Portrait de Louis XVIII en citations

 

Louis XVIII possĂšde une qualitĂ© rare chez nos souverains : le sens de l’humour.
Mais il souffre d’un handicap majeur, la goutte !
Podagre et affligĂ© d’un physique ingrat, cible des nouvelles caricatures de presse, il doit succĂ©der Ă  NapolĂ©on, grand premier rĂŽle historique et incroyablement mĂ©diatique.
Il lui faut également se situer en tant que roi par rapport à la Révolution qui a exécuté son frÚre Louis XVI et instauré la PremiÚre République en France. Lourde tùche !

AprĂšs un exil de 23 ans et un acharnement hors du commun pour rattraper le fil de l’Histoire sinon le temps perdu, Louis XVIII est de retour en France pour la Restauration (1814) avec un sage programme : « l’Ancien RĂ©gime moins les abus »  .
Épreuve inattendue et mĂȘme unique dans les annales historiques, les Cent-Jours : ce come-back de NapolĂ©on entraĂźne un second exil, nouvelle source d’humiliation.
Autre contretemps d’ailleurs prĂ©visible, son frĂšre le futur Charles X va se rĂ©vĂ©ler le pire handicap, plus ultra que la cour des ultraroyalistes, Ă©migrĂ©s de retour en France et souvent plus royalistes que le roi.

MalgrĂ© tous ces handicaps, avec le sens de l’Histoire et la conscience de son destin, Louis XVIII fera son mĂ©tier de roi – dernier de la liste mort Ă  la tĂąche. Ses deux successeurs (Charles X et Louis-Philippe) seront chassĂ©s par une nouvelle rĂ©volution.

Revivez toute l’Histoire en citations dans nos Chroniques, livres Ă©lectroniques qui racontent l’histoire de France de la Gaule Ă  nos jours, en 3 500 citations numĂ©rotĂ©es, sourcĂ©es, replacĂ©es dans leur contexte, et signĂ©es par prĂšs de 1 200 auteurs.

1. Un exil de 23 ans sous la RĂ©volution et l’Empire de NapolĂ©on.

« Pour vous faire une idĂ©e de son caractĂšre, imaginez des boules d’ivoire huilĂ©es que vous vous efforceriez vainement de faire tenir ensemble. »  1201

Comte de PROVENCE (1755-1824), futur LOUIS XVIII, entretien avec le comte de La Marck. Mirabeau et la cour de Louis XVI, Revue des deux mondes, tome XI (1851)

Il parle de son frĂšre aĂźnĂ©, dans les premiers mois de la RĂ©volution. C’est bien vu ! Louis XVI Ă©tait Ă  coup sĂ»r le roi le moins armĂ© pour affronter la tourmente Ă  venir.

Louis XVIII aura le mĂȘme humour et la mĂȘme clairvoyance pour juger son cadet, le temps venu. D’ores et dĂ©jĂ , le comte d’Artois s’est fait remarquer comme le premier Ă©migrĂ© fuyant la France aprĂšs la prise de la Bastille – le 16 juillet. Depuis ce temps et toujours en exil, il s’agite beaucoup et parcourt l’Europe des cours, multipliant contacts et complots en 25 ans. Louis XVIII sera par nature moins hyperactif, mais finalement plus acharnĂ© pour retrouver son droit au trĂŽne qu’il juge absolument lĂ©gitime.

« Nous pouvons assurer le repos de la France. Je dis nous, parce que j’ai besoin de Bonaparte pour cela et qu’il ne le pourrait sans moi. GĂ©nĂ©ral, l’Europe vous observe, la gloire vous attend et je suis impatient de rendre la paix Ă  mon peuple. »  1698

Comte de PROVENCE (1755-1824), futur LOUIS XVIII, Lettre au Premier Consul, 20 février 1800. La Vérité sur les Cent-Jours (1835), Lucien Bonaparte

Le futur Louis XVIII a quittĂ© la France le mĂȘme jour que son frĂšre Louis XVI (arrĂȘtĂ© Ă  Varennes le 21 juin 1791).

De ses lieux d’exil successifs, le proscrit cherche l’appui des puissances europĂ©ennes contre Bonaparte (et bientĂŽt NapolĂ©on). Il forme un rĂ©seau d’agents royalistes dans le Midi et en VendĂ©e, il va soutenir divers complots. Il tente quand mĂȘme sa chance auprĂšs du nouveau maĂźtre de la France. Bonaparte trouva fort belle cette lettre, mais il n’y rĂ©pondra que six mois plus tard


« Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France. Il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres [
] Sacrifiez votre intĂ©rĂȘt au repos et au bonheur de la France. L’Histoire vous en tiendra compte. »  1713

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre au comte de Provence, 7 septembre 1800. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

En rĂ©ponse Ă  la lettre du futur Louis XVIII, en date du 20 fĂ©vrier dernier. Pour un homme pressĂ©, il a pris le temps de la rĂ©flexion
 En rĂ©alitĂ©, c’était tout rĂ©flĂ©chi. Ce royaliste ne pensant qu’à son trĂŽne ne pouvait en rien lui servir et FouchĂ© le ministre de la Police l’informe des multiplies complots ourdis par les deux frĂšres exilĂ©s, le plus actif sinon le plus intelligent Ă©tant le comte d’Artois (futur Charles X).

SurnommĂ© le « roi errant »   aprĂšs la mort de Louis XVII (le petit Dauphin prisonnier du Temple et ĂągĂ© de 6 ans), dĂ©possĂ©dĂ© de tous ses biens et apanages, condamnĂ© Ă  mort par contumace en France, le futur Louis XVIII fait preuve d’une constance et d’un acharnement remarquable. Il parcourt l’Europe peu Ă  peu occupĂ©e par NapolĂ©on, priĂ© chaque fois par ses prĂ©tendus « alliĂ©s »   de quitter les divers pays sous divers prĂ©textes : la Belgique, l’Italie, la Prusse, la SuĂšde, la Pologne
 

« Lorsqu’à faire Ă  tous la loi,
Sans cesse je m’applique,
Je puis régner, par ma foi !
Ayant dĂ©jĂ  l’air d’un roi
De pique ! »  1730

Les Mérites de Bonaparte, chanson. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Les royalistes ont cru un temps que Bonaparte les aiderait dans leur entreprise de restauration de la monarchie, mais aprĂšs le plĂ©biscite et le sĂ©natus-consulte de 1802, ils dĂ©chantent – comme le comte de Provence, priĂ© poliment de rester hors de France – et ils chantent en ironisant sur les « mĂ©rites de Bonaparte »  .

Un agent du futur Louis XVIII constate l’évidence : « Bonaparte continue Ă  rĂ©gner avec une plĂ©nitude de pouvoirs que ne dĂ©ployĂšrent jamais nos rois. »  

« Vive le roi ! »  1796

Georges CADOUDAL (1771-1804), mot de la fin, et dernier cri du premier des condamnĂ©s Ă  ĂȘtre guillotinĂ© place de GrĂšve, 25 juin 1804. Georges Cadoudal et les Chouans (1998), Patrick Huchet

Et selon d’autres sources, reprenant la devise des insurgĂ©s vendĂ©ens dix ans plus tĂŽt : « Mourons pour notre Dieu et notre Roi. »  

La chouannerie meurt avec lui. Mais dix ans plus tard, le vƓu de Cadoudal sera exaucĂ©, la Restauration ramenant en France le roi Louis XVIII.

« Jamais nous ne transigerons sur l’hĂ©ritage de nos pĂšres ; jamais nous n’abandonnerons nos droits. Français ! Nous prenons Ă  tĂ©moin de ce serment le Dieu de saint Louis, celui qui juge les justices ! »  

LOUIS XVIII (1755-1824), Correspondance et Ă©crits politiques de S.M. Louis XVIII, Histoire de l’émigration pendant la RĂ©volution française, Ernest Daudet (1907)

Cette proclamation est volontairement datée du 2 décembre 1804, jour du sacre de Napoléon, acte symbolique nul et non avenu au regard du futur Louis XVIII (et son frÚre le futur Charles X cosigne).

L’adversitĂ© va encore s’acharner dix ans sur sa personne par ailleurs handicapĂ©e (rendu quasiment infirme par la goutte), mais rien ni personne ne le dĂ©couragera jamais.

« J’ignore les desseins de Dieu sur ma race et sur moi, mais je connais les obligations qu’il m’a imposĂ©es par le rang oĂč il lui a plu de me faire naĂźtre. »  

LOUIS XVIII (1755-1824) Correspondance et Ă©crits politiques de S.M. Louis XVIII, Histoire de l’émigration pendant la RĂ©volution française, Ernest Daudet (1907)

Durant cet exil de 23 ans, il aura connu toutes les humiliations et les trahisons, Ă©chappĂ© Ă  plusieurs attentats, souffert vĂ©ritablement de la misĂšre (quand une pension chichement allouĂ©e lui Ă©tait soudain retirĂ©e). Tout cela pour finir en Angleterre : il accepte de dĂ©barquer comme simple particulier sous le nom de comte de L’Isle-Jourdain (que ses contemporains transformeront en « comte de Lille »  ), promettant de s’abstenir de toute action politique sur le sol britannique.

Au nom de ses droits lĂ©gitimes ou par la force des choses, cette longue marche s’achĂšvera par son retour en France et son accession au trĂŽne, Ă  58 ans.

« Louis XVIII ne perdit jamais la prééminence de son berceau ; il Ă©tait roi partout, comme Dieu est Dieu partout, dans une crĂšche ou dans un temple, sur un autel d’or ou d’argile. Jamais son infortune ne lui arracha la plus petite concession ; sa hauteur croissait en raison de son abaissement ; son diadĂšme Ă©tait son nom ; il avait l’air de dire : ‘ Tuez-moi, vous ne tuerez pas les siĂšcles Ă©crits sur mon front.’ Le banni sans soldats se trouvait au bout de toutes les batailles qu’il n’avait pas livrĂ©es. Louis XVIII Ă©tait la lĂ©gitimitĂ© incarnĂ©e ; elle a cessĂ© d’ĂȘtre visible quand il a disparu. »  

François RenĂ© de CHATEAUBRIAND (1768-1848), MĂ©moires d’outre-tombe (posthume)

On reconnaĂźt le style de notre premier grand romantique ! C’est surtout l’hommage d’un royaliste au roi qu’il aura bien connu, jusque dans son second exil Ă  venir, durant l’incroyable come-back historique des Cent-Jours de NapolĂ©on qui imposeront Ă  Louis XVIII un second exil.

Revivez toute l’Histoire en citations dans nos Chroniques, livres Ă©lectroniques qui racontent l’histoire de France de la Gaule Ă  nos jours, en 3 500 citations numĂ©rotĂ©es, sourcĂ©es, replacĂ©es dans leur contexte, et signĂ©es par prĂšs de 1 200 auteurs.

2. PremiĂšre Restauration.

« L’Ancien RĂ©gime moins les abus. »  1893

LOUIS XVIII (1755-1824), formule plusieurs fois énoncée au temps de son exil. Dictionnaire critique de la Révolution française (1992), François Furet, Mona Ozouf

Au temps de son exil et pensant Ă  son retour, il rĂ©pĂ©tait cette formule magique à ses yeux : « L’Ancien RĂ©gime moins les abus »  . Dictionnaire critique de la RĂ©volution française (1992), François Furet, Mona Ozouf.

Tel sera son programme de roi restaurĂ©, avec sa devise au retour d’exil


« Union et oubli. »  

LOUIS XVIII (1755-1824), sa devise Ă  son retour en France. L’Oubli dans les temps troublĂ©s (2010), Jean-Michel Rey

Sous-entendu : Union des Français, oubli de la Révolution française et de Napoléon. Le roi nie la théorie révolutionnaire de la souveraineté nationale, voire populaire. Mais la réalité de son rÚgne sera plus nuancée.

Plus intelligent que son frĂšre, le futur Charles X, il a compris le vƓu de la France profonde et pensante. Ce courant d’opinion est reprĂ©sentĂ© par les « constitutionnels »  , globalement satisfaits de la Charte (constitution) octroyĂ©e le 4 juin 1814. Sur l’échiquier politique, ces centristes seront pris entre deux feux, deux extrĂȘmes : les ultras – plus royalistes que le roi – qui veulent le retour Ă  l’Ancien RĂ©gime, et les indĂ©pendants ou libĂ©raux, groupe formĂ© de sensibilitĂ©s diffĂ©rentes, mais qui rejettent tous le drapeau blanc, la prééminence du clergĂ© et de la noblesse.

La Restauration se joue dans ce tripartisme dont hĂ©riteront tous les rĂ©gimes politiques de la France, jusqu’à nos jours et malgrĂ© le gaullisme ou le macronisme. Elle va par ailleurs souffrir de la comparaison avec l’épopĂ©e napolĂ©onienne qui entrera bientĂŽt dans la lĂ©gende

« Il monta pĂ©niblement ce trĂŽne que son prĂ©dĂ©cesseur avait eu l’air d’escalader. »  1904

Charles François Marie, comte de RÉMUSAT (1797-1875). MĂ©moires de ma vie, volume I (posthume, 1967), Charles de RĂ©musat

Jeune collaborateur au Globe, journal d’opposition libĂ©rale, le comte de RĂ©musat est le fils du chambellan de NapolĂ©on, ralliĂ© aux Bourbons Ă  la Restauration.

Il constate l’évidence, en 1814 : Ă  prĂšs de 60 ans, Louis XVIII est podagre (goutteux), autrement dit rhumatisant au dernier degrĂ©. Il est en outre affligĂ© d’un accent dĂ» non pas Ă  une Ă©migration prolongĂ©e,  mais Ă  une phonĂ©tique demeurĂ©e trĂšs Ancien RĂ©gime, qui ĂŽte toute noblesse Ă  sa royale affirmation : « C’est mouĂ© qui suis le rouĂ©. »   Les chansonniers ne vont pas rater « le roué »  . Le roi sera souvent et mĂ©chamment brocardĂ©.

« Voulez-vous connaĂźtre l’histoire
D’un gros roi nommĂ© Cotillon ?
Ton ton, ton ton, tontaine, ton ton.
Boire, manger, manger et boire,
VoilĂ  le plaisir de Bourbon
Ton ton, tontaine, ton ton. »  1905

Voulez-vous connaütre l’histoire ? (1814), chanson. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Rien moins que 15 couplets pour se moquer du retour du roi et de sa suite. « Il arrive : Paris proclame / Sa bontĂ©, sa gloire et son nom / Et le Français, le noir dans l’ñme / A mis du blanc sur son balcon. »  

Encore n’est-ce que le commencement de la Restauration et Louis XVIII ne sera pas le plus impopulaire des deux rois !

« Je suis comme les femmes pas trĂšs jolies, que l’on s’efforce d’aimer par raison. AprĂšs tout, c’est encore la nĂ©cessitĂ© qui fait les meilleurs mariages. »  1906

LOUIS XVIII (1755-1824). Le Calendrier de l’histoire (1970), AndrĂ© Castelot

Ce roi est trop lucide pour ignorer qu’il n’est pas aimĂ©. Son frĂšre, le futur Charles X, n’aura pas cette intelligence de la situation.

« L’exactitude est la politesse des rois. »  1907

LOUIS XVIII (1755-1824). MĂ©moires de Louis XVIII (1832), Étienne LĂ©on Lamothe-Langon (baron de)

Le mot est souvent citĂ©. D’aprĂšs les souvenirs du banquier Jacques Laffitte, c’était la phrase favorite du roi. Il a lui-mĂȘme attendu plus de vingt ans aprĂšs la mort de son royal frĂšre (Louis XVI), pour rĂ©gner Ă  son tour.

Cas de force majeure, Louis XVIII fera encore attendre quelques jours la France, ratant son rendez-vous avec l’Histoire, clouĂ© Ă  Calais par une crise de goutte le 12 avril 1814.

« Rien n’est changĂ© en France, il n’y a qu’un Français de plus ! »  1912

Comte d’ARTOIS, et futur Charles X (1757-1836), DĂ©claration du 12 avril 1814. MĂ©moires et Correspondance du Prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Fringant et rayonnant, escortĂ© de 600 gardes nationaux, ovationnĂ© par les Parisiens, il fait son entrĂ©e dans Paris et regagne le palais des Tuileries d’oĂč la RĂ©volution le chassa – il fut le premier Ă©migrĂ© cĂ©lĂšbre de l’histoire, le 16 juillet 1789.

Cette phrase est assez floue et minimaliste pour rassurer la France en Ă©tat de choc. Elle minore l’évĂ©nement, la restauration de la monarchie, Ă  moins qu’elle n’occulte Ă  la fois la RĂ©volution et l’Empire.

Talleyrand raconte dans ses MĂ©moires comment le prĂ©fet Beugnot et le chancelier Pasquier finirent par accoucher du Mot historique qu’il envoya lui-mĂȘme au Moniteur (journal officiel), en annonçant la rentrĂ©e du comte d’Artois. Le mot plut beaucoup Ă  Paris, et « à force de l’entendre rĂ©pĂ©ter et admirer, le comte d’Artois finit par ĂȘtre sincĂšrement persuadĂ© qu’il l’avait dit. »   Cependant que le roi Louis XVIII est Ă  Calais, condamnĂ© par une crise de goutte Ă  diffĂ©rer son dĂ©barquement du bateau venu d’Angleterre !

Ce mot fait aussi Ă©cho au dicton cruel, Ă©voquant l’abdication de l’empereur : « BientĂŽt, il n’y aura en France qu’un Français de moins. »   Et le soir mĂȘme, 12 avril, Ă  Fontainebleau, NapolĂ©on tente de se suicider.

« Louis XVIII dĂ©clara que ma brochure lui avait plus profitĂ© qu’une armĂ©e de cent mille hommes. »  1915

François RenĂ© de CHATEAUBRIAND (1768-1848), MĂ©moires d’outre-tombe (posthume)

Dans son pamphlet De Buonaparte et des Bourbons, publiĂ© Ă  l’extrĂȘme fin de l’Empire (le 5 avril 1814), l’auteur explique qu’aprĂšs le dĂ©sastre dont NapolĂ©on est cause, il n’est point d’autre salut pour la France que la restauration de la monarchie. Louis XVIII reconnaĂźtra ce qu’il lui doit, mais n’aimera jamais ce romantique trop plein d’orgueil et d’ambition qui va bientĂŽt basculer dans l’opposition – sa vraie nature.

« On veut de l’ancien. »  1916

Comte de BEUGNOT (1761-1835), mai 1814. Histoire de la France contemporaine, 1789-1980 (1979), Jean-Paul Bertaud, Jean Elleinstein

C’est un peu court : Jacques Beugnot, aprĂšs une longue carriĂšre politique (dĂ©putĂ© sous la RĂ©volution, prĂ©fet sous le Consulat et ministre sous l’Empire), s’est ralliĂ© aux Bourbons et se retrouve ministre de l’IntĂ©rieur de Louis XVIII. En fait, le comte simplifie la situation. La France ne veut pas le retour Ă  l’Ancien RĂ©gime et n’oublie pas le Code civil, ni certaines libertĂ©s qu’elle doit Ă  la RĂ©volution.

Plus juste est le tĂ©moignage de la comtesse de Boigne : « Il n’y a jamais eu un moment oĂč le sentiment patriotique eĂ»t moins de force en France [
] Le pays Ă©tait si dĂ©goĂ»tĂ©, si fatiguĂ©, si affamĂ© de tranquillitĂ©, si rassasiĂ© de gloire qu’il avait complĂštement fait scission avec l’empereur et ne demandait que la sĂ©curitĂ©. »  

« La Charte, pour la plus grande partie de la nation, avait l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre « octroyĂ©e »  Â : c’était remuer, par ce mot trĂšs inutile, la question brĂ»lante de la souverainetĂ© royale ou populaire. »  1919

François RenĂ© de CHATEAUBRIAND (1768-1848), MĂ©moires d’outre-tombe (posthume)

La Charte, octroyĂ©e aux Français par Louis XVIII et promulguĂ©e le 4 juin 1814, instaure une monarchie constitutionnelle au prix d’un compromis entre l’Ancien RĂ©gime restaurĂ© et les acquis de la RĂ©volution et de l’Empire. Seuls, les « constitutionnels »   au centre de l’échiquier politique l’acceptent. En rĂ©sumĂ©, c’est drapeau blanc et Code civil.

À cĂŽtĂ© du roi, la nation est reprĂ©sentĂ©e par la Chambre des pairs (hĂ©rĂ©ditaire et complĂ©tĂ©e par le roi Ă  son grĂ©) et la Chambre des dĂ©putĂ©s (Ă©lue au suffrage censitaire). Les Chambres n’ont que deux fonctions : vote de la loi et contrĂŽle du budget. Le gouvernement n’est pas responsable devant les Chambres. C’est le roi qui tranche en cas de crise entre le Parlement et les ministres. Il choisit les fonctionnaires, dirige les forces militaires et la politique extĂ©rieure, et peut faire « des rĂšglements et ordonnances nĂ©cessaires pour l’exĂ©cution des lois et la sĂ»retĂ© de l’État »  . C’est dire que face Ă  la souverainetĂ© royale, la souverainetĂ© populaire ne pĂšse pas lourd.

« Le matin, royaliste,
Je dis : « vive Louis ! »  
Le soir, bonapartiste,
Pour l’Empereur j’écris,
Suivant la circonstance,
Toujours changeant d’avis,
Je mets en évidence
L’aigle ou la fleur de lys. »  1894

La Girouette (1814), chanson anonyme. Histoire secrĂšte de Paris (1980), Georges Bordonove

Sous-titrĂ©e : « Couplet dĂ©diĂ© Ă  M. Benjamin Constant, ci-devant royaliste, puis conseiller d’État de Bonaparte, et en dernier rĂ©sultat redevenu royaliste. »  

Benjamin Constant n’est pas le seul Ă  faire preuve d’opportunisme en cette Ă©poque de changements de rĂ©gime. Mais le personnage particuliĂšrement intelligent, irrĂ©solu, faible jusqu’à la lĂąchetĂ©, romancier de sa propre vie, cĂ©lĂšbre, et brillant orateur, est particuliĂšrement en vue. Sous la Restauration, il peut ĂȘtre rangĂ© dans l’opposition de gauche, comme libĂ©ral et monarchiste parlementaire.

« Si cela va sans le dire, cela ira encore mieux en le disant. »  1921

TALLEYRAND (1754-1838), au CongrĂšs de Vienne, octobre 1814. L’Europe et la RĂ©volution française, volume VIII (1908), Albert Sorel

Cité en français, ce mot figure dans beaucoup de dictionnaires étrangers.

Diplomate reprĂ©sentant Louis XVIII au CongrĂšs de Vienne oĂč se dĂ©cide le sort de la France (vaincue aprĂšs l’Empire), Talleyrand demande qu’on ajoute une prĂ©cision Ă  un texte. On lui dit : « Cela va sans le dire. »   D’oĂč la riposte.

« Maintenant, Sire, la coalition est dissoute, et elle l’est pour toujours [
] la France n’est plus isolĂ©e en Europe. »  1922

TALLEYRAND (1754-1838), Lettre à Louis XVIII, 4 janvier 1815

Correspondance inĂ©dite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII pendant le CongrĂšs de Vienne, publiĂ©e sur les manuscrits conservĂ©s au DĂ©pĂŽt des Affaires ÉtrangĂšres (1881).

Message venu du congrĂšs de Vienne, oĂč Talleyrand, intrigant comme il sait l’ĂȘtre et souvent pour le bien de la France, a conclu un traitĂ© secret avec l’Autriche et l’Angleterre contre la Prusse et la Russie. C’est un exploit diplomatique : le reprĂ©sentant du pays vaincu a rĂ©ussi Ă  diviser les AlliĂ©s, Ă  limiter les exigences de la Prusse et de la Russie. L’épisode des Cent-Jours va ruiner tous ses efforts
 et renvoyer le roi en exil.

3. Les Cent Jours.

« Les Bourbons ont commencĂ© par se faire mĂ©priser et finissent par se faire haĂŻr. »  1923

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Ă  Pons de l’HĂ©rault, 6 fĂ©vrier 1815. MĂ©moire de Pons de l’HĂ©rault aux puissances alliĂ©es (1899), AndrĂ© Pons, LĂ©on-G. PĂ©lissier

Bien informĂ©, il sait l’opposition bonapartiste qui s’organise en France contre un rĂ©gime fragile, semble-t-il. Il parle Ă  un compagnon de route rĂ©cemment acquis Ă  sa cause et sa personne. Le moment est venu pour le « roi de l’üle d’Elbe »  Â : « Les maux de notre pays me dĂ©chirent l’ñme, j’en ai perdu le repos. Les vƓux de l’armĂ©e me rappellent. L’immense majoritĂ© de la nation me dĂ©sire. »  

Il s’embarque sur l’Inconstant avec 1 200 hommes (dont 900 grenadiers), le 26 fĂ©vrier.

« Français ! [
] j’arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vĂŽtres. »  1924

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Golfe Juan, Proclamation du 1er mars 1815. France militaire : histoire des armĂ©es françaises de terre et de mer de 1792 Ă  1833 (1838), Abel Hugo

À peine dĂ©barquĂ©, il parle au pays, et il n’a pas besoin qu’on l’aide Ă  trouver les mots : « Dans mon exil, j’ai entendu vos plaintes et vos vƓux : vous rĂ©clamiez ce gouvernement de votre choix qui est seul lĂ©gitime. »   Et le frĂšre aĂźnĂ© de Victor Hugo reprend le rĂ©cit de la geste napolĂ©onienne.

« D’sus l’trĂŽne Louis XVIII placĂ©,
Notre Emp’reur que rien n’inquiùte,
Lui dit : pour un an j’t’ai laissĂ©,
Ot’-toi d’lĂ  que j’m’y mette ! »  1925

Ot’-toi d’là que j’m’y mette, chanson de 1815. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Cette chanson sera saisie par la police, aprùs les Cent-Jours. La censure n’est pas si terrible, mais l’humour de Louis XVIII a ses limites et l’humiliation sera grande, durant cent jours.

« Ils n’ont rien oubliĂ©, ni rien appris. »  1926

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Golfe-Juan, Proclamation du 1er mars 1815. Histoire parlementaire de la RĂ©volution française ou Journal des AssemblĂ©es nationales (1834-1838), P.J.B. Buchez, P.C. Roux

« Depuis le peu de mois que les Bourbons rĂšgnent, ils vous ont convaincu qu’ils n’ont rien oubliĂ©, ni rien appris. »   NapolĂ©on reprend la formule de Dumouriez parlant des courtisans qui entourent Louis XVIII, le mot Ă©tant Ă©galement attribuĂ© Ă  Talleyrand. Quoi qu’il en soit, il rĂ©sume parfaitement la mentalitĂ© des Bourbons et surtout de leurs partisans, les ultras, plus royalistes que le roi.

« L’aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. »  1927

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Golfe-Juan, Proclamation du 1er mars 1815. Recueil de piĂšces authentiques sur le captif de Sainte-HĂ©lĂšne, de mĂ©moires et documents Ă©crits par l’empereur NapolĂ©on (1821-1822)

L’empereur annonce la couleur dĂšs le premier jour, se pose devant l’armĂ©e en soldat de la RĂ©volution et honnit le drapeau blanc de la Charte constitutionnelle : « Arrachez ces couleurs que la nation a proscrites, et qui pendant vingt-cinq ans servirent de ralliement Ă  tous les ennemis de la France ! Arborez cette cocarde tricolore ; vous la portiez dans nos grandes journĂ©es [
] Reprenez ces aigles que vous aviez Ă  Ulm, Ă  Austerlitz, Ă  IĂ©na. »  

Il n’en faut pas plus, pas moins non plus, pour que NapolĂ©on gagne cet incroyable pari : rallier les troupes envoyĂ©es pour l’arrĂȘter, soulever d’enthousiasme les populations et traverser la France en vingt jours, sous les yeux de l’Europe pĂ©trifiĂ©e. Ainsi commence le vol de l’Aigle, sur la route NapolĂ©on.

« La grande mesure dĂ©crĂ©tĂ©e contre Bonaparte fut un ordre de « courir sus »  Â : Louis XVIII, sans jambes, « courir sus »   le conquĂ©rant qui enjambait la terre. »  1928

François RenĂ© de CHATEAUBRIAND (1768-1848), MĂ©moires d’outre-tombe (posthume)

Quand il Ă©crit ses MĂ©moires, l’auteur qui s’est ralliĂ© Ă  la Restauration est passĂ© dans l’opposition, ce qui est sa vraie nature. Quant Ă  la France, elle est profondĂ©ment divisĂ©e, face Ă  l’évĂ©nement. Chaque camp a sa chanson.

« Enfin, v’la qu’je r’voyons Ă  Paris
Ce fils de la victoire !
L’aigle remplace la fleur de lys,
C’est c’qui faut pour sa gloire.
De l’üle d’Elbe en quittant le pays,
Crac ! Il se met en route.
En vingt jours, il arrive Ă  Paris.
C’t’homm’-lĂ  n’a pas la goutte. »  1929

Ot’-toi d’là que j’m’y mette, chanson de 1815. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

VoilĂ  l’un des couplets du chant des partisans, de plus en plus nombreux : la magie impĂ©riale agit encore. Cependant qu’à Paris comme Ă  Vienne, la rĂ©action s’organise.

DĂšs que la nouvelle touche la capitale, le 5 mars 1815, le comte d’Artois prend la route de Lyon. Le Journal des DĂ©bats stigmatise le traĂźtre, les anciens compagnons de l’empereur s’apprĂȘtent Ă  le combattre, avant de se rallier Ă  lui, pour la plupart. Les royalistes n’ont plus que leur voix pour chanter (anonymement)


« Il est donc revenu cheux nous
C’t’homme qu’on croyait si tranquille ?
J’aurions ben pariĂ© deux sous
Qu’i n’resterait pas dans son üle,
Car c’n’est pas un fait nouveau
Qu’les enragĂ©s n’aimions pas l’iau. »  1930

Le Retour de Nicolas, chanson de 1815. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

C’est l’une des chansons royalistes qui surnomment NapolĂ©on « Nicolas »   ou « NicodĂšme »  , autrement dit un sot, en langage de l’époque. Mais le futur Charles X ne parvient pas Ă  rassembler les rĂ©giments espĂ©rĂ©s. Quant au congrĂšs de Vienne, il ne marche plus, il ne danse plus. Et Talleyrand, le reprĂ©sentant de Louis XVIII, enrage.

« Cet homme est revenu de l’üle d’Elbe plus fou qu’il n’était parti. Son affaire est rĂ©glĂ©e, il n’en a pas pour quatre mois. »  1931

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), lucide quant à l’avenir, mars 1815. 1815 (1893), Henry Houssaye

Paroles de celui qui va redevenir ministre de la Police sous les Cent-Jours et de nouveau sous la seconde Restauration. NapolĂ©on connaĂźt bien les dĂ©fauts et les qualitĂ©s de l’homme. FouchĂ© prendra son portefeuille le 21 mars 1815, en confiant Ă  Gaillard (lieutenant gĂ©nĂ©ral de police) : « Avant trois mois, je serai plus puissant que lui et s’il ne m’a pas fait fusiller, il sera Ă  mes genoux [
] Mon premier devoir est de contrarier tous les projets de l’empereur. »  

Fouché a tort de trahir, mais il a raison de penser ainsi. Le retour de Napoléon déclenche une nouvelle guerre européenne et le second traité de Paris (signé au CongrÚs de Vienne) sera beaucoup moins clément.

La France n’a aucune chance de gagner, mĂȘme avec ce fabuleux meneur d’hommes et manieur de foules qui veut encore et toujours forcer le destin. C’est l’aventure de trop, c’est aussi la lĂ©gende. C’est de toute maniĂšre l’Histoire, et l’un des Ă©pisodes les plus Ă©tonnants.

« Soldats du 5e, je suis votre empereur. Reconnaissez-moi. S’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son empereur, me voilà ! »  1932

NAPOLÉON Ier (1769-1821) ouvrant sa redingote grise et montrant sa poitrine nue aux soldats venus l’arrĂȘter, 7 mars 1815. 1815 (1893), Henry Houssaye

La scĂšne se passe Ă  Laffrey, prĂšs de Grenoble. L’officier fidĂšle au roi a criĂ© « Feu ! »   Ă  ses hommes, NapolĂ©on a eu ce geste, ce mot. Aucun ne tire, le cri de « Vive l’empereur ! »   rĂ©pond Ă  sa voix, tous les soldats jettent les cocardes blanches et remettent les cocardes tricolores remisĂ©es dans leur sac, il y a un an. Tous se rallient Ă  l’empereur, dans la « prairie de la Rencontre »  Â : Stendhal raconte la scĂšne, Steuben (artiste allemand) la peint et l’immortalise.

Le vol de l’Aigle continue, sur la route NapolĂ©on, qui mĂšne de Golfe-Juan Ă  Grenoble (aujourd’hui RN 85).

« Je ramĂšnerai l’usurpateur dans une cage de fer. »  1933

Maréchal NEY (1769-1815), au roi Louis XVIII. Vie du maréchal Ney (1816), Raymond Balthazar Maizeau

SurnommĂ© le Brave des braves sous l’Empire, Ney a poussĂ© NapolĂ©on Ă  abdiquer il y a moins d’un an et s’est ralliĂ© Ă  Louis XVIII qui le fit pair de France. Le roi le charge Ă  prĂ©sent d’arrĂȘter le vol de l’Aigle. Ney en fait le serment. Mais il va cĂ©der Ă  son tour au charisme de l’empereur et se rallier Ă  lui avec ses troupes, le 13 mars.

« Il faut tuer Buonaparte comme un chien enragĂ©. »  1934

TALLEYRAND (1754-1838), CongrÚs de Vienne, 12 mars 1815. Le Roi de Rome (1932), Octave Aubry

Napoléon a bouleversé le bon ordre du CongrÚs et mis le ministre français dans une situation délicate, si habile que soit notre diplomate, à 60 ans.

« [NapolĂ©on dĂ©clarĂ©] hors des relations civiles et sociales et livrĂ© Ă  la vindicte publique comme ennemi et perturbateur du monde. »  1935

Les souverains alliés, CongrÚs de Vienne, 13 mars 1815. Le Moniteur universel (1815)

Les souverains prĂ©sents au CongrĂšs de Vienne – François Ier l’empereur d’Autriche (beau-pĂšre de NapolĂ©on), le tsar Alexandre de Russie, le roi de Prusse FrĂ©dĂ©ric-Guillaume III – sont unanimes Ă  mettre NapolĂ©on hors-la-loi. Cependant que Louis XVIII Ă  Paris tient encore Ă  son trĂŽne et joue son rĂŽle.

« J’ai travaillĂ© au bonheur de mon peuple. Pourrais-je, Ă  soixante ans, mieux terminer ma carriĂšre qu’en mourant pour sa dĂ©fense ? »  1936

LOUIS XVIII (1755-1824), à la Chambre des députés, séance du 16 mars 1815. Histoire de la Restauration et des causes qui ont amené la chute de la branche aßnée des Bourbons (1843), Jean-Baptiste Honoré Raymond Capefigue

Le discours du roi figure dans toutes les histoires de cette pĂ©riode agitĂ©e. Louis XVIII semble prĂȘt au sacrifice suprĂȘme pour la Charte qui le fait roi de France. Le comte d’Artois soutient sa rĂ©solution, les deux frĂšres s’embrassent, unis dans l’épreuve. Le roi fait encore acte de rĂ©sistance : « Quoi qu’il arrive, je ne quitterai pas mon fauteuil. La victime sera plus grande que le bourreau. »  

La sĂ©ance s’achĂšve dans le dĂ©lire, avec le serment du souverain rhumatisant. En rĂ©alitĂ© et en coulisses, le « Roi-fauteuil »   prĂ©pare sa fuite et met en sĂ»retĂ© les joyaux de la Couronne.

Le soir mĂȘme, il apprend la dĂ©fection du marĂ©chal Ney – pour lui, trahison. Il fait ses malles, mais le secret doit ĂȘtre gardĂ©. Le 19 mars, un courrier lui annonce que NapolĂ©on est Ă  Auxerre et marche sur Paris. C’est le commencement de la fin de sa (premiĂšre) Restauration : « Je vois que tout est fini [
] Je suis rĂ©solu Ă  partir. »   Le soir, il part pour la Belgique. DĂ©part piteux, pitoyable. Cette fois, il perd la face.

NapolĂ©on entre Ă  Paris, arrive aux Tuileries, dans la nuit. Les cris de « Vive l’empereur »   se mĂȘlent aux injures contre les Bourbons.

« Ce diable d’homme m’a gĂątĂ© la France. »  1937

NAPOLÉON Ier (1769-1821). NapolĂ©on (1969), Georges LefĂšbvre

À peine installĂ© au chĂąteau des Tuileries, le 20 mars 1815, il enrage contre Louis XVIII, se trouvant assailli de libelles demandant des garanties constitutionnelles, comme le roi fut forcĂ© d’en accorder – un exemple plaisant, le publiciste Genoud insistant pour que sa lettre d’anoblissement mentionne bien une particule devant son nom. RĂ©ponse de XVIII : « Eh bien ! puisqu’il veut tant une particule, on va lui en mettre une devant, et une derriĂšre ! »   et le solliciteur se fit anoblir sous le nom de « Monsieur de Genoude »  .

« La lĂ©gitimitĂ© gisait en dĂ©pĂŽt Ă  l’hĂŽtel d’Hane de Steenhuyse comme un vieux fourgon brisĂ©. »  1938

François RenĂ© de CHATEAUBRIAND (1768-1848), MĂ©moires d’outre-tombe (posthume)

L’auteur des MĂ©moires est nommĂ© ministre de l’IntĂ©rieur par Louis XVIII rĂ©fugiĂ© Ă  Gand –Talleyrand a su l’empĂȘcher de fuir plus loin. Le roi a constituĂ© un gouvernement en exil. Selon le duc de Castries, Chateaubriand devient vite Ă  lui seul tout le gouvernement, mais n’est pas dupe. La situation est assez ridicule, en ce dĂ©but du mois d’avril 1815.

« Ces gens-ci recommencent Ă  dire des bĂȘtises, en attendant qu’ils puissent en faire. »  1939

Baron LOUIS (1755-1837), mai 1815. Mémoires du comte Beugnot, ancien ministre, 1783-1815 (1866), Jacques-Claude Beugnot (comte)

Ministre des Finances de Louis XVIII en exil, le baron parle des Ă©migrĂ©s qui s’agitent en Belgique. L’épisode des Cent-Jours montrant un pays si prĂȘt Ă  changer de rĂ©gime ne leur servira mĂȘme pas de leçon.

« Tout le camp sommeille,
Le général veille [
]
Son Ɠil embrasse
Le vaste espace
Et sa main trace
L’arrĂȘt du Destin. »  1942

EugÚne de PRADEL (1784- 1857), La Bataille de Waterloo, chanson. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

RĂ©cit chantĂ© de 19 couplets, datĂ© de 1821, sous-titrĂ© Souvenirs d’un vieux militaire.

Ce 18 juin 1815 va inspirer bien des vers, des pages, des pensĂ©es, rendant Ă  jamais cĂ©lĂšbre cette petite commune de Belgique : Waterloo. L’armĂ©e impĂ©riale se dĂ©bande pour la premiĂšre fois. C’est la fin de l’épopĂ©e napolĂ©onienne.

« Ma vie politique est terminĂ©e. Je proclame mon fils, sous le nom de NapolĂ©on II, empereur des Français. »  1951

NAPOLÉON Ier (1769-1821), 22 juin 1815. Dictionnaire des sciences politiques et sociales (1855), Auguste Ott

Il abdique une seconde fois, mais cette fois en faveur de son fils. NapolĂ©on II est reconnu empereur le 23 juin par les Chambres des Cent-Jours. Non sans tumulte ! Et avec un argument juridique Ă©tonnant : dans le cas contraire, l’abdication serait nulle et NapolĂ©on pourrait repartir en guerre avec 50 000 hommes


Les AlliĂ©s veulent surtout se dĂ©barrasser de lui, dĂ©finitivement. Le vaincu se rend aux Anglais et c’est la dĂ©portation dans l’üle de Sainte-HĂ©lĂšne, Ă  1 900 km en plein ocĂ©an Atlantique.

« Rendez-nous notre pÚre de Gand,
Rendez-nous notre pĂšre ! »  1952

Notre pÚre de Gand, chanson. Chansonnier royal ou passe-temps des bons Français (1815), Dentu éd

Cette chanson royaliste rappelle de ses vƓux Louis XVIII. ChassĂ© par le retour de NapolĂ©on, il a voulu repartir pour l’Angleterre. Fin mars 1815, il fallut l’autoritĂ© d’un Talleyrand et du CongrĂšs de Vienne pour le convaincre de s’arrĂȘter Ă  Gand, en Belgique. « Notre pĂšre de Gand »   sera souvent surnommĂ© « notre paire de gants »   et tournĂ© en dĂ©rision par les autres partis.

D’autres surnoms l’accableront, le tournant trop facilement en dĂ©rision. RĂ©capitulons : le Roi fauteuil, Cochon XVIII, le Gros Dado, Louis des huĂźtres et Louis dix huĂźtres pour sa voracitĂ© bien connue (Oister Louis dans certains textes anglais).

Quoiqu’il en soit, c’est surtout l’humiliation des Cent-Jours qui pĂšsera le plus lourd sur ce roi malmenĂ©.

« Tout Ă  coup, une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyĂ© sur le bras du crime, Monsieur de Talleyrand soutenu par Monsieur FouchĂ©. »  1953

François RenĂ© de CHATEAUBRIAND (1768-1848), MĂ©moires d’outre-tombe (posthume)

Arrivant Ă  Saint-Denis pour y retrouver Louis XVIII rentrĂ© en France, il aperçoit Talleyrand et FouchĂ© venus se rallier au roi. Il dĂ©crit l’effet que lui causa cette entrĂ©e des deux hommes allant se prĂ©senter, ce 7 juillet 1815, Ă  Louis XVIII qui leur rendra leurs portefeuilles – Affaires Ă©trangĂšres et Police. « La vision infernale passe lentement devant moi, pĂ©nĂštre dans le cabinet du roi et disparaĂźt. FouchĂ© venait jurer foi et hommage Ă  son seigneur ; le fĂ©al rĂ©gicide, Ă  genoux, mit les mains qui firent tomber la tĂȘte de Louis XVI entre les mains du frĂšre du roi martyr ; l’évĂȘque apostat fut caution du serment. »  

Le plus grand auteur de sa gĂ©nĂ©ration est lui-mĂȘme ministre sous les Cent-Jours. L’annĂ©e suivante, rayĂ© de la liste des ministres d’État, il perd sa pension. Parce que, dit-il, « je m’élevais contre l’établissement d’un ministre de la Police gĂ©nĂ©rale dans un pays constitutionnel »  . Le poste va rester, mais FouchĂ© le perd en 1816, pour devenir un proscrit, exilĂ© en tant que rĂ©gicide (dĂ©putĂ© de la Convention, il a votĂ© la mort de Louis XVI). Quant Ă  Talleyrand, honni des ultras comme des libĂ©raux, il n’aura pratiquement plus aucun rĂŽle politique sous la seconde Restauration.

« Sire, cent jours se sont Ă©coulĂ©s  »  1955

Comte de CHABROL (1773-1843), prĂ©fet de la Seine, accueillant Louis XVIII, 8 juillet 1815. L’ÉpopĂ©e impĂ©riale, d’Ajaccio Ă  Sainte-HĂ©lĂšne (1865), Jules MazĂ©

Le comte Gilbert-Joseph-Gaspard Chabrol de Volvic attend Ă  la barriĂšre Saint-Denis le roi qui rentre dans sa « bonne ville de Paris »  , et lui fait cette adresse : « Sire, cent jours se sont Ă©coulĂ©s depuis le moment fatal oĂč Votre MajestĂ©, forcĂ©e de s’arracher Ă  ses affections les plus chĂšres, quitta sa capitale au milieu des larmes et de la consternation publique  »   Etc., etc.

Premier paradoxe : l’expression apparaĂźt le jour mĂȘme oĂč s’achĂšve la pĂ©riode des Cent-Jours. Elle est toujours utilisĂ©e, y compris par les historiens. Second paradoxe : il y a erreur de calcul. Le roi a fui le 20 mars, et cent neuf jours se sont donc Ă©coulĂ©s depuis le moment fatal oĂč
 Les mots d’histoire ne font pas toujours bon mĂ©nage avec les chiffres. Mais si le mot est bon, qu’importe si le calcul ne l’est pas.

« Mais au contraire, j’ai plaisir Ă  marcher dessus. »  1956

LOUIS XVIII (1755-1824), aux chambellans qui s’excusent, 8 juillet 1815. L’Esprit de tout le monde (1893), LorĂ©dan Larchey

Le roi est revenu si prĂ©cipitamment pour cette « seconde entrĂ©e triomphale »   que les chambellans du chĂąteau des Tuileries n’ont pas eu le temps d’enlever les tapis semĂ©s d’abeilles et d’aigles, symboles de l’Empire. Ils s’en excusent. Mais ce jour-lĂ , tout fait bonheur Ă  Louis XVIII qui retrouve son humour.

4. Enfin roi, malgré les handicaps


« Vous vous plaignez d’un roi sans jambes, vous verrez ce que c’est qu’un roi sans tĂȘte. »  1908

LOUIS XVIII (1755-1824), qui ne connaĂźt que trop bien son frĂšre, le comte d’Artois. EncyclopĂ©die des mots historiques, Historama (1970)

L’humour royal s’applique ici Ă  la fratrie. Rendu quasi infirme par la goutte Ă  la fin de sa vie, le roi parle en mĂȘme temps du futur Charles X. À 57 ans, il garde l’allure d’un jeune homme et monte royalement Ă  cheval. MalgrĂ© cette sĂ©duction naturelle, il se fera dĂ©tester.

DĂ©jĂ  impopulaire sous l’Ancien RĂ©gime, il se faisait remarquer par sa conduite lĂ©gĂšre et ses folles dĂ©penses, Ă  l’image de sa belle-sƓur Marie-Antoinette. De retour en France aprĂšs vingt-cinq ans d’exil, il accumulera les erreurs politiques, sous cette Restauration malgrĂ© tout fragile.

Il passe son temps entre la chasse, sa passion, et la religion – il deviendra dĂ©vot, faisant le vƓu de chastetĂ© perpĂ©tuelle en 1804, Ă  la mort d’une maĂźtresse, Louise d’EsparbĂšs, grand amour de sa vie. Feignant de se dĂ©sintĂ©resser des affaires du royaume, il est en rĂ©alitĂ© le chef (occulte) du parti royaliste (ultra).

« Cette Chambre, que dans les premiers temps le roi qualifia d’introuvable, se montra folle, exagĂ©rĂ©e, ignorante, passionnĂ©e, rĂ©actionnaire, dominĂ©e par des intĂ©rĂȘts de caste. »  1963

Comtesse de BOIGNE (1781-1866), Mémoires (posthume)

Charlotte Louise AdĂ©laĂŻde d’Osmont aura vĂ©cu sous onze rĂšgnes et rĂ©gimes diffĂ©rents, tenant salon sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, Ă©poques apprĂ©ciĂ©es par cette royaliste libĂ©rale. Quant au qualificatif d’« introuvable »  , il est passĂ© dans l’histoire.

Les Ă©lections des 14 et 21 aoĂ»t 1815 font Ă  Louis XVIII ce cadeau empoisonnĂ© d’une assemblĂ©e plus royaliste que le roi. Avec 350 dĂ©putĂ©s ultras sur 402, cette fameuse Chambre n’est d’ailleurs pas si « introuvable »  Â : elle sera « retrouvĂ©e »   lors de prochaines Ă©lections.

La raison en est simple : l’étroitesse du pays lĂ©gal par rapport au pays rĂ©el. Le rĂ©gime censitaire donne le droit de vote aux hommes de plus de 30 ans, payant au moins 300 francs d’impĂŽts directs. Soit 110 000 Ă©lecteurs sur 9 millions d’adultes en 1817, avec 80 % de propriĂ©taires fonciers. Pour ĂȘtre dĂ©putĂ©, il faut avoir au moins 40 ans et payer 1 000 francs d’impĂŽts directs : 15 000 Français seulement sont Ă©ligibles.

Cette Chambre royaliste qui ne reprĂ©sente que ses intĂ©rĂȘts s’oppose aux ministres modĂ©rĂ©s, les empĂȘche de gouverner et provoque la seconde Terreur blanche de notre histoire. La haine des royalistes contre les hommes de la RĂ©volution et de l’Empire est encore exaspĂ©rĂ©e aprĂšs les Cent-Jours. « Ils finiraient par m’épurer moi-mĂȘme ! »   dit Louis XVIII avec son humour royal. Mais le tsar de Russie menace de laisser ses troupes d’occupation en France, si le roi ne renvoie pas de tels dĂ©putĂ©s ! D’oĂč la dissolution du 5 septembre 1816.

« À moi, mes chĂątelains,
Vassaux, chassez-moi ces vilains !
C’est moi, dit-il, c’est moi
Qui seul ait ramenĂ© le Roi ! [
]
Chapeau bas !
Gloire au marquis de Carabas. »  1896

BÉRANGER (1780-1857), Le Marquis de Carabas, chanson de 1816. PoĂ©sies rĂ©volutionnaires et contre-rĂ©volutionnaires (1821), À la Librairie historique, Ă©d

BĂ©ranger, prompt Ă  saisir la rumeur publique comme tout bon chansonnier, dĂ©nonce la morgue des Ă©migrĂ©s de retour (sur l’air du roi Dagobert). Ainsi ce marquis : « Son coursier dĂ©charné / Clopin-clopant l’a ramenĂ©. »   Et s’il mĂ©prise le peuple, il menace aussi le roi : « Mais s’il ne me rend / Les droits de mon sang / Avec moi, morbleu ! / Il aura beau jeu ! »  

« 1817 est l’annĂ©e que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fiertĂ©, qualifiait de vingt-deuxiĂšme de son rĂšgne. »  1966

Victor HUGO (1802-1885), Les Misérables (1862)

Pour les amateurs de calcul, rappelons que 1817 moins 22 Ă©gale 1795, date de la mort (officielle) de Louis XVII le dauphin, annĂ©e oĂč le comte de Provence en exil fut proclamĂ© Louis XVIII. Cette fois, le compte est bon.

« Je suis du parti que l’on guillotine, et vous ĂȘtes du parti que l’on pend. »  1969

Mot d’une grande dame noble et lĂ©gitimiste Ă  Decazes, ministre et conseiller de Louis XVIII, janvier 1818. Histoire du gouvernement parlementaire en France, 1814-1848, volume III (1859), Prosper Duvergier de Hauranne

Les sources Ă©voquent une « prĂ©tendue conversation »  , mais cette revendication de l’inĂ©galitĂ© de classes jusque devant la mort reflĂšte l’état d’esprit des ultras qui vivent mal l’expĂ©rience libĂ©rale voulue par le roi et dont le duc Decazes, royaliste modĂ©rĂ©, est l’instrument.

« Une opinion ne devient pas criminelle en devenant publique. »  1971

Comte de SERRE (1776-1824), préambule des trois lois favorables à la liberté de la presse, 22 mars 1819. Guizot pendant la Restauration (1923), Charles Hippolyte Pouthas

Les constitutionnels (au centre) sont plus nombreux que les ultraroyalistes. Depuis 1816 et pendant quatre ans, ils ont le pouvoir avec l’agrĂ©ment du roi. Decazes, ministre de la Police, puis de l’IntĂ©rieur, dirige en fait le gouvernement avec la confiance de Louis XVIII qui l’appelle « mon fils »  . Il place ses hommes et le choix est bon, avec le baron Louis aux Finances, le comte de Serre Ă  la Justice.

De Serre dĂ©pose trois lois libĂ©rant la presse : abolition de la censure et de l’autorisation prĂ©alable, rĂ©duction du nombre des dĂ©lits, jugements confiĂ©s Ă  un jury populaire (moins sĂ©vĂšre que le juge correctionnel). Il fait partie des constitutionnels dits doctrinaires, redoutant les excĂšs de la dĂ©mocratie autant que de l’aristocratie, et attachĂ©s Ă  la Charte, rempart Ă  la fois contre le peuple et les ultras. La confiance revient, le budget est en Ă©quilibre. Mais il y a toujours une opposition, ou plutĂŽt deux : Ă  gauche et Ă  droite. Et les lois de Serre favorisent la presse d’opinion.

« La libertĂ© de la presse, c’est l’expansion et l’impulsion de la vapeur dans l’ordre intellectuel, force terrible mais vivifiante, qui porte et rĂ©pand en un clin d’Ɠil les faits et les idĂ©es sur toute la face de la terre. »  1972

François GUIZOT (1787-1874), MĂ©moires pour servir Ă  l’histoire de mon temps (1858-1867)

Guizot entre sur la scĂšne politique sous la Restauration, tout en faisant Ɠuvre d’historien (de la France et de l’Angleterre). Il a des responsabilitĂ©s dans le ministĂšre Decazes et la mĂȘme Ă©tiquette de modĂ©rĂ© que le comte de Serre, trĂšs reprĂ©sentatif avec son ami Royer-Collard d’une classe de bourgeois instruits et riches, juristes, universitaires, hauts fonctionnaires. Il ajoute : « J’ai toujours souhaitĂ© la presse libre ; je la crois Ă  tout prendre plus utile que nuisible Ă  la moralitĂ© publique. »  

Mais cette libertĂ© d’expression et d’opinion, qui profite surtout Ă  leurs adversaires, ulcĂšre les ultras de droite qui vont pratiquer la politique du pire.

« Le Roi, dont la sagesse exquise
Sait mettre le temps Ă  profit,
Passe trois heures Ă  l’église,
Quatre Ă  table et quatorze au lit.
Restent pour le soin de l’Empire,
Trois autres, mais hélas,
Ce temps peut Ă  peine suffire
Pour ĂŽter et mettre ses bas. »  1973

Le Roi dont la sagesse exquise, chanson. La Révolution de Juillet (1972), Jean-Louis Bory

MalgrĂ© les mesures libĂ©rales (loi militaire, loi Ă©lectorale, libertĂ© de la presse), malgrĂ© une politique Ă©conomique bien menĂ©e, le rĂ©gime a toujours de nombreux opposants, Ă  gauche comme Ă  droite. Et Louis XVIII, le roi podagre, est accusĂ© de bien des pĂ©chĂ©s : paresse, gourmandise et bigoterie. Les chansonniers s’en donnent Ă  cƓur joie.

« Si je ne vous savais pas le plus grand des fous, je vous considĂ©rerais comme un scĂ©lĂ©rat ! »  1977

Comte de VILLÈLE (1773-1854), interpellant un dĂ©putĂ© d’extrĂȘme droite qui demande la mise en accusation de Decazes, 14 fĂ©vrier 1820. Louis XVIII et le duc Decazes, 1815-1820 (1899), Ernest Daudet

VillĂšle, dĂ©putĂ© royaliste, est pourtant le reprĂ©sentant des ultras. Mais il y a des nuances, mĂȘme dans les extrĂȘmes.

Clausel de Coussergues s’est Ă©lancĂ© Ă  la tribune de la Chambre, proposant de porter un acte d’accusation contre Decazes, ministre de l’IntĂ©rieur, comme complice de l’assassinat du duc de Berry – hĂ©ritier de la couronne. Il veut dĂ©velopper sa proposition. Des protestations couvrent sa voix. Il doit regagner sa place au milieu des huĂ©es de ses adversaires et des reproches de ses amis. VillĂšle intervient alors.

Louis XVIII soutient encore son ministre. Mais sous la pression des ultras et malgré les regrets du roi qui en est littéralement malade, Decazes doit démissionner le 20 février.

« Le pied lui a glissĂ© dans le sang. »  1978

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848). Causeries du lundi, volume II (1858), Charles-Augustin Sainte-Beuve

Sainte-Beuve, s’exprimant Ă  la fois en historien et critique littĂ©raire, d’ajouter aussitĂŽt : « Cette parole contre un homme aussi modĂ©rĂ© que M. Decazes a pu paraĂźtre atroce. Sachons pourtant qu’avec les Ă©crivains, il faut faire toujours la part de la phrase. »  

Chateaubriand, opposant en disgrĂące, se situe (pour l’heure) dans le camp des ultras, persiste et signe : « Ceux qui ont assassinĂ© Monseigneur le duc de Berry sont ceux qui, depuis quatre ans, Ă©tablissent dans la monarchie des lois dĂ©mocratiques [
], ceux qui ont laissĂ© prĂȘcher dans les journaux la souverainetĂ© du peuple, l’insurrection et le meurtre. »  

AprĂšs sa dĂ©mission, Louis XVIII n’abandonne pas son favori : il le fait duc français (Decazes Ă©tait dĂ©jĂ  duc danois, par son mariage) et le nomme ambassadeur Ă  Londres. Louvel sera condamnĂ© Ă  mort le 6 juin 1820 et guillotinĂ© le lendemain. Cela n’apaise en rien les esprits.

« Le rĂšgne du roi est fini, celui de son successeur commence. »  1979

Duc de BROGLIE (1785-1870), aprÚs la chute du ministÚre Decazes, fin février 1820. Le Comte de Serre : la politique modérée sous la Restauration (1879), Charles de Mazade

C’est un constitutionnel modĂ©rĂ© qui s’exprime. Il a compris que c’en est fini de la pĂ©riode libĂ©rale voulue par Louis XVIII : les ultras vont avoir le pouvoir, avec Ă  leur tĂȘte le futur Charles X.

Le duc de Richelieu, rappelĂ© Ă  la prĂ©sidence du Conseil par le roi, prend trois ultras dans son cabinet et tente une rĂ©action modĂ©rĂ©e face Ă  l’opposition libĂ©rale : suspension des lois de Serre sur la libertĂ© de la presse, loi Ă©lectorale du double vote encore plus Ă©litiste.

Grand seigneur honnĂȘte, excellent administrateur, Richelieu n’a pas l’art de manƓuvrer une assemblĂ©e et sa politique est bientĂŽt jugĂ©e trop modĂ©rĂ©e par les ultras. Vainqueurs aux Ă©lections de dĂ©cembre 1820, ils auront dĂ©finitivement gain de cause, quand le comte de VillĂšle va devenir chef du gouvernement, en dĂ©cembre 1821.

« Il est nĂ©, l’enfant du miracle
HĂ©ritier du sang d’un martyr,
Il est nĂ© d’un tardif oracle,
Il est nĂ© d’un dernier soupir. »  1980

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), Méditations poétiques (1820)

Le poĂšte gentilhomme, qui fut un temps dans les gardes du corps de Louis XVIII et joue les attachĂ©s d’ambassade en Italie, salue avec lyrisme la naissance du duc de Bordeaux, le 29 septembre 1820. Fils posthume du duc de Berry (assassinĂ© en fĂ©vrier) et de la duchesse de Berry Marie-Caroline, il prendra le nom de comte de Chambord et deviendra Henri V pour les royalistes lĂ©gitimistes. Mais la RĂ©volution de 1830 va Ă©liminer la branche des Bourbons au profit des OrlĂ©ans.

Le peuple, qui se dĂ©sintĂ©resse d’une vie politique dont il est exclu au niveau parlementaire, se passionne pour l’évĂ©nement. Les Parisiens vont boire 200 000 bouteilles de bordeaux en l’honneur de celui qui devrait ĂȘtre leur futur roi et ils chantent : « C’est un garçon ! / J’ai, dans mon allĂ©gresse / ComptĂ© deux fois douze coups de canon / Dans tout Paris on s’agite, on s’empresse / C’est un garçon ! »  

La France reste bien royaliste, mĂȘme si Louis XVIII, le « Roi-fauteuil »  , n’a jamais rĂ©ussi Ă  devenir « le DĂ©siré »   comme il le souhaitait. Feignant de se dĂ©sintĂ©resser des affaires du royaume, son frĂšre est en rĂ©alitĂ© le chef (occulte) du parti royaliste (ultra).

« Que voulez-vous ? Il a conspirĂ© contre Louis XVI, il a conspirĂ© contre moi, il conspirera contre lui-mĂȘme. »  1986

LOUIS XVIII (1755-1824), parlant de son frÚre au duc de Richelieu, 12 décembre 1821. Histoire de la Restauration, 1814-1830 (1882), Ernest Daudet

L’humour royal est une vertu rare et Louis XVIII est toujours un exemple à citer.

Richelieu, chef du gouvernement, est menacĂ© par les ultras. Il rappelle au comte d’Artois sa promesse d’aider Louis XVIII qui soutient cette politique gouvernementale. D’Artois refuse et Richelieu fait part de sa dĂ©convenue au roi qui connaĂźt bien son frĂšre et lui fait cette rĂ©plique.

« J’ai du moins la paix du mĂ©nage. »  1987

LOUIS XVIII (1755-1824). Histoire des deux Restaurations jusqu’à l’avùnement de Louis-Philippe (1856), Achille de Vaulabelle

Quand Richelieu dĂ©missionne, le 13 dĂ©cembre 1821. Le roi se veut philosophe. Il est surtout trop souffrant pour se battre encore et toujours. Le comte d’Artois est content de voir partir ce constitutionnel trop modĂ©rĂ© et laisse son royal frĂšre en paix – pas pour longtemps.

« En somme, le roi a voulu voir de son vivant comment cela irait aprĂšs sa mort, et il a constituĂ© le premier cabinet de Monsieur ! »  1988

Marquis de SÉMONVILLE (1759-1839). Le Retour à la monarchie, 1815-1848 (1943), Jules Bertaut

Le marquis entra en politique comme jeune rĂ©volutionnaire, fut diplomate et juriste, et finira en « vieux chat »  , aux dires de Talleyrand saluant ainsi sa ruse et son intelligence.

Il prend acte du fait et juge fort bien : Louis XVIII vient d’accepter le cabinet ministĂ©riel que lui propose Monsieur, son frĂšre le comte d’Artois. VillĂšle en est le chef et il n’y aura plus que des ultras au pouvoir, du 14 dĂ©cembre 1821 jusqu’en janvier 1828.

« Il ne se remue pas et cependant, je m’aperçois qu’il chemine. »  1989

LOUIS XVIII (1755-1824). Histoire de Louis-Philippe, roi des Français (1847), Amédée Boudin

Le trait d’humour vise cette fois le duc d’OrlĂ©ans, futur Louis-Philippe sous la Monarchie de Juillet nĂ©e en 1830 – ce mot prĂ©monitoire date de 1822. Opposant mesurĂ© Ă  la politique des ultras, il soigne sa popularitĂ©, habite au Palais-Royal, mais affiche un train de vie modeste et bourgeois, met ses fils au lycĂ©e Henri-IV. S’il veut avoir un destin national, le fils de Philippe ÉgalitĂ© doit faire oublier le rĂ©gicide paternel, au procĂšs de Louis XVI. « Sa situation est incomparable, il est du sang des Bourbons et il en est couvert »   dira la comtesse de RĂ©musat, Ă©pistoliĂšre et mĂ©morialiste contemporaine.

« Laissez ! Il sera bien assez puni d’entendre la messe chaque matin. »  10

LOUIS XVIII (1755-1824), citĂ© par Etienne LorĂ©dan Larchey, L’Esprit de tout le monde (1893)

Quand la Restauration rendit le PanthĂ©on au culte, il fut question d’expulser les restes de Voltaire, cet incroyant notoire. Louis XVIII s’y opposa, avec son humour bien connu et son bon sens royal. Et le plus grand philosophe  des LumiĂšres, Ă©galement cĂ©lĂšbre pour son humour, Ă©chappa au dĂ©shonneur d’une dĂ©panthĂ©onisation !

« Sire, je suis vieux.
— Non, Monsieur de Talleyrand, non, vous n’ĂȘtes point vieux ; l’ambition ne vieillit point. »  1992

LOUIS XVIII (1755-1824), qui rĂ©plique au « Discours au roi pour l’empĂȘcher de faire la guerre »  . Livret de Paul-Louis, vigneron, pendant un sĂ©jour Ă  Paris en mars 1823 (1823), Paul-Louis Courier

PamphlĂ©taire libĂ©ral et anticlĂ©rical, polĂ©miste parfois violent, l’auteur se cache sous cette identitĂ© de « Paul-Louis, vigneron »   et va mourir assassinĂ© Ă  53 ans.

Le roi qui ne paraĂźt pas jeune – toujours malade de la goutte, diabĂ©tique et de plus en plus infirme – rassure ainsi M. de Talleyrand qui ne l’est plus guĂšre – affligĂ© d’un pied-bot depuis sa naissance. Il se rassure en mĂȘme temps, car ils sont presque septuagĂ©naires Ă  une Ă©poque oĂč l’espĂ©rance de vie est trĂšs infĂ©rieure Ă  la nĂŽtre.

Talleyrand, Ă©cartĂ© du pouvoir et dans le camp de l’opposition libĂ©rale, va retrouver une nouvelle raison de vivre avec la RĂ©volution de Juillet 1830 : ralliĂ© Ă  Louis-Philippe, il se retrouvera ambassadeur Ă  Londres, refusant le poste de Premier ministre et mourra Ă  84 ans. Un personnage admirĂ© et dĂ©testĂ© de son vivant, comme aprĂšs sa mort.

« Le roi est mort, Vive le roi ! »  1995

Cri de la monarchie, qui retentit pour la derniÚre fois en France le 16 septembre 1824 à la mort de Louis XVIII au chùteau des Tuileries. Le Roi est mort, vive le Roi ! (1827), François René de Chateaubriand

Cette phrase signifie que le roi de France ne meurt jamais et que la royauté est permanente depuis les Capétiens en 987.

Louis XVIII Ă©tait le dernier frein Ă  la rĂ©action et le garde-fou aux maladresses de son frĂšre. Devenu Charles X, il se fait acclamer et va aussitĂŽt ressusciter la pompe royale – portĂ©e Ă  son comble lors du sacre, longue cĂ©rĂ©monie trĂšs symbolique Ă  laquelle Louis XVIII renonça, vu son Ă©tat de dĂ©labrement physique.

Le contexte politique favorise Charles X : les Ă©lections des 25 fĂ©vrier et 6 mars derniers ont ressuscitĂ© la Chambre « introuvable »   plus royaliste que le roi et dissoute par Louis XVIII en 1815. Cette Chambre « retrouvĂ©e »   comble les vƓux du successeur : la gauche n’a plus que 15 dĂ©putĂ©s. Catastrophe pour l’opposition parlementaire et victoire pour les ultras. C’est la consĂ©quence de la loi Ă©lectorale : le pays lĂ©gal ne reprĂ©sente pas du tout le pays rĂ©el.

La Restauration mourra de ce dĂ©calage abyssal et du monarque dont elle hĂ©rite : « Aux Ă©poques ordinaires, roi convenable ; Ă  une Ă©poque extraordinaire, homme de perdition »  , dit Chateaubriand jugeant le frĂšre de Louis XVIII lors de son accession au trĂŽne.

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