogne bruyant et incontrôlable. »
Daily Kos
Cette consommation finissait par menacer sa vie professionnelle. Il fit vœu d’abstinence le jour de Nouvel An 2001, estimant qu’il lui fallait trouver d’autres moyens pour se détendre. Il a adopté des rituels plus sains : des bains chauds et de la « stupid television », disait-il avec humour. Il finira par « vivre comme un saint… » Il reste aussi un grand sportif.
Dima reviendra souvent sur son passé pour en tirer leçon.
« J’ai commis beaucoup d’erreurs, mais j’ai toujours eu des gens autour de moi qui m’ont aidé à en éviter des plus grandes. »
The Philadelphia Inquirer, 30 novembre-1er décembre 2017
Sa femme était devenue la meilleure compagne de route pour l’artiste fatalement exigeant. De son côté, il ne cessera de montrer sa reconnaissance et sa fierté à son égard.
Une nouvelle vie commence : Svetlana garde le logement d’Islington au Nord de Londres avec les jumeaux, Dmitri s’installe avec Florence dans l’ouest londonien, à Chiswick (15 Bedford Road, W4 1JD). Ils auront bientôt deux enfants. Florence veille sur tout. Elle apprend le russe parlé en un an. Elle va lire tout Dostoïevski et Tchekhov dans l’original ! Complètement immergée dans la vie russe, elle saura ce que signifie l’âme russe en VO !
Ils feront les tournées à travers le monde. Parfois, ils se produiront en duo lors des concerts. La Veuve joyeuse de Franz Lehar les réunit avec bonheur. Les photos abondent.
La renaissance est évidente et bouleversante, à la ville comme à la scène, depuis le premier témoignage de l’artiste, au sommet de son art, de son amour, du bonheur.
I Met You, My Love, « Old Russian Romances », enregistrement 22-25 août 2001 à Moscou, album CD sorti en juillet 2002, tout entier dédié à sa seconde femme Florence Illi – montage d’images intimes, émouvantes…
• Star du MET dans les plus grands rôles du répertoire lyrique – avec deux chefs d’œuvre russes idéalement incarnés, valant références.
Le MET rend hommage à la mort de Dmitri Hvorostovsky (en 3,30 minutes !). Rétrospective de sa carrière américaine en cinq œuvres majeures : Eugène Onéguine (2007) de Tchaïkovski, Le Trouvère (2011), Ernani (2012), La Traviata (2012), Un bal masqué (2012) de Verdi. Et la reprise du Trouvère – retour gagnant après l’annonce du cancer qui l’emportera.
Signalons par ailleurs deux productions d’opéras russes, notables à divers titres.
Dans Guerre et Paix, opéra de Prokofiev d’après le roman de Tolstoï, il chante avec la nouvelle star russe du circuit lyrique. Montage d’images d’une super production somptueuse.
« Hvorostovsky incarne un Prince Andrei de noblesse retenue : ses regards, ses silences autant que ses arias expriment un homme partagé entre devoir, amour et désillusion… Il forme avec Netrebko un couple romantique convaincant : du feu dans ses yeux et de la glace dans ses veines pour lui, intensité passionnée et tendresse pour elle. »
Curtain Going Up
Dans la presse quasi unanime, un seul journal ose un bémol…
« Sur le papier, c’était une soirée mémorable… mais même le MET à son plus fastueux n’a pas réussi à masquer ce triste fait : Guerre et Paix est un grand ennui. »
The Washington Post, 2 mars 2002.
La musique dite d’avant-garde (et se voulant telle) sera toujours plus difficile à entendre que le bel canto classique et le vaste répertoire de Verdi – « un festin de vocalisme » pour notre baryton russe qui s’est régalé tout en nous enchantant avec ses plus beaux rôles.
Il s’impose surtout dans Eugène Onéguine, le « rôle de sa vie ».
À sa mort – vingt ans après – ce rôle et cette prestation reviendront dans la plupart des hommages professionnels du monde lyrique.
« Onéguine évidemment ! Le plus grand, le plus abouti de ces trente dernières années. Le New York Times avait écrit à juste titre qu’il était « né pour incarner le rôle », « born to play the role ». Et il le fera, jusqu’au début de cette année qui le verra disparaître.
Une captation existe des extraordinaires représentations du Metropolitan Opera avec une Renée Fleming se réchauffant à sa flamme et un Valery Gergiev [chef d’orchestre] des grands jours. On aura rarement entendu un dernier acte aussi incandescent. Incarner un fat imbécile et futile, le ramener progressivement dans la communauté des humains et montrer sa béance, son désespoir et sa difficulté à vivre. Voilà ce que savait faire Hvorostovsky qui, à travers ce personnage, faisait renaître toute une culture, une poésie, une âme russe dont certains esprits incorrigiblement romantiques raffolent. »« Dmitri Hvorostovsky, le baryton de l’âme russe ». 24 novembre 2017 par Steeve Boscardin. Res / Musica.
En 2007, la presse était déjà quasi unanime. Le spectacle enregistré demeure le plus fidèle des témoins, le plus précieux aussi.
« Le style vocal élégant et désinvolte de Hvorostovsky n’a jamais été aussi approprié à un rôle, et son interprétation peut être qualifiée de définitive. »
Opera News (archives du MET, 2007).
« Dmitri Hvorostovsky est assurément l’Onéguine de notre époque. Dans une forme vocale superbe, il a chanté avec un timbre patiné, un lyrisme exquis et un legato admirable. »
ConcertoNet, captation MET 2007 (reprise HD au Lincoln Center, 31 août 2009).
« Le rôle principal – Onéguine – est assuré par Hvorostovsky dont le bariton [voix de baryton] crémeux, le style conversationnel facile, le legato fluide, et les manières musicales élégantes ont rarement été plus séduisants. »
New York Magazine, « Streaming Tonight: Eugene Onegin, With Renée Fleming » (publié à l’origine en février 2007, Peter G. Davis).
« Le final a trouvé Fleming et Hvorostovsky splendidement assortis, comme s’ils s’inspiraient l’un l’autre pour interpréter une confrontation tendue et finalement désespérée. »
metopera.org
Sa nouvelle partenaire parle de lui comme d’un dieu vivant : le baryton de l’âme russe.
« Ce chanteur atypique par cette animalité contenue qu’il dégageait, avec sa chevelure abondante d’un blond cendré, les jeunes filles accouraient pour le voir, faisaient des queues monstres. »
Renée Fleming (née en 1959), The Inner voice (2004).
Soprano américaine plus russe que nature dans le rôle de Tatiana, elle aussi BV.BG, disons réelle beauté, elle partage l’affiche et la scène en 2007 à New York (au MET), puis en Russie (concerts à Moscou et Saint-Pétersbourg).
• « To Russia with love » : attachement inconditionnel à la Russie, avec son folklore, ses chants de guerre.
L’artiste au sommet de sa gloire, partout demandé, avec un emploi du temps inimaginable et une conscience professionnelle sans faille, continuera d’assumer des tournées régulières, concerts et récitals, retour à sa terre natale, au bout du monde en Sibérie orientale, jusqu’à la limite de ses forces.
Cas exemplaire. Dans le concert « To Russia with Love » (Saint-Pétersbourg, 15 septembre 2006), en collaboration étroite avec Constantine Orbelian et devant ses parents (père et mère) bien visibles au premier rang… Dmitri Hvorostovsky donne des extraits d’opéra russes (signés Rimsky‑Korsakov, Rachmaninov, Tchaïkovski, Borodine, Anton Rubinstein), en même temps que des chansons populaires et des chants de guerre.
Deux moments musicaux semblent appartenir à deux mondes différents : la chanson populaire soviétique « Как молоды мы были » (Comme nous semblions jeunes) et la romance classique « Ночь светла » (Lumière dans la nuit). Simplement bouleversant.
• Concert de la Place rouge en duo avec Netrebko. 2013 : réussite exceptionnelle, parmi beaucoup d’autres concerts et récitals organisés par Hvorostovsky.
Le programme alterne habilement le « grand opéra » avec Verdi, Puccini, Tchaïkovski… et des chansons populaires russes. Dans ce voyage émotionnel, on passe du drame à la légèreté, pour finir dans une atmosphère fraternelle avec Les Nuits de Moscou, repris par le public en extase, au bord des larmes, avant l’ovation finale.
À côté de ce concert en tout point exceptionnel, Dima se révèle un « récitaliste » sans égal.
« Dans un récital, je suis libre. Je ne dépends pas d’un metteur en scène, d’un chef d’orchestre ou d’un partenaire. C’est ma soirée, mon monde, mon public »
Dmitri Hvorostovsky (1962-2017), entretien avec The Independent, Londres, 1998
Cette déclaration résumait déjà l’esprit du récital pour le jeune baryton : une forme d’art total où il peut façonner le programme, le ton et l’atmosphère sans contrainte extérieure.
« J’adore sentir la salle respirer avec moi. Dans un récital, ce contact est direct – il n’y a pas d’orchestre, pas de mise en scène, seulement la musique et la voix. »
Interview sur BBC Radio 3, 2002.
Il mettait souvent en avant cette communion intime avec son auditoire, opposée à la distance imposée par la lourde machinerie théâtrale de l’opéra. Autre avantage du récital…
« J’aime construire mes programmes comme on raconte une histoire. Il faut un arc dramatique, une respiration, un équilibre entre les langues, les styles et les émotions. »
Entretien avec Gramophone Magazine, 2004
Il aborde le récital comme une œuvre dramatique en soi, avec la même exigence narrative que pour un rôle d’opéra.
Son activité prodigieuse et son goût pour le contact humain se révèleront dans une autre forme de spectacle plus classique, le concert.
• 2006-2016. « Hvorostovsky & Friends » : série de 16 concerts témoignant de sa fidélité à la Russie, suivie d’une série de concerts caritatifs pour les enfants malades.
1. « Hvorostovsky & Friends ».
Concerts donnés principalement à Moscou et Saint-Pétersbourg, avec quelques étapes en province et en Biélorussie, conçus et animés par Dima en collaboration avec son fidèle ami et chef d’orchestre Constantine Orbelian : cette série réunit des partenaires prestigieux qu’il invite et met toujours en valeur : sopranes et mezzos, Renée Fleming, Sumi Jo, Sondra Radvanovsky, Elīna Garanča … ténors et barytons, Jonas Kaufmann, Marcelo Álvarez, Ildar Abdrazakov, Charles Castronovo, Ramon Vargas…
Avec cette série, Dima offre au public russe l’occasion d’entendre et de voir en direct ses collègues des scènes internationales, tout en revenant régulièrement dans son pays natal. Cette fidélité à la Russie reste l’un des traits marquants de sa carrière : au sommet de sa gloire mondiale, il continue à se produire dans ses villes de cœur (avec des cachets modestes) et fait découvrir à ses compatriotes des artistes qu’il admire. Cette initiative contribue à forger son image d’ambassadeur culturel, dans un esprit de partage et d’amitié artistique – d’où le titre même de la série. Pour le « baryton de l’âme russe », c’est aussi sa manière de dire : « Je n’ai jamais oublié d’où je viens. »
Le concert fondateur fait date : 6 février 2006 à Moscou, Grande salle du Conservatoire.
Le plus marquant : 15 décembre 2008 à Moscou au Kremlin Palace avec Jonas Kaufmann. Deux stars, ténor et baryton. (vidéo mise en ligne en 2009).
Le plus émouvant : 29 novembre 2015 à Moscou avec Elīna Garanča, après l’annonce de sa maladie.
Les deux derniers concerts valent concerts d’adieu, 14 et 18 décembre 2016, à Moscou et Saint-Pétersbourg, avec Dinara Alieva et Marcelo Álvarez.
2. « Hvorostovsky & Friends For The Children », concert caritatif, 4 octobre 2014, nouvelle série à suivre.
Série de concert caritatifs, lancée le 4 octobre 2014 au Grand Palais du Kremlin, sur le modèle bien rodé de ses « Hvorostovsky & Friends ». Mais le but est tout autre. Il veut mettre son immense talent et sa popularité extrême dans son pays au service des enfants malades, une cause très chère au cœur de cet homme de famille – fait rare chez un artiste naturellement égocentré.
« Le concert au Kremlin est organisé par Dmitri Hvorostovsky et le médiateur pour les droits de l’enfant Pavel Astakhov [son ami] ; Rusfond administrera et distribuera les fonds recueillis. »
Pour la troisième édition en 2016, fidèle au rendez-vous bien que malade, il choisit la date du 1er juin, « Journée internationale de protection de l’enfant » ou « Journée de l’Enfance ». Elle existe surtout dans les pays de l’ancien bloc soviétique et varie selon les pays (20 novembre en France, anniversaire de l’adoption de la Convention relative aux droits de l’enfant par l’ONU).
Un rêve de Dima va se réaliser en même temps : chanter sur la scène prestigieuse du Bolchoï (Grand Théâtre). Comme l’a rapporté son ami Pavel, l’idée vient du directeur général Vladimir Ourine.
« Pourquoi donc ne chantez-vous pas chez nous ?
Et Hvorostovsky de répondre, avec humour :
— Comment ? Invitez-moi ! »Cité par Pavel Astakhov, entretien avec Anna Veligjanina, Komsomolskaya Pravda, 24 novembre 2017.
Invitation immédiate. 1ᵉʳ juin 2016. Première et unique apparition de Hvorostovsky au Bolchoï : moment hautement symbolique pour celui qui a chanté sur toutes les grandes scènes du monde, et habitué du MET de New-York. C’est aussi un retour triomphal à Moscou, avec la reprise de ses grands arias classiques dans Don Carlo et Rigoletto de Verdi, le prince Eletski dans la Dame de pique, romances et chansons russes également au répertoire.
• Ayant choisi Londres comme résidence en 1994, Dima s’est produit régulièrement au Royal Opera House (Covent Garden) : deux opéras français font date.
Enfant chéri du Royal Opera House, il triomphe dans Faust en 2011. Cette création est remarquée à plus d’un titre.
« Valentin de luxe, son air d’entrée est d’une somptuosité qui déclenche une ovation du public : puissance, legato, souffle infini, et une cadence jusqu’au la bémol en plus, c’est tout bonnement magnifique. »
Covent Garden, Faust.
Le plus étonnant peut-être, la modestie du personnage qui n’use d’aucun effet pour s’imposer : rien que sa simplicité, sa sincérité. Une leçon de chant, un exemple pour un public très fin connaisseur… Et pour les critiques sachant apprécier.
« Dans le rôle plus court de Valentin, Dmitri Hvorostovsky affiche une délicieuse richesse de timbre et un sens de la ligne admirable. »
Bachtrack
« Je n’imagine personne gérer le rôle ingrat de Valentin plus habilement que Hvorostovsky : noble, exaltant, souffle interminable. »
intermezzo.typepad.com
Une fois encore, l’enregistrement rend justice au miracle lyrique toujours renouvelé.
Autre souvenir mémorable – dans un français moins maîtrisé, mais avec un sens de l’humour qui enchantera le public. L’air du Toréador dans Carmen de Georges Bizet.
La presse salue une fois encore son phrasé d’une fluidité exemplaire, la projection souveraine et le souffle qui semble inépuisable, son timbre ample et mordoré donnant au personnage toute son allure de séducteur sûr de lui… Quelques Français grincheux peuvent remarquer son accent approximatif. Ils n’ont d’ailleurs pas tort.
Et au final… dans un geste inattendu et irrésistible, il sort un drapeau anglais de sa chemise entr’ouverte et l’agite en signe de victoire : le public éclate de rire, puis l’ovationne debout.
Ce clin d’œil malicieux illustre le charisme du chanteur, sa capacité à dépasser le simple récital pour créer un moment de connivence et de fête, typique de l’esprit des Proms présentées et diffusées par la BBC (British Broadcasting Corporation), chaque année pendant la saison estivale de juillet à septembre.
Il ne se permettait jamais ce genre de liberté dans un opéra ! Mais au cours de ses nombreux concerts, des moments de détente improvisés ou pas prouvent sa décontraction, son bonheur d’être en scène et de partager la musique.
Preuve qu’il savait être « espiègle » dans un concert (mot de son ami Pavel Astakhov). Ici, en date du 24 juillet 2014. Un an avant le commencement de la fin…
• La Force du destin : « Dmitri Hvorostovsky, le baryton de renommée mondiale, a été diagnostiqué avec une tumeur au cerveau. »
Pour éviter « les fables et les ragots », l’artiste choisit la transparence totale, car ce fait va impacter sa vie professionnelle.
« Dmitri a récemment connu de sérieux problèmes de santé et, après examens, le diagnostic a été confirmé. Il va suivre un traitement et se voit contraint d’annuler toutes ses représentations jusqu’à la fin du mois d’août. Dmitri est très optimiste pour l’avenir et se réjouit de retrouver la scène dès que possible. Il souhaite remercier sa famille, ses amis et ses admirateurs pour leur amour, leur soutien et leur compréhension en ces moments difficiles. »
Site officiel du chanteur. hvorostovsky.com, 24 juin 2015.
« Quand j’ai appris ma maladie, j’ai compris que je devais chanter tant que je pouvais encore. Chaque note est devenue précieuse. »
Komsomolskaya Pravda, 2015
• Retour gagnant sur la scène du MET, 24 septembre 2015 : idéalement entouré, pour un triomphe personnel dans Le Trouvère.
C’est un miracle. Ce duo avec Netrebko en fait foi. Les deux heures de spectacle sont également bouleversantes, étant donné le contexte connu de tous.
« Il est impossible d’imaginer un chanteur donnant plus que M. Hvorostovsky cette soirée. »
Anthony Tommasini, New York Times, 27 septembre 2015.
« L’entrée de Hvorostovsky a déclenché une ovation qui a interrompu le spectacle. Chaque note qu’il a chantée ensuite portait le poids de ce moment historique : un artiste se battant contre la maladie et offrant encore sa voix. »
The Observer, 2 octobre 2015.
« Le public du Met est devenu fou pour Hvorostovsky lors de la première de Trovatore. Son chant était émouvant, même s’il ne possédait pas toujours la même projection qu’auparavant. Ce fut une soirée de triomphe humain autant qu’artistique. »
Broadway World, octobre 2015.
« Je suis content que ça se soit passé comme ça. J’étais en forme, en forme. Et, bien sûr, un énorme soutien du public ! L’incroyable soutien et l’amour du public m’ont inspiré deux fois plus. »
Chaîne Pervy Kanal (1tv.ru), 27 septembre 2015. Reportage télévisé sur le retour de Dmitri Hvorostovsky au Metropolitan Opera, Il trovatore, 25 septembre 2015.
Malheureusement, l’artiste ne peut assumer la totalité des représentations prévues. L’effort physique et mental devait être trop intense… d’où la nouvelle stratégie.
« Quand son état de santé lui interdit les théâtres, il reste fidèle aux récitals et aux concerts, se fait acclamer de nouveau au MET lors d’un gala en mai, revient chanter à Krasnoïarsk, affaibli mais toujours digne : « le chant et l’allure », jusqu’au bout… »
Forum Opéra. 23 novembre 2017. Nécrologie
« … avec un courage admirable et une voix qui ne s’était presque pas altérée depuis l’époque d’une certaine photo, prise à Nice en octobre 1989, sur une terrasse de l’Hôtel Negresco. » Souvenir, souvenirs…
• « Adieu à la joie », chanté A cappella, concert bouleversant devant le public russe, ses parents, sa femme : son dernier combat commence, leçon de chant et de vie.
29 octobre 2015. Nouveau concert dans la série “Hvorostovsky & Friends” au Palais du Kremlin à Moscou, symbolique et mémorable.
L’artiste apparaît tout en noir – le blanc reviendra rarement éclairer sa tenue. Visage fatigué, les yeux cernés malgré le maquillage, sa voix est intacte… Mais son public sait la précarité de cette apparition – quasi miraculeuse, après l’arrêt des représentations au MET de New York. D’où la gravité des visages, les larmes au bord des yeux. Les musiciens de l’orchestre doivent faire effort pour ne pas (trop) montrer leur émotion. Seul le très fidèle Constantine Orbelian joue le jeu du « tout va bien » un peu forcé, imposé par Dima qui chante…
« L’Adieu à la joie », traditionnellement « a cappella », moment le plus déchirant à la fin du concert : orchestre figé, Orbelian immobile au garde-à-vous, l’invitée vedette Elina Garanca, mezzo-soprano lettone qui n’a pas la réputation d’être une « tendre » écrasant deux larmes…
Dans la salle, on reconnait au premier rang le couple de ses parents qui ont fait le voyage depuis Krasnoïarsk, 5 000 km, pour retrouver l’enfant prodige, tandis que derrière eux, discrète au deuxième rang, sa femme Florence vue de profil peine à retenir ses larmes.
Et Dima finit son Adieu avec un large sourire, généreux comme sa voix.
Un moment de grâce, littéralement hors du temps. Les critiques russes étaient prévisibles.
« Le retour de Dmitri Hvorostovsky sur la scène russe fut un véritable événement. On l’attendait, on se réjouissait de sa présence, on l’a accueilli par des applaudissements et des cris de “Bravo !” avant même sa première entrée en scène. »
Les Nouvelles de la Culture, 29 octobre 2015.
« La salle du Palais du Kremlin était comble. Le public a accueilli le chanteur debout, avec des ovations qui semblaient ne jamais finir. Dmitri Hvorostovsky, malgré la maladie, est resté le même artiste charismatique, l’idole du public. »
« Retour triomphal », Gazeta Igraem!, 25 novembre 2015.
Sur les réseaux sociaux russes, les émoticônes vont déferler après cet Adieu à la joie, et redoubler deux ans après, in memoriam : « Le meilleur du meilleur ! On peut l’écouter à l’infini ! Ça fait mal au plus profond de soi qu’il soit parti si tôt. – La voici, la Voix d’Or de la RUSSIE – POUR TOUJOURS!!!!!!! Ton étoile brillera pour nous toute notre vie. Nous nous souviendrons de ta voix et de tes chants. Le royaume des cieux et la paix éternelle. Amen. Santé et bien-être à tes proches… »
Hvorostovsky a maintes fois parlé de sa Russie et de son accueil.
« Le public russe ne pardonne rien. Mais s’il vous aime, il vous aime pour toujours. »
Après le premier concert de Moscou, il continuera de chanter jusqu’à l’extrême limite de ses forces – et au-delà, avec son dernier enregistrement de Rigoletto en CD. La comparaison avec un soldat mort au combat s’impose.
« Il était aussi un soldat. Il s’est également battu pour la Russie. Et il était l’un de ceux dont le pays était fier (et sera fier !) »
TopWar, Military Review, 26 novembre 2017.
Laissons-lui le mot de la Fin.
« La mission du théâtre, de la musique, de l’art, c’est avant tout l’amour. »
« The mission of music, art, theatre is, above all, love. »In loving memory of Dmitri Hvorostovsky
• Dernier montage, images et sons : le plus fidèle hommage à l’artiste et à l’homme… en commençant par l’enfant au piano.
Dima chante Rodina Slyshit, The Motherland Hears : « La Mère Patrie entend ».
« La patrie entend, la patrie sait
Où son fils vole parmi les nuages.
Avec une tendresse amie, avec un amour doux,
Par le regard des étoiles du Kremlin, elle le suit. »
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