Portrait de Marie-Antoinette en citations

Dernière reine sous l’Ancien Régime, c’est la Révolution qui fera de Marie-Antoinette un personnage historique au destin tragique.

Née à Vienne, elle épouse à 14 ans le futur Louis XVI pour raison d’État : l’union doit renforcer les liens entre la France et l’Autriche. La charmante dauphine est sitôt adoptée et adorée au-delà de ses rêves. La réalité sera d’autant plus dure pour cette femme enfant jusqu’alors gâtée par la vie. Sa rivalité avec la du Barry, dernière grande favorite de l’Histoire, fera le régal de la cour… et des historiens.

Devenue reine Ă  la mort de Louis XV (1774), ses relations se dĂ©tĂ©riorent avec la cour et le peuple. Jeune et lĂ©gère, joueuse et dĂ©pensière, elle organise de somptueuses fĂŞtes au Petit Trianon de Versailles, donnant prise Ă  toutes les rumeurs. Injustement accusĂ©e dans l’Affaire du collier de la reine (1784-1786), elle est la principale victime des « basses Lumières »   anonymes, avatar de nos rĂ©seaux sociaux. 

Naturellement hostile Ă  la RĂ©volution, Marie-Antoinette exerce une influence plus ou moins forte sur le roi dont elle dĂ©plore la faiblesse. « L’Autrichienne »   dĂ©sormais haĂŻe du peuple devient  « Madame Veto »   (quand la Constitution de 1791 instaure un veto royal).

Elle vit douloureusement les premières grandes journées révolutionnaires, tentant l’impossible pour sauver sa famille et la Couronne avec la complicité des émigrés français et de son amant, le comte de Fersen. La fuite à Varennes sera le dernier acte – mal joué. La prise du Palais des Tuileries (10 août 1792) marque la fin de la royauté.

13 octobre 1793. Reine dĂ©chue et mère calomniĂ©e, la « Veuve Capet »   finit guillotinĂ©e neuf mois après Louis XVI, sur la place de la RĂ©volution (la Concorde) Ă  Paris.

Nombre de biographies retracent ce destin, notamment celle du grand écrivain autrichien Stefan Zweig publiée en 1932 (version française en 1933), le premier à pouvoir consulter intégralement les archives de l’Empire autrichien et la correspondance du comte Axel de Fersen.
Au final, voici le portrait d’une jeune femme qu’il ne faut ni encenser, ni condamner, mais comprendre et replacer dans un contexte historique littéralement hors norme.

1. Dauphine adorée à son arrivée en France (1770-1774)
2. Reine bientôt détestée à la fin de l’Ancien régime (1774-1789)
3. Femme et mère outragée sous la Révolution (1789-1793)
Épilogue inattendu (signé Napoléon, 1810)

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1. Dauphine adorée à son arrivée en France (1770-1774)

« Ne parlez point allemand, Monsieur ; Ă  dater de ce jour, je n’entends plus d’autre langue que le français. »  1186

MARIE–ANTOINETTE d’Autriche (1755-1793), à M. d’Antigny, chef de la Cité (Strasbourg), 7 mai 1770. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Il lui adressait la bienvenue en allemand. Mais on parle couramment le français dans toutes les cours d’Europe. C’est aussi la langue de la diplomatie. À 14 ans, Marie-Antoinette est pourtant l’une des princesses les moins couramment francophones, vue son éducation quelque peu fantaisiste à son image.

La jeune « princesse accomplie »   est la 15e et avant-dernière enfant du couple impĂ©rial, Marie-ThĂ©rèse d’Autriche et François Ier, Ă©duquĂ©e selon les règles, mais pas toujours soumise Ă  ce qui contrarie sa nature – un trait de caractère qui ne se dĂ©mentira jamais et lui portera souvent prĂ©judice.

Elle va à la rencontre de son fiancé le dauphin Louis (futur Louis XVI) et de toute la cour qui l’attend à Compiègne. Elle a déjà dû, selon l’étiquette de la cour, se dépouiller de tout ce qui pouvait la rattacher à son ancienne patrie, pour s’habiller à la mode française et commencer sa nouvelle vie.

Le mariage fut négocié par le ministre Choiseul (longtemps chef du gouvernement de Louis XV) et la mère de la mariée, tous deux soucieux de réconcilier les Bourbons et les Habsbourg. L’alliance autrichienne renforcerait la position de la France en Europe, en cas de guerre avec l’Angleterre ou la Prusse.

« La plus sotte et impertinente crĂ©ature qui soit imaginable. »  10

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793) à propos de la comtesse du Barry, Lettre à sa mère, 9 juillet 1770

Ă€ son arrivĂ©e en France, la dauphine Marie-Antoinette passe beaucoup de temps avec « Mesdames »  Â : les trois filles (non mariĂ©es) de Louis XV communiquent Ă  leur nièce par alliance leur animositĂ© envers la seconde grande favorite du roi après Madame de Pompadour (dĂ©jĂ  discrĂ©ditĂ©e comme « maman putain »  ), morte en 1764. Il a installĂ© la jeune femme Ă  Versailles en 1768, malgrĂ© les manigances du duc de Choiseul, secrĂ©taire d’État et alliĂ© de la prĂ©cĂ©dente maĂ®tresse. Charmante et cultivĂ©e, la nouvelle favorite s’impose Ă  la cour jusqu’à la mort de Louis XV très attachĂ©e Ă  sa jeunesse et son heureux caractère. Amatrice d’art, elle protège peintres et artisans et cultive le style nĂ©o-classique Ă  Versailles.

Mais la dauphine Marie-Antoinette n’éprouve que mépris pour cette roturière née Jeanne Bécu. Elle ne comprend même pas que le roi très chrétien affiche ainsi sa maîtresse, une roturière, une femme de mauvaise vie – dans son pays, sa mère très pieuse n’hésite pas à faire fouetter en place publique celles qui font commerce de leurs charmes.

Les filles du roi font tout pour envenimer la relation des deux femmes les plus en vue de la cour. Ces « querelles de dames »   irritent Louis XV et inquiètent Marie-ThĂ©rèse, la mère de Marie-Antoinette qui craint pour l’avenir des relations entre l’Autriche et la France. Choiseul se retrouve exilĂ© loin de Versailles par lettre de cachet et Marie-Antoinette se braque, murĂ©e dans le silence et l’indiffĂ©rence Ă  la du Barry, feignant de ne plus mĂŞme la voir. Toute la cour s’en amuse ! Le problème, c’est l’étiquette qui prĂ©vaut Ă  Versailles. En public, nul ne peut adresser la parole Ă  un interlocuteur de rang supĂ©rieur, si ce dernier ne lui parle pas d’abord. La dauphine joue ostensiblement de cette arme et Madame du Barry, très sincèrement affectĂ©e, s’en plaint Ă  Louis XV qui finit par exiger que la dauphine cesse d’humilier sa favorite et lui dise au moins un mot, sous peine d’être disgraciĂ©e… Marie-Antoinette va enfin cĂ©der.

« II y a bien du monde, aujourd’hui Ă  Versailles. »  20

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793) à la comtesse du Barry, séance des vœux, 1 janvier 1772

Jamais phase si banale n’aura fait tant de bruit. C’est l’épilogue d’une guérilla de cour entre les deux femmes les plus en vue, la Dauphine de France et la favorite en titre.

Faisant le tour des personnes prĂ©sentes Ă  la cĂ©rĂ©monie, Marie-Antoinette s’arrĂŞte devant Madame du Barry et prononce ses neuf mots qui seront vite connus de tout Versailles et de toute l’Europe : « Il y a bien du monde, aujourd’hui Ă  Versailles ! »  

« Madame, vous avez lĂ  deux cent mille amoureux. »  1192

Duc de BRISSAC (1734-1792), gouverneur de Paris, à Marie-Antoinette, 8 juin 1773. Mémoires de Mme la comtesse du Barri (posthume, 1829), Jeanne Bécu du Barry

Le vieux courtisan lui montre la foule immense venue l’acclamer pour son entrĂ©e solennelle Ă  Paris – cĂ©rĂ©monie de rigueur tout au long de l’Ancien rĂ©gime. Le mot rappelle la phrase d’un autre vieux courtisan, Villeroi s’adressant Ă  Louis XV, l’enfant-roi de 10 ans sous la RĂ©gence : « Sire, tout ce peuple est Ă  vous. »  

La Dauphine de France découvre ainsi le peuple se pressant dans les jardins de Versailles pour l’entrevoir. Fait remarquable, cet excès de popularité a retardé de trois ans son entrée dans la capitale ! Elle s’est en effet mariée avec le Dauphin le 16 mai 1770, à Versailles.

« Je ne puis vous dire, ma chère maman, les transports de joie, d’affection, qu’on nous a tĂ©moignĂ©s. Avant de nous retirer, nous avons saluĂ© avec la main le peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu’on est heureux dans notre Ă©tat de gagner l’amitiĂ© d’un peuple Ă  si bon marché ! Il n’y a pourtant rien de si prĂ©cieux. Je l’ai senti et je ne l’oublierai jamais. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), Correspondance

Elle Ă©crira rĂ©gulièrement Ă  l’impĂ©ratrice Marie-ThĂ©rèse d’Autriche surnommĂ©e par ses sujets « la Grande »  , une forte femme qui aura une grande influence sur sa fille et craindra bientĂ´t le pire pour elle. De fait, plus dure sera la chute – on ne peut lire ces mots sans se rappeler la fin de l’histoire, sous la RĂ©volution. Mais sa « chère maman »   mourra bien avant Ă  Vienne – 29 novembre 1780.

« Ici, je ne suis plus la reine, je suis moi. »  50

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), à propos de sa vie dans son domaine de Trianon. La Reine scélérate. Marie-Antoinette dans les pamphlets (2003), Chantal Thomas

La jeune princesse joue à la bergère, écolo avant l’heure. Elle joue aussi la comédie, suivant la théâtromanie du siècle des Lumières littéralement fou de spectacles. Marie-Antoinette jouera même en 1783 le rôle de la Comtesse dans le Mariage de Figaro (pièce de Beaumarchais interdite par la censure) en présence du comte d’Artois (futur Charles X), son beau-frère reprenant lui-même le rôle de Figaro au château de Versailles. Pendant ce temps, elle ne se prépare pas à son futur métier de reine – et moins encore à la Révolution qu’elle ne pouvait prévoir.

« Mais lĂ  oĂą Marie-Antoinette ne veut pas comprendre, il ne sert Ă  rien de faire appel Ă  sa raison. Que d’histoires parce qu’elle demeure Ă  quelques pas de Versailles ! Mais en rĂ©alitĂ©, ces quelques pas l’éloignent Ă  jamais et du peuple et de la cour. Si Marie-Antoinette Ă©tait restĂ©e Ă  Versailles, au milieu de la noblesse française et des coutumes traditionnelles, elle aurait eu Ă  ses cĂ´tĂ©s, Ă  l’heure du danger, les princes, les gentilshommes, l’armĂ©e des aristocrates. Si d’autre part, comme son frère Joseph, elle avait essayĂ© de se rapprocher du peuple, des centaines de milliers de Parisiens, des millions de Français l’eussent adorĂ©e. Mais Marie-Antoinette, individualiste absolue, ne veut plaire ni aux aristocrates ni au peuple, elle ne pense qu’à elle-mĂŞme, et le Trianon, ce caprice parmi ses caprices, la rend aussi impopulaire auprès du tiers Ă©tat que du clergĂ© et de la noblesse ; parce qu’elle a voulu ĂŞtre trop seule dans son bonheur, elle sera solitaire dans son malheur et devra payer ce jouet frivole de sa couronne et de sa vie. »   Marie-Antoinette (1933), Stefan Zweig.

2. Reine bientôt détestée à la fin de l’Ancien régime (1774-1789)

« Mon Dieu, guidez-nous, protĂ©gez-nous, nous rĂ©gnons trop jeunes ! »  1205

LOUIS XVI (1754-1793) et MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), Versailles, 10 mai 1774. Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette, reine de France et de Navarre ; suivis de souvenirs et anecdotes historiques sur les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI (1823), Jeanne-Louis-Henriette Genet Campan

Louis XV est mort, les courtisans se ruent vers le nouveau couple royal – la du Barry étant sitôt exilée à l’abbaye du Pont-aux-Dames (diocèse de Meaux).

Louis XVI, petit-fils du défunt roi et âgé de 20 ans, est effrayé par le poids des responsabilités plus qu’enivré par son nouveau pouvoir. Marie-Antoinette, d’un an sa cadette, sait bien les insuffisances de son époux.

Premier acte politique : le roi, non sans regret (déjà !), renvoie le triumvirat de combat au gouvernement  (Maupeou – Terray – d’Aiguillon) qui tentait les indispensables réformes, ce qui l’a rendu terriblement impopulaire à la fin du règne de Louis XV.

« Tout propos soutenu l’accable, toute rĂ©flexion le dĂ©route. »  1200

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793). L’Autrichienne : mémoires inédits de Mlle de Mirecourt sur la reine Marie-Antoinette et les prodromes de la Révolution (1966), Claude Émile-Laurent

La reine parle aussi du roi comme d’un homme aveugle à la nécessité, toujours incertain, peu aimable et pourtant désireux qu’on l’aimât. Il consulte tout le monde, suspecte les avis et ne cède qu’à la lassitude. Honteux alors de sa faiblesse, il revient en arrière, se renfrogne, boude, se dérobe, vole à la chasse ou bien se renferme dans son cabinet.

Le comte de Provence (futur Louis XVIII) ne sera pas plus indulgent pour son frère dans les premiers mois de la pĂ©riode rĂ©volutionnaire, faisant allusion Ă  un jeu Ă  la mode : « Pour vous faire une idĂ©e de son caractère, imaginez des boules d’ivoire huilĂ©es que vous vous efforceriez vainement de faire tenir ensemble. »   Louis XVI est Ă  coup sĂ»r le roi le moins armĂ© pour affronter la tourmente Ă  venir.

Et pourtant… tout commence bien pour le roi et pour la reine.

« Or, écoutez, petits et grands,
L’histoire d’un roi de vingt ans
Qui va nous ramener en France
Les bonnes mĹ“urs et l’abondance. »  1206

Charles COLLÉ (1709-1783), Or, écoutez, petits et grands, chanson (mai 1774). La Révolution française en chansons, anthologie, Le Chant du Monde

Le peuple célèbre la montée sur le trône de Louis XVI, surnommé Louis le Désiré. C’est dire les espoirs mis en lui, résumés par la chanson patriotique du nouvel auteur dramatique à la mode. Censurée, mais déjà jouée en privé et très connue, La Partie de chasse de Henri IV peut enfin être donnée en public : elle célèbre le roi le plus populaire de l’histoire et Louis XV souffrait trop de la comparaison. Avec Louis XVI, on peut encore rêver. Comme avec la charmante Marie-Antoinette.

« Belle, l’œil doit l’admirer,
Reine, l’Europe la révère,
Mais le Français doit l’adorer,
Elle est sa reine, elle est sa mère. »  1207

Romance en l’honneur de Marie-Antoinette, chanson (1774). Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

La jeune et jolie reine jouit d’une immense popularité depuis son arrivée en France il y a quatre ans, et Versailles la salue en ce style précieux. C’est l’état de grâce, comme jamais avant et jamais après.

Certes, il y a des jalousies et dĂ©jĂ  quelques soupçons contre l’« Autrichienne »   Ă  la cour. On aura plus tard la preuve qu’elle est manipulĂ©e par sa famille autrichienne, restant très attachĂ©e Ă  sa mère, Marie-ThĂ©rèse dite « la Grande »   (comme Catherine de Russie), impĂ©ratrice d’Autriche durant trente ans et forte personnalitĂ©.

DĂ©laissĂ©e par son royal Ă©poux, peu soucieuse de l’étiquette Ă  la cour et moins encore des finances de l’État, dĂ©pensière et futile, Marie-Antoinette va accumuler les erreurs : « Ma fille court Ă  grands pas vers sa ruine »   confie sa mère Ă  l’ambassadeur de France Ă  Vienne, en 1775. Pour l’heure, et pour trois ans encore, le peuple adore sa reine.

« Je suis dans le bonheur le plus essentiel pour toute ma vie, il y a dĂ©jĂ  plus de huit jours que mon mariage est consommĂ©. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793) à sa mère Marie-Thérèse, Correspondance, 30 août 1777

Sept ans après, Louis peut enfin honorer sa femme comme il se doit et préparer la descendance… Sur ce point anatomique, visiblement, quelque chose bloquait, on parlera d’un phimosis (rétrécissement de l’extrémité du prépuce qui empêche de décalotter complètement et facilement le gland et provoque de fortes douleurs lors du passage à l’action) l’obligeant à freiner ses potentielles ardeurs. Aujourd’hui, on traite facilement ou on opère au besoin.

Mais à l’époque, l’interminable dépucelage de Marie-Antoinette fit beaucoup parler à Versailles (et au-delà). Et il restera toujours un doute sur l’identité du père du Dauphin… En tout cas, elle vécut une passion partagée avec le comte de Fersen, certes tenue secrète. Mais les lettres échangées ne laissent aucun doute et les conséquences politiques seront immenses, sous la Révolution.

« Ah ! c’est une ancienne connaissance. »   30

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), 25 août 1778, parlant de Fersen à l’ambassadeur de Suède à Paris. Journal et Correspondance du comte Axel de Fersen

L’ambassadeur, le comte de Creutz, présente à la reine Axel de Fersen, rencontré le 30 janvier 1774 au bal de l’Opéra de Paris. Ce sera le grand amour de sa vie.

Il ne la reconnaĂ®t pas tout de suite – c’était un bal masquĂ©. Il Ă©crira dans son journal la fameuse phrase de la reine : « Ah ! c’est une ancienne connaissance. Le reste de la famille ne me dit pas un mot. »   En 1779, il intègre le cercle intime de la reine qui lui accordera beaucoup d’attentions. Des jalousies en naĂ®tront. SurnommĂ© par la presse « le chevalier servant »   de la reine de France son rĂ´le allait bien au-delĂ . Chevalier servant ou Prince charmant ? Ami ou dĂ©jĂ  Amant ?

Quoiqu’il en soit, Axel de Fersen rejoint Ă  sa demande le corps expĂ©ditionnaire français de 1780 Ă  1783, participant Ă  la guerre d’indĂ©pendance amĂ©ricaine. Il semble qu’il ait aussi pratiquĂ© la « guerre en dentelle »  . Au retour, il paraĂ®t vieilli et cela touche la reine. Grâce Ă  son appui, il obtient le commandement d’un rĂ©giment français. Comme son père souhaite qu’il se marie, Ă  28 ans, il fait la cour Ă  la fille du ministre des Finances, Germaine Necker (future Madame de StaĂ«l). Mais il est dĂ©sormais très Ă©pris de Marie-Antoinette Ă  qui il rend des visites plus ou moins secrètes. Il confie par lettre Ă  sa sĹ“ur Sophie : « Je ne puis ĂŞtre Ă  a seule personne Ă  qui je voudrais ĂŞtre, Ă  la seule qui m’aime vĂ©ritablement, ainsi je ne veux ĂŞtre Ă  personne. »  

Il s’installe autant qu’il le peut à Versailles et même au plus près des appartements de Marie-Antoinette. Il la rejoint aussi au Petit Trianon. Cela fait jaser… Il devient alors le favori du couple royal. Louis XVI est un mari pour le moins complaisant. Inséparables, Axel et Marie-Antoinette se comprennent. Pour lui, elle incarne la femme parfaite : douce et aimante. Sous la Révolution, cette liaison devenue passion se concrétisera de bien d’autres manières.

« Si j’ai eu anciennement des torts, c’était, enfant, cette lĂ©gèretĂ©, mais Ă  cette heure ma tĂŞte est bien plus posĂ©e. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793) à sa mère Marie-Thérèse 16 août 1779. Correspondance

Elle prend conscience de cette évidente légèreté d’être qui peut être charmante aux yeux d’un amant, mais qui est assurément un défaut pour une reine dont on attend encore beaucoup. Sa mère en était consciente et s’en inquiétait toujours. Un an après, elle perdra cette amie et correspondante précieuse.

« S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche. »  1217

Mot attribué à tort à MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), et incontestablement emprunté à Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778). La Grande Peur de 1789 (1932), Georges Lefebvre

Le mot se trouve dans les Confessions (rĂ©digĂ©es de 1765 Ă  1770, Ă©dition posthume). Scène plaisante, par son souci du dĂ©tail autobiographique : le narrateur a envie de boire un petit vin blanc d’Artois, mais il n’a jamais pu boire sans manger, il songe Ă  un morceau de pain, mais il n’ose pas en demander au maĂ®tre de maison, ni aller en acheter lui-mĂŞme, cela ne se fait pas, quand on est un Monsieur trop bien habillé… « Enfin, je me rappelais le pis-aller d’une grande princesse Ă  qui l’on disait que les paysans n’avaient pas de pain et qui rĂ©pondit : « Qu’ils mangent de la brioche ! »   J’achetai de la brioche »   (livre VI des Confessions).

Le mot reflète une rĂ©alitĂ© sociologique : l’ignorance (ou l’insouciance) des privilĂ©giĂ©s face Ă  la misère du peuple. Le temps n’est plus aux famines, mais les disettes sont pĂ©riodiques en cas de mauvaise rĂ©colte, surtout aux pĂ©riodes de soudure. En mai 1775 Ă  Paris, la hausse du prix du pain, denrĂ©e vitale, entraĂ®ne une vague d’émeutes. C’est la « guerre des Farines »  , prĂ©mices de la RĂ©volution. C’est aussi une rĂ©volte contre la libĂ©ralisation du commerce des grains par Ă©dit de Turgot (13 septembre 1774). La concurrence devait faire baisser les prix, en vertu du « Laissez faire, laissez passer »   cher aux physiocrates. C’est compter sans la spĂ©culation. D’autres Ă©dits vont rendre le contrĂ´leur gĂ©nĂ©ral des finances Turgot plus populaire aux pauvres. Mais l’impopularitĂ© de la reine aggrave la situation dĂ©sormais prĂ©rĂ©volutionnaire.

« Madame, si c’est possible, c’est fait ; impossible, cela se fera. »  1233

CALONNE (1734-1802), ministre des Finances répondant à une demande de Marie-Antoinette, 1784. L’Ancien Régime et la Révolution (1856), Alexis de Tocqueville

Nouveau protégé de Vergennes (ministre très compétent aux Affaires étrangères), Calonne reste connu pour son laxisme. Ex-intendant de Flandre et d’Artois, il arrive au gouvernement en novembre 1783 : intrigant et intelligent, séducteur et cynique, il cherche non pas à faire des économies pour diminuer la dette, mais à rétablir le crédit de l’État en inspirant confiance. On parlerait aujourd’hui d’une politique de relance quasi keynésienne, avec lancement de grands travaux publics. À coup d’emprunts et d’expédients divers, il semble réussir : on le surnomme l’Enchanteur.

Marie-Antoinette, parlant plus tard de l’époque Calonne, dit : « Comment aurais-je pu me douter que les finances Ă©taient en si mauvais Ă©tat ? Quand je demandais cinquante mille livres, on m’en apportait cent mille ! »   La reine est quand mĂŞme consciente de certaines rĂ©alitĂ©s… et tout Ă  fait innocente dans la nouvelle Affaire.

« Nous avons plus grand besoin d’un vaisseau que d’un collier. »  1238

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), aux joailliers de la couronne, Boehmer et Bassenge. Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette (1823), Madame Campan

C’est en ces termes que la reine, quoique toujours coquette et fort dĂ©pensière, a refusĂ© une somptueuse parure de 540 diamants d’une valeur de 1 600 000 livres – c’est mĂŞme le prix de deux vaisseaux de guerre. Étonnante rĂ©action de l’« étrangère »   accusĂ©e de ruiner la France ! « Ce qui a mis Ă  sec les finances de la France, c’est la guerre d’IndĂ©pendance amĂ©ricaine, et pas les chaussures de Marie-Antoinette »   Ă©crit Chantal Thomas, biographe de Marie-Antoinette.

Quoiqu’il en soit, Boehmer a achetĂ© le collier, certain qu’elle changera d’avis. RuinĂ©, il menace de se prĂ©cipiter dans la rivière. Mais elle rĂ©itère son refus : « Ne m’en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et de le vendre, et ne vous noyez pas ! »  

L’intrigante comtesse de La Motte et l’aventurier italien Cagliostro vont alors persuader le cardinal de Rohan de l’acheter, pour s’attirer les faveurs de Marie-Antoinette qui ne peut faire publiquement une telle dĂ©pense et le remboursera ensuite secrètement. Ils se chargent de remettre eux-mĂŞmes le bijou Ă  la reine. C’est le dĂ©but d’une escroquerie dont Dumas tirera un roman et qui va devenir, dès l’annĂ©e suivante, l’historique « affaire du Collier de la reine »  .

« Grande et heureuse affaire ! Que de fange sur la crosse et sur le sceptre ! Quel triomphe pour les idĂ©es de la libertĂ©. »  1243

Emmanuel Marie FRÉTEAU de SAINT–JUST (1745-1794), conseiller au Parlement. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Mirabeau dira plus tard : « Le procès du Collier a Ă©tĂ© le prĂ©lude de la RĂ©volution. »   La royautĂ© dĂ©jĂ  malade sort encore affaiblie de cette affaire. Et Marie-Antoinette le paiera cher, lors de son procès.

« Plus scélérate qu’Agrippine
Dont les crimes sont inouĂŻs,
Plus lubrique que Messaline,
Plus barbare que MĂ©dicis. »  1242

Pamphlet contre la reine. Vers 1785. Dictionnaire critique de la Révolution française (1992), François Furet, Mona Ozouf

Dauphine jadis adorée, la reine est devenue terriblement impopulaire en dix ans, pour sa légèreté de mœurs, mais aussi pour ses intrigues et son ascendant sur un roi faible jusqu’à la soumission. L’affaire du Collier va renforcer ce sentiment.

La RĂ©volution hĂ©ritera certes de l’œuvre de Voltaire et de Rousseau, mais aussi des « basses Lumières »  , masse de libelles et de pamphlets Ă  scandale oĂą le mauvais goĂ»t rivalise avec la violence verbale, inondant le marchĂ© clandestin du livre et sapant les fondements du rĂ©gime. Après le RĂ©gent, les maĂ®tresses de Louis XV et le clergĂ©, Marie-Antoinette devient la cible privilĂ©giĂ©e : quelque 3 000 pamphlets la visant relèvent, selon la plupart des historiens, de l’assassinat politique. On en arrivera au mythe de la reine scĂ©lĂ©rate, de l’« architigresse d’Autriche »  , créé par les courants misogynes et xĂ©nophobes transformant une jeune princesse en une prostituĂ©e, une nymphomane, un monstre.

« Tremblez, tyrans, votre règne va finir. »  1256

Écriteau placé au Théâtre des Italiens, sur la loge de la reine, mai 1788. La Reine Marie-Antoinette (1889), Pierre de Nolhac

Le roi essaie de faire passer les édits par lit de justice. Les Parlements organisent la résistance, font la grève de la justice, et demandent la réunion des États généraux. Les remontrances succèdent aux remontrances, les émeutes aux émeutes. Le roi doit fixer la date de la convocation tant redoutée : au 1er mai 1789.

Le 16 août 1788, c’est la banqueroute : l’État suspend ses paiements. Brienne démissionne, Paris illumine et brûle son mannequin.

3. Femme et mère outragée sous la Révolution (1789-1793)

« Madame, j’avais confiĂ© mes enfants Ă  l’amitiĂ©. Je les confie maintenant Ă  la vertu. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793) à Madame de Tourzel, nouvelle gouvernante des enfants royaux, 26 juillet 1789. Mémoires de Madame la duchesse de Tourzel (posthume 2005), préface de Jean Chalon

La Révolution va naturellement bouleverser le destin de tous les personnages de notre Histoire.

La duchesse de Polignac, gouvernante des enfants du roi et amie intime de la reine, fut contrainte Ă  l’exil deux jours après la prise de la Bastille. Mme de Tourzel prend sa place auprès des enfants royaux, au château d’Abondant, près de Dreux. Le Dauphin la surnomma « Madame SĂ©vère »  .

DĂ©sormais intime de la famille royale, elle sera aux premières loges des Ă©vĂ©nements qui devaient changer le cours de l’histoire de France. Mais Marie-Antoinette n’oubliera pas son amie la duchesse de Polignac et lui Ă©crira : « Je vous porte Ă  tous malheur et vos peines sont pour et par moi. »   29 dĂ©cembre 1789. Cette idĂ©e deviendra une obsession chez la dernière reine de France : « Je porte malheur Ă  tous ceux que j’aime… »  

« La Reine a Ă©tĂ© trompĂ©e, elle promet qu’elle ne le sera plus […] elle promet d’être attachĂ©e au peuple comme JĂ©sus-Christ Ă  son Église. »  1353

LA FAYETTE (1757-1834), à la foule qui a forcé les grilles, envahi le château, massacré deux gardes du corps, Versailles, 6 octobre 1789. Procédure criminelle instruite au Châtelet de Paris : sur la dénonciation des faits arrivés à Versailles dans la journée du 6 octobre 1789 (1790), Assemblée nationale constituante

Après la prise de la Bastille du 14 juillet, les nouvelles journées révolutionnaires des 5 et 6 octobre ont pour cause le chômage, la misère, tout ce qui exaspère le peuple de Paris. Aux raisons économiques s’ajoute l’attitude de Louis XVI qui n’a sanctionné ni l’abolition de la féodalité, ni la Déclaration des droits ; puis la rumeur de la cocarde tricolore foulée aux pieds lors d’un banquet devant la famille royale.

C’en est trop : une foule de femmes et de chômeurs marche sur Versailles, armée de piques et de fourches. Une délégation est reçue le soir du 5 octobre par le roi. Il promet d’assurer le ravitaillement de Paris où le pain demeure le premier besoin alimentaire du peuple. La manifestation, d’abord pacifique, va dégénérer après une nuit de liesse bien arrosée, alors que La Fayette, présent à Versailles avec ses gardes nationaux, n’a rien vu venir et dort !

Faute d’avoir pu empêcher l’émeute, le commandant de la garde nationale va du moins calmer le jeu, apparaissant au balcon avec le roi, la reine (en larmes) et le dauphin dans ses bras : signe de réconciliation symbolique entre Louis XVI et son peuple. Auréolé de son aventure américaine, La Fayette se rêve le Washington d’une démocratie royale et sauve sans doute la vie à la famille du roi, ce matin du 6 octobre.

« Je sais bien que M. de Lafayette nous protège, mais qui nous protĂ©gera de M. de La Fayette ? »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793)

Mirabeau qui ne l’apprĂ©cie guère le surnommera « GĂ©nĂ©ral MorphĂ©e »  . Mais la fille aĂ®nĂ©e de Louis XVI et de Marie-Antoinette, seule survivante des enfants royaux, libĂ©rĂ©e en 1795 Ă  17 ans et surnommĂ©e « Madame Royale »  ,  Marie-ThĂ©rèse de France, devenue duchesse d’AngoulĂŞme (1778-1851), reconnaĂ®tra le rĂ´le jouĂ© par le hĂ©ros le plus populaire de la RĂ©volution en ses dĂ©buts : « Si l’on avait fait davantage confiance Ă  Monsieur de La Fayette, mes parents seraient encore en vie. »  

Le personnage brouillon et bouillonnant a été très discuté par les contemporains comme par les historiens. En tout cas, impossible de croire que La Fayette a mené double jeu et trahi le roi dans cette histoire ! La reine finira pourtant par le prendre en haine, après la malheureuse fuite à Varennes en juin 1791.

« Mes amis, j’irai Ă  Paris avec ma femme et mes enfants : c’est Ă  l’amour de mes bons et fidèles sujets que je confie ce que j’ai de plus prĂ©cieux. »  1355

LOUIS XVI (1754-1793), au matin du 6 octobre 1789 à Versailles. La Révolution française (1965), François Furet, Denis Richet

Le roi fut forcĂ© de cĂ©der Ă  la foule – des milliers de Parisiens et Parisiennes amassĂ©s dans la cour du château de Versailles, criant : « À Paris ! Ă€ Paris ! »   Il se rend Ă  nouveau populaire, du moins il l’espère, d’autant plus que la foule fraternise avec les gardes. Il va quitter dĂ©finitivement Versailles avec sa famille, pour regagner le palais des Tuileries, sa rĂ©sidence parisienne.

L’Assemblée se réunit à 11 heures, sous la présidence de Mounier, bouleversé. Sur proposition de Mirabeau et Barnave, elle s’affirme inséparable du roi et décide de le suivre à Paris. Un immense cortège s’ébranle à 13 heures : plus de 30 000 personnes. Des gardes nationaux portant chacun un pain piqué au bout de la baïonnette, puis les femmes escortant des chariots de blé et des canons, puis les gardes du corps et les gardes suisses désarmés, précédant le carrosse de la famille royale escorté par La Fayette, suivi de voitures emmenant quelques députés, puis la majeure partie des gardes nationaux et le reste des manifestants.

« Nous ne manquerons plus de pain ! Nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron. »  1356

Cri et chant de victoire des femmes du peuple ramenant le roi, la reine et le dauphin, sur le chemin de Versailles à Paris, 6 octobre 1789. Histoire de la Révolution française (1847), Louis Blanc

Épilogue des deux journĂ©es rĂ©volutionnaires, 5 et 6 octobre. 6 000 à 7 000 femmes venues la veille de Paris crient aujourd’hui victoire : le roi a promis le pain aux Parisiens. « Père du peuple »  , il doit assurer la subsistance et le pain tient une grande part dans le budget des petites gens, d’oĂą l’expression : boulanger, boulangère, petit mitron.

« Tant que les femmes ne s’en mĂŞlent pas, il n’y a pas de vĂ©ritable rĂ©volution »  , Ă©crit Choderlos de Laclos en 1783, dans L’Éducation des femmes. Cela dit, la très symbolique marche des femmes fut encadrĂ©e au dĂ©part par des meneurs qui ont participĂ© Ă  la prise de la Bastille, trois mois plus tĂ´t. On a vu des hommes armĂ©s de piques et de fourches, certains travestis en femmes, trahis par leur voix.

Le soir, à 20 heures, le maire de Paris accueille le carrosse royal sous les vivats et les bravos du peuple. Quand Louis XVI peut enfin s’installer aux Tuileries, il n’imagine pas qu’il est désormais prisonnier du peuple parisien. Mais d’autres sont plus lucides.

« Je ne serai jamais la dĂ©nonciatrice de mes sujets : j’ai tout vu, tout su, tout oublié ! »  1359

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793). Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Telle est l’attitude, très digne, de la reine, alors qu’on tente de faire la lumière sur les dĂ©sordres au cours des deux journĂ©es d’octobre 1789. Une procĂ©dure est instruite contre les fauteurs de l’insurrection par le Châtelet (tribunal de justice servant Ă©galement de prison). Elle inculpe le duc d’OrlĂ©ans (cousin du roi, premier prince du sang aux ambitions royales, futur Philippe ÉgalitĂ©) et son secrĂ©taire Choderlos de Laclos (qui a envoyĂ© sa maĂ®tresse dans le cortège des femmes marchant sur Versailles). Les deux hommes s’enfuient Ă  Londres et ne reviendront en France que lors de la FĂ©dĂ©ration, en juillet 1790. Mirabeau, très liĂ© avec la « faction OrlĂ©ans »  , a certainement jouĂ© un rĂ´le dans ces Ă©vĂ©nements.

« Le roi n’a qu’un homme, c’est sa femme. »  1367

MIRABEAU (1749-1791). Marie-Antoinette, Correspondance, 1770-1793 (2005), Évelyne Lever

Ou encore, selon d’autres sources : « Le roi n’a qu’un seul homme, c’est la reine. »  

Vérité connue de tous, éprouvée par Mirabeau devenu le conseiller secret de la couronne : il essaie donc de convaincre la reine avant le roi dont la faiblesse, les hésitations, les retournements découragent les plus fervents défenseurs.

« Madame, la monarchie est sauvĂ©e. »  1368

MIRABEAU (1749-1791), à la reine, Château de Saint-Cloud, 3 juillet 1790. Mémoires sur Mirabeau et son époque, sa vie littéraire et privée, sa conduite politique à l’Assemblée nationale, et ses relations avec les principaux personnages de son temps (posthume, 1824)

Introduit à la cour par son ami le prince d’Arenberg, il a enfin réussi à persuader Marie-Antoinette par son éloquence.

Une question se pose, sans réponse des historiens : Mirabeau croit-il vraiment que la monarchie peut être sauvée ? Cet homme si bien informé de tout s’illusionne-t-il encore sur les chances d’un régime condamné, mais qui peut du moins le sauver de ses créanciers ? Quant à Marie-Antoinette, il semble qu’elle ait déjà compris le sens de l’Histoire qu’elle vit malgré elle.

« Pour nos personnes, le bonheur est fini pour jamais. Je sais que c’est le devoir d’un roi de souffrir pour les autres, mais aussi le remplissons-nous bien. Puissent-ils un jour le reconnaĂ®tre ! »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), en 1790. Marie-Antoinette (1933), biographie de Stefan Zweig

Rappelons que l’Autrichien Stefan Zweig, surtout connu pour sa biographie de Joseph FouchĂ©, est l’un des biographes de la reine les plus attentifs Ă  rĂ©tablir la vĂ©ritĂ© sur ce personnage toujours trop adorĂ© ou dĂ©testé : « Dans sa trente-cinquième annĂ©e, elle comprend enfin le sens du rĂ´le exceptionnel que la destinĂ©e lui a rĂ©servé : non pas disputer Ă  d’autres jolies femmes, coquettes et d’esprit ordinaire, les triomphes Ă©phĂ©mères de la mode, mais faire ses preuves de façon durable, devant le regard inflexible de la postĂ©ritĂ©, en tant que reine et fille de Marie-ThĂ©rèse. Sa fiertĂ©, qui jusque-lĂ  n’était souvent qu’un misĂ©rable et puĂ©ril amour-propre de jeune fille gâtĂ©e, se transforme absolument en sentiment du devoir, le devoir de se montrer devant le monde digne des temps hĂ©roĂŻques qu’elle traverse. Ce ne sont plus des choses personnelles, la puissance ou son bonheur qui la prĂ©occupent. Pour nos personnes, le bonheur est fini pour jamais. Je sais que c’est le devoir d’un roi de souffrir pour les autres, mais aussi le remplissons-nous bien. Puissent-ils un jour le reconnaĂ®tre ! »  

« Il faut pĂ©rir ou partir. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), Lettre à Mercy-Argenteau, ambassadeur d’Autriche en France, avril 1791, Correspondance

Florimond-Claude, comte de Mercy-Argenteau, né à Liège (principauté de Liège, dans le Saint-Empire) en 1727, fut ambassadeur d’Autriche en France de 1766 à 1790. Grand admirateur de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, il a négocié comme elle le désirait tant le mariage du dauphin Louis avec l’archiduchesse Marie-Antoinette. Il a sans nul doute exercé une grande influence sur la jeune femme, modérant sa frénésie de dépenses et la conseillant sur l’attitude à tenir face à trop grande faiblesse de Louis XVI. C’est aussi la mère de Marie-Antoinette qui parle par sa bouche, et à sa mort en novembre 1780, il ne lui restait plus que Mercy-d’Argenteau comme principal interlocuteur et conseiller.

Mais dix ans après, le comte de Fersen faisait partie de sa vie, la passion et la confiance entre les deux amants étant parfaitement réciproques.

« J’existe mon bien aimĂ© et c’est pour vous adorer (…) Adieu le plus aimĂ© des hommes. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793) à Axel de Fersen le 29 juin 1791, Correspondance

« Adieu ma tendre amie, je vous aime et vous aimerai toute ma vie Ă  la folie. »  100

AXEL DE FERSEN, Ă  Marie-Antoinette le 29 octobre 1791, Correspondance

En marge de cette intimité passionnelle, de 1789 à 1793, le comte de Fersen entretient une correspondance diplomatique avec la reine et le roi de France afin de les guider sur ce qui est dit à l’étranger et sur ce qu’ils devraient faire. Il écrit les lettres qui devront être envoyées aux différentes cours d’Europe comme l’Autriche (pays natal de la reine), l’Espagne, la Suède, le Royaume Uni ou la Russie. Les lettres qu’il rédige, dédiés principalement à la reine, sont relues par les deux monarques.

Mais Ă  la mort de son fils aĂ®nĂ©, Louis-Joseph de France le 4 juin 1789 (7 ans et demi), Louis XVI est dĂ©vastĂ©, profondĂ©ment dĂ©pressif, vu comme Ă©tant un lâche aux yeux des cours d’Europe. Marie-Antoinette, bien que très affectĂ©e elle aussi, va prendre les devants et dĂ©cider Ă  sa  place, assumant ses responsabilitĂ©s de reine et les consĂ©quences qui les accompagnent. « Il faut pĂ©rir ou partir. »   C’est la fuite Ă  Varennes de la famille royale, organisĂ©e par Fersen selon un plan minutieux… En sortant de Paris, le roi fait soudain preuve d’autoritĂ©, interdisant Ă  Fersen de les accompagner plus loin dans leur fuite. DĂ©cision catastrophique, mais Fersen obĂ©it en militaire. Il s’en voudra toute sa vie de ne pas avoir dĂ©sobĂ©i. Le plan va ĂŞtre totalement dĂ©sorganisĂ©.

« Ce sont les femmes qui ont ramenĂ© le roi Ă  Paris, et ce sont les hommes qui l’ont laissĂ© Ă©chapper ! »  1387

Cri de protestation des femmes de Paris, 21 juin 1791. Les 50 mots clefs de la Révolution française (1983), Michel Péronnet

Allusion aux journées révolutionnaires des 5 et 6 octobre 1789. Le 21 juin au matin, on constate la disparition de la famille royale au palais des Tuileries. L’alerte est donnée, La Fayette, toujours commandant de la garde nationale, envoie des courriers tous azimuts pour faire arrêter les fuyards. Paris est en émoi.

Le 20 juin, à minuit, la famille royale a donc fui, avec la complicité du comte suédois Axel de Fersen, amant passionné de la reine. Leur but : rejoindre à Metz la garnison royaliste du marquis de Bouillé, pour se placer sous sa protection. Mais la berline royale est trop imposante, l’opération désorganisée. Le roi, déguisé en valet, est reconnu le 21 à Sainte-Ménehould (en Champagne) par Jean-Baptiste Drouet, le fils du maître des postes – qui précède le roi à Varennes, et donne l’alerte. Bayon, aide de camp de La Fayette, arrive à Varennes au matin du 22 juin. La berline royale est reconduite à Paris sous escorte, rejointe par trois députés : Pétion, Barnave et Latour-Maubourg, envoyés par l’Assemblée.

Paris crie Ă  la trahison. Le plan de Louis XVI n’est que trop clair. Il voulait marcher sur Paris avec les troupes royalistes, renverser l’AssemblĂ©e, mettre fin Ă  la RĂ©volution et restaurer la monarchie absolue. Il faut Ă©viter l’émeute, on colle un peu partout des affiches avec ce mot d’ordre : « Celui qui applaudira le Roi sera bâtonnĂ©, celui qui l’insultera sera pendu. »   Toute manifestation est donc interdite, pour ou contre le roi et sa famille, qu’on ramène de Varennes.

« Maman, est-ce qu’hier n’est pas fini ? »  1388

Le dauphin LOUIS, futur « LOUIS XVII »   (1785-1795), Ă  Marie-Antoinette, fin juin 1791. Bibliographie moderne ou Galerie historique, civile, militaire, politique, littĂ©raire et judiciaire (1816), Étienne Psaume

Un joli mot de l’enfant qui mourra quatre ans plus tard, à la prison du Temple – même si la rumeur s’est parfois obstinée à en faire un survivant, c’est assurément une fausse rumeur comme il y en a tant, dans notre Histoire.

L’épreuve de la fuite Ă  Varennes blanchit (dit-on) les cheveux de la reine : de blond cendrĂ©, ils devinrent « comme ceux d’une vieille femme de soixante-dix ans »  . 

Ce dĂ©tail Ă©tonnant rappelle la fin de Damiens. Sur l’échafaud dressĂ©, l’homme condamnĂ© pour tentative de rĂ©gicide sur Louis XV sera « tenaillĂ© aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis le dit parricide, brĂ»lĂ©e au feu de soufre, et sur les endroits oĂą il sera tenaillĂ©, jetĂ© du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix rĂ©sine brĂ»lante, de la cire et souffre fondus et ensuite son corps tirĂ© et dĂ©membrĂ© Ă  quatre chevaux et ses membres et corps consumĂ©s au feu, rĂ©duits en cendres et ses cendres jetĂ©es au vent »  . Sentence exĂ©cutĂ©e le jour mĂŞme, 28 mars 1757, par le bourreau Sanson (Charles-Henri, père du futur exĂ©cuteur de Louis XVI) et rien moins que seize assistants. Le supplice dure plus de deux heures et l’on remarque tout particulièrement la rĂ©sistance des femmes Ă  ce spectacle. Damiens est jetĂ© mourant sur le bĂ»cher.

On a dit que les cheveux du supplicié, de châtain, sont devenus d’un blanc immaculé, signe d’une terreur extrême. L’atrocité et la durée du supplice contribueront à l’abolition de cet acte barbare, sous la Révolution : la guillotine sera, de fait, un progrès, en attendant l’abolition de la peine de mort que certains demandent déjà.

« Couple perfide, réservez vos larmes
Pour arroser le prix de vos forfaits […]
Un peuple libre reconnaît les charmes
De n’être plus au rang de vos sujets. »  1389

Poursuite et retour de la famille ci-devant royale (juin 1791), chanson anonyme. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Le peuple chante encore, mais il a perdu confiance en Louis XVI. Comme l’écrit Denis Richet dans le Dictionnaire critique de la RĂ©volution française : « Un roi avait en fuyant abandonnĂ© sa souverainetĂ©. Un autre roi, le peuple, assistait gravement au spectacle. »  

C’est une foule terriblement silencieuse qui accueille le cortège Ă  son retour, le 25 juin. La Constituante a suspendu Louis XVI de ses fonctions, dès le 21. Ces cinq jours de vacance du trĂ´ne prouvent que la France peut vivre sans roi… et la RĂ©publique devient un rĂ©gime possible. Pour l’historienne Mona Ozouf, le 21 juin, c’est « la mort de la royauté »  .

« Je porte malheur Ă  tous ceux que j’aime. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793). Citée par Chantal Thomas (née en 1945), biographe de Marie-Antoinette

Elle avait une part de responsabilité dans ce projet d’évasion voulu par elle, mal préparé, désorganisé au dernier moment par le roi jaloux de l’amant de sa femme.

On a parlé d’une malédiction liée à sa personne. Elle est née à Vienne le 2 novembre 1755 – le jour des morts -, tandis que la veille à Lisbonne un tremblement de terre historique a fait des milliers de morts. Nombre de ses biographes y verront de mauvais présages. Et Fersen mourra assassiné le 20 juin 1810, anniversaire de la fuite à Varennes.

Cette malĂ©diction se retrouve chez le personnage très romantique d’Hernani, créé par Hugo le 25 fĂ©vrier 1830, au cĹ“ur de la plus cĂ©lèbre bataille du théâtre français :  « Oh ! je porte malheur Ă  tout ce qui m’entoure ! »  

« Toute femme qui se mĂŞle volontairement d’affaires au-dessus de ses connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), Correspondance, Gallica, BNF

Autre constatation, plus évidente en ce siècle où la place des femmes fut strictement limitée aux salons littéraires… et au foyer familial. La Révolution fut encore plus misogyne – avant l’Empire qui ne le fut pas moins, sous l’influence de Napoléon. De là à faire de Marie-Antoinette une féministe… Ce mot est quand même cité dans un livre récent, Le Féminisme français (2023), Charles Marie Joseph Turgeon.

« Depuis longtemps, les factieux ne prennent plus la peine de cacher le projet d’anĂ©antir la famille royale […] Si l’on n’arrive pas, il n’y a que la providence qui puisse sauver le roi et sa famille. »  1421

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), Lettre à Fersen, 1er août 1792. Histoire de Marie-Antoinette (1892), Maxime de la Rocheterie

La reine appelle une fois encore au secours le plus fidèle, le plus sûr, le plus passionné de ses alliés. Axel de Fersen s’est impliqué, personnellement et financièrement, dans l’épisode de la fuite à Varennes. Il a été bouleversé par son échec. Depuis, il tente de convaincre toutes les cours européennes de sauver le couple royal. En vain.

Les deux amants s’écrivent et s’épanchent à profusion. Ils se sont revus en tête-à-tête le 13 février 1792. Le lendemain, Fersen a vu Louis XVI pour le convaincre de fuir, suivant le plan du roi Gustave III de Suède, mais l’indécis Louis XVI ne peut s’y résoudre. Fersen prend congé pour la dernière fois du couple royal. Gustave III meurt dans un attentat en mars, ce qui bouleversera Fersen le Suédois et le privera de son meilleur soutien.

Le manifeste de Brunswick n’a fait que dramatiser la situation. La reine en est douloureusement consciente. Fait sous la pression des Ă©migrĂ©s, et sans doute de Marie-Antoinette, connu Ă  Paris le 1er aoĂ»t, « le manifeste du gĂ©nĂ©ral prussien Brunswick […] Ă©tait, avec ses menaces insolentes de dĂ©truire Paris, conçu dans les termes les plus propres Ă  blesser la fiertĂ© des Français »   (Jacques Bainville, Histoire de France). Que de maladresses avĂ©rĂ©es ! Mais dans le contexte historique, la monarchie Ă©tait condamnĂ©e, Ă  commencer par la famille royale.

« Le peuple français est invitĂ© Ă  former une Convention nationale […] Le chef du pouvoir exĂ©cutif est provisoirement suspendu de ses fonctions. »  1424

Législative, 10 août 1792. Collection générale des lois : décrets, arrêtés, sénatus-consultes, avis du Conseil d’État et règlements d’administration publiés depuis 1789 jusqu’au 1er avril 1814, Assemblée législative : mai- septembre 1792, volume III, n° 2 (1818)

Ces deux mesures sont prises par l’Assemblée qui ne fait que se survivre jusqu’à la prochaine Convention. Juridiquement, ce n’est qu’une suspension de plus ; politiquement, la Législative se saborde et le roi est déchu.

Le pouvoir est Ă  la Commune de Paris, c’est la « Première Terreur »  , elle va durer six semaines : un tournant dans la RĂ©volution, jusque-lĂ  modĂ©rĂ©e et libĂ©rale. Elle prĂ©figure la dictature de la gauche jacobine et montagnarde.

Trois jours après la journĂ©e rĂ©volutionnaire du 10 aoĂ»t, la famille royale est transfĂ©rĂ©e Ă  la prison du Temple : le roi dĂ©chu, son Ă©pouse Marie-Antoinette, sa sĹ“ur Madame Élisabeth, son fils le Dauphin et sa fille dite « Madame Royale »   (seule survivante Ă  la RĂ©volution).

« Madam’ Veto avait promis
De faire égorger tout Paris.
Mais son coup a manqué
Grâce à nos canonniers.
Refrain Dansons la carmagnole
Vive le son vive le son
Dansons la carmagnole
Vive le son du canon ! »  1425

La Carmagnole (fin août 1792), chanson. Chansons populaires de France (1865), Librairie du Petit Journal éd

De parolier inconnu, cette Carmagnole est chantée sous les fenêtres du Temple où la famille royale est prisonnière. Monsieur Veto est aussi violemment apostrophé que sa femme. Adoptée par tous les patriotes, la Carmagnole aura de nombreuses parodies, comme la plupart des chants très populaires.

« Nous avons fait un beau rĂŞve, voilĂ  tout (…) mais je ne pourrais jouir de rien sans mes enfants, et cette idĂ©e ne me laisse pas mĂŞme de regret. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), au chevalier de Jarjayes, après un nième projet d’évasion ratée en mars 1793. Histoire de Marie-Antoinette (1879), Edmond et Jules de Goncourt

« Nous avons fait un beau rĂŞve, voilĂ  tout ; mais nous y avons beaucoup gagnĂ©, en trouvant encore dans cette occasion une nouvelle preuve de votre entier dĂ©vouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes ; vous trouverez, dans toutes les occasions, en moi du caractère et du courage ; mais l’intĂ©rĂŞt de mon fils est le seul qui me guide, et quelque bonheur que j’eusse Ă©prouvĂ© Ă  ĂŞtre hors d’ici, je ne peux pas consentir Ă  me sĂ©parer de lui. Au reste, je reconnais bien votre attachement dans tout ce que vous m’avez dit hier. Comptez que je sens la bontĂ© de vos raisons pour mon propre intĂ©rĂŞt, mais je ne pourrais jouir de rien en laissant mes enfants, et cette idĂ©e ne me laisse pas mĂŞme de regret. »  

C’est vraiment la voix d’une mère transfigurée par les épreuves et ne pensant plus qu’à sauver ce qui lui reste de famille.

« Une femme, la honte de l’humanitĂ© et de son sexe, la veuve Capet, doit enfin expier ses forfaits sur l’échafaud. »  1538

Jean-Nicolas BILLAUD–VARENNE (1756-1819), Convention, 3 octobre 1793. L’Agonie de Marie-Antoinette (1907), Gustave Gautherot

Un parmi d’autres conventionnels Ă  rĂ©clamer la mise en jugement de la « Panthère autrichienne »  . Marie-Antoinette, en prison depuis près d’un an, attendait son sort au Temple, avant son transfert Ă  la Conciergerie, le 1er aoĂ»t 1793.

Le 3 octobre, au moment oĂą la Convention vient de dĂ©crĂ©ter que les Girondins seront traduits devant le Tribunal rĂ©volutionnaire, Billaud-Varenne parle en ces termes : « Il reste encore un dĂ©cret Ă  rendre : une femme, la honte de l’humanitĂ© et de son sexe, la veuve Capet, doit enfin expier ses forfaits sur l’échafaud. On publie qu’elle a Ă©tĂ© jugĂ©e secrètement et blanchie par le Tribunal rĂ©volutionnaire, comme si une femme qui a fait couler le sang de plusieurs milliers de Français pouvait ĂŞtre absoute par un jury français. Je demande que le Tribunal rĂ©volutionnaire prononce cette semaine sur son sort. »   La Convention adopte cette proposition.

« Ils peuvent ĂŞtre mes bourreaux, mais ils ne seront jamais mes juges. »  1539

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), apprenant qu’elle va être jugée par le Tribunal révolutionnaire, début octobre 1793. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Elle est à présent sans illusion, prisonnière à la Conciergerie, dite l’antichambre de la mort.

Deux chefs d’accusation sont retenus contre elle : manœuvres en faveur des ennemis extérieurs de la République et complot pour allumer la guerre civile. Mais le dossier est vide et le tribunal veut respecter au moins les apparences. D’où l’idée d’interroger son fils, 8 ans, pour lui faire reconnaître des relations incestueuses avec sa mère. Pache (maire de Paris), Chaumette (procureur) et Hébert (substitut de la Commune) s’en chargent.

Le mot de Marie-Antoinette prendra tout son sens, quand elle subira une vraie torture morale, durant les deux jours de son procès public (14 et 15 octobre).

« Le peuple a Ă©tĂ© trompé ; il l’a Ă©tĂ© cruellement, mais ce n’est ni par mon mari ni par moi . »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), lors de son procès, octobre 1793. Histoire de Marie-Antoinette (1879), Edmond de Goncourt et Jules de Goncourt

Herman (prĂ©sident du tribunal criminel extraordinaire) et Fouquier-Tinville (le plus cĂ©lèbre accusateur public de la RĂ©volution) accusaient Marie-Antoinette « d’avoir appris Ă  Louis Capet cet art de profonde dissimulation avec laquelle il a trompĂ© trop longtemps le bon peuple français. »  
Ils l’accusaient aussi « d’avoir voulu remonter au trĂ´ne sur les cadavres des patriotes »  . Ă€ quoi Marie-Antoinette rĂ©pondait « qu’elle n’avait jamais dĂ©sirĂ© que le bonheur de la France, »   ajoutant : « Qu’elle soit heureuse ! mais qu’elle le soit ! je serai contente. »  

Il fallait pourtant que ce premier interrogatoire apportât à l’interrogatoire public, à l’accusation, à la condamnation, un fait, une preuve, ou au moins une parole. Herman et Fouquier vont essayer de rendre cette femme coupable non d’actes, mais d’intentions ; non de conspiration, mais de regret, mais de sentiment, mais de pensée ; et puisqu’il faut ici l’énergie d’une langue plus forte que la nôtre, disons, avec l’orateur grec, qu’ils tordirent sa conscience pour en tirer des crimes.

Herman et Fouquier demandèrent Ă  cette reine : « Pensez-vous que les rois soient nĂ©cessaires au bonheur du peuple ? »   Mais la Reine rĂ©pondit « qu’un individu ne peut absolument dĂ©cider telle chose. »   Ils demandèrent ensuite Ă  cette mère de roi : « Vous regrettez sans doute que votre fils ait perdu un trĂ´ne ? »   Mais la Reine rĂ©pondit « qu’elle ne regrettera rien pour son fils, tant que son pays sera heureux. »   Il y a un cĂ´tĂ© Jeanne d’Arc devant ses juges, tĂŞtue et infiniment touchante.

« Il est impossible que les lois rĂ©volutionnaires soient exĂ©cutĂ©es, si le gouvernement lui-mĂŞme n’est constituĂ© rĂ©volutionnairement. »  1540

SAINT–JUST (1767-1794), Convention, 10 octobre 1793. Œuvres de Saint-Just, représentant du peuple à la Convention nationale (posthume, 1834), Saint-Just

L’ami, le frère en RĂ©volution de Robespierre fait dĂ©crĂ©ter le mĂŞme jour : « Le gouvernement provisoire de la France est rĂ©volutionnaire jusqu’à la paix. »   En vertu de quoi la Constitution de 1793 (dite de l’an I) est suspendue. La notion de loi a perdu son sens, remplacĂ©e par la nĂ©cessitĂ© d’une violence arbitraire contre les ennemis de la libertĂ© et de la nation.

Saint-Just se retrouve au ComitĂ© de salut public avec Couthon et Robespierre : le « triumvirat »  , chargĂ© de la politique gĂ©nĂ©rale, devient en fait le gouvernement la France. Et le procès de Marie-Antoinette va mobiliser quelques jours les esprits. L’issue fatale ne fait aucun doute, mais un retournement imprĂ©vu va quand mĂŞme Ă©tonner, au sens Ă©tymologique (frapper de la foudre).

« Immorale sous tous les rapports et nouvelle Agrippine, elle est si perverse et si familière avec tous les crimes qu’oubliant sa qualitĂ© de mère, la veuve Capet n’a pas craint de se livrer Ă  des indĂ©cences dont l’idĂ©e et le nom seul font frĂ©mir d’horreur. »  1541

FOUQUIER–TINVILLE (1746-1795), Acte d’accusation de Marie-Antoinette, Tribunal révolutionnaire, 14 octobre 1793. Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris (1862), Émile Campardon

« Marie-Antoinette de Lorraine d’Autriche, âgĂ©e de 37 ans, veuve du roi de France »  , ayant ainsi dĂ©clinĂ© son identitĂ©, a rĂ©pondu le 12 octobre Ă  un interrogatoire (secret) portant sur des questions politiques et sur le rĂ´le qu’elle a jouĂ© auprès du roi au cours de divers Ă©vĂ©nements, avant et après 1789. Elle nie pratiquement toute responsabilitĂ©.

Au procès, cette fois devant la foule, elle rĂ©pond Ă  nouveau et sa dignitĂ© impressionne. L’émotion est Ă  son comble, quand Fouquier-Tinville aborde ce sujet intime des relations avec son fils. L’accusateur public ne fait d’ailleurs que reprendre les rumeurs qui ont moralement et politiquement assassinĂ© la reine en quelque 3 000 pamphlets Ă  la fin de l’Ancien RĂ©gime. Avec la masse des pamphlets et libelles polĂ©miques et parfois orduriers dont l’époque se fit l’écho, on a pu parler de ces « basses Lumières »   qui sapent les bases du rĂ©gime presque aussi sĂ»rement que les pensĂ©es philosophiques.

L’inceste (avec un enfant âgé alors de moins de quatre ans) fut l’une des plus monstrueuses.

« Si je n’ai pas rĂ©pondu, c’est que la nature se refuse Ă  rĂ©pondre Ă  pareille inculpation faite Ă  une mère : j’en appelle Ă  toutes celles qui peuvent se trouver ici. »  1542

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), réplique à un juré s’étonnant de son silence au sujet de l’accusation d’inceste, Tribunal révolutionnaire, 14 octobre 1793. La Femme française dans les temps modernes (1883), Clarisse Bader

La reine déchue n’est plus qu’une femme et une mère humiliée à qui l’on a enlevé son enfant devenu témoin à charge, évidemment manipulé.

L’accusée retourne le peuple en sa faveur. Le président menace de faire évacuer la salle. La suite du procès est un simulacre de justice et l’issue ne fait aucun doute.

« Je vous embrasse de tout mon cĹ“ur, ainsi que ces pauvres et chers enfants. Mon Dieu ! qu’il est dĂ©chirant de les quitter pour toujours. Je suis calme comme on l’est quand la conscience ne reproche rien. »  

MARIE–ANTOINETTE (1755-1793), Dernière lettre de la reine à Madame Élisabeth. Histoire de Marie-Antoinette (1879), Edmond de Goncourt et Jules de Goncourt

Élisabeth Philippe Marie HĂ©lène de France, dite « Madame Élisabeth »  , nĂ©e le 3 mai 1764 Ă  Versailles, est le huitième et dernier enfant du dauphin Louis et de Marie-Josèphe de Saxe. SĹ“ur du roi Louis XVI, elle lui apporta un soutien indĂ©fectible durant la RĂ©volution française. Elle mourra guillotinĂ©e le 10 mai 1794.

Ă€ l’annonce de sa condamnation Ă  mort, Marie-Antoinette toujours très pieuse Ă©crit encore : « Mon Dieu ayez pitiĂ© de moi ! Mes yeux n’ont plus de larmes pour pleurer pour vous mes pauvres enfants. Adieu, adieu ! »  

Au pied de la guillotine, ses dernières paroles sont pour le bourreau Sanson qu’elle a heurtĂ©, dans un geste de recul : « Excusez-moi, Monsieur, je ne l’ai pas fait exprès. »   Un mot de la fin sans doute authentique, mais trop anodin pour devenir citation.

« La plus grande joie du Père Duchesne après avoir vu de ses propres yeux la tĂŞte du Veto femelle sĂ©parĂ©e de son col de grue et sa grande colère contre les deux avocats du diable qui ont osĂ© plaider la cause de cette guenon. »  1543

Jacques HÉBERT (1757-1794), Le Père Duchesne, n° 299, titre du journal au lendemain du 16 octobre 1793. Les Derniers Jours de Marie-Antoinette (1933), Frantz Funck-Brentano

Voici l’oraison funèbre consacrĂ©e par le pamphlĂ©taire jacobin Ă  la reine sacrifiĂ©e. Le titre est un peu long. La chronique qui suit, ce n’est pas du Bossuet, mais la littĂ©rature rĂ©volutionnaire dĂ©ploie volontiers cette dĂ©magogie populaire : « J’aurais dĂ©sirĂ©, f…! que tous les brigands couronnĂ©s eussent vu Ă  travers la chatière l’interrogatoire et le jugement de la tigresse d’Autriche. Quelle leçon pour eux, f…! Comme ils auraient frĂ©mi en contemplant deux ou trois cent mille sans-culottes environnant le Palais et attendant en silence le moment oĂą l’arrĂŞt fatal allait ĂŞtre prononcé ! Comme ils auraient Ă©tĂ© petits ces prĂ©tendus souverains devant la majestĂ© du peuple ! Non, f…! jamais on ne vit un spectacle pareil. Tendres mères dont les enfants sont morts pour la RĂ©publique ; vous, Ă©pouses chĂ©ries des braves bougres qui combattent en ce moment sur les frontières, vous avez un moment Ă©touffĂ© vos soupirs et suspendu vos larmes, quand vous avez vu paraĂ®tre devant ses juges la garce infâme qui a causĂ© tous vos chagrins ; et vous, vieillards, qui avez langui sous le despotisme, vous avez rajeuni de vingt ans en assistant Ă  cette terrible scène : « Nous avons assez vĂ©cu, vous disiez-vous, puisque nous avons vu le dernier jour de nos tyrans. »  Â Â»  

Épilogue inattendu

« Je me donne des ancĂŞtres. »  1844

NAPOLÉON Ier (1769-1821), château de Compiègne, 27 mars 1810. Metternich (1965), Henry Vallotton

15 dĂ©cembre 1809, il a rĂ©pudiĂ© JosĂ©phine qui n’a pu lui assurer de postĂ©ritĂ©. Il va « épouser un ventre »   et s’est dĂ©cidĂ© en fĂ©vrier, dans une hâte qui a fort embarrassĂ© l’ambassadeur d’Autriche Ă  Paris : mĂŞme pas le temps de prĂ©venir l’empereur d’Autriche, avant que NapolĂ©on annonce sa dĂ©cision aux Français ! Mais personne ne peut rien refuser Ă  NapolĂ©on, mĂŞme pas sa fille.

« Ivre d’impatience, ivre de fĂ©licité »  , il apprend la valse (viennoise) et attend sa future femme, Marie-Louise : archiduchesse d’Autriche, descendante de l’empereur Charles Quint… et petite-nièce de Marie-Antoinette. NapolĂ©on, de petite noblesse corse (d’origine gĂ©noise), Ă©voque volontiers « mon pauvre oncle Louis XVI »   et « ma malheureuse tante Marie-Antoinette »  . Cette union flatte son orgueil. Mais il reconnaĂ®tra bientĂ´t l’évidence : « Mon mariage m’a perdu, l’Autriche Ă©tait devenue ma famille, j’ai posĂ© le pied sur un abĂ®me recouvert de fleurs. »  

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