{"id":10027,"date":"2024-08-19T00:00:00","date_gmt":"2024-08-18T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/2025\/06\/26\/limpertinence-a-la-francaise-une-vertu-nationale-de-la-gaule-a-la-revolution\/"},"modified":"2025-08-12T08:39:23","modified_gmt":"2025-08-12T06:39:23","slug":"limpertinence-a-la-francaise-une-vertu-nationale-de-la-gaule-a-la-revolution","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/limpertinence-a-la-francaise-une-vertu-nationale-de-la-gaule-a-la-revolution\/","title":{"rendered":"L\u2019impertinence \u00e0 la fran\u00e7aise. Une vertu nationale\u00a0? (de la Gaule \u00e0 la R\u00e9volution)"},"content":{"rendered":"<div class=\"field-item even\">\n<p>L\u2019impertinence se d\u00e9finit au fil de l\u2019action.<\/p>\n<p>Elle a naturellement ses grands classiques\u00a0: Voltaire et Beaumarchais font carri\u00e8re dans le genre au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, mais Rousseau et Diderot ne sont pas en reste. D\u00e9j\u00e0 au si\u00e8cle de Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span>, Moli\u00e8re et La Fontaine s\u2019illustr\u00e8rent avec leur g\u00e9nie propre. D\u2019autres classiques de la litt\u00e9rature furent \u00e9galement impertinents par nature, tels Rabelais et Montaigne. Plus surprenant, au nom de la raison ou de la religion, Descartes et F\u00e9nelon se retrouvent impertinents sans le savoir ni le vouloir. Et la R\u00e9volution relance l\u2019impertinence \u00e0 sa mani\u00e8re, avec Mirabeau en t\u00eate d\u2019affiche.<\/p>\n<p>Des outsiders c\u00e9l\u00e8bres ou anonymes font chorus par un pamphlet, un mot, un geste, parfois au p\u00e9ril de leur carri\u00e8re ou m\u00eame de leur vie \u2013 voir le premier fait divers du r\u00e9cit national, au temps de la Gaule.<\/p>\n<p>Restent les cas collectifs, tous les frondeurs, anarchistes, f\u00e9ministes, acteurs de Mai 68.<\/p>\n<p>Le\u00e7on de l\u2019Histoire\u00a0: l\u2019impertinence \u00e0 la fran\u00e7aise est omnipr\u00e9sente sous les formes les plus diverses. Elle se distingue de l\u2019insolence, l\u2019impudence ou la provocation qui pr\u00eatent \u00e0 confusion dans notre paysage politico-m\u00e9diatique\u00a0: trop facile de faire le buzz et de pol\u00e9miquer pour le plaisir. Les \u00ab\u00a0Voltaire de sup\u00e9rette\u00a0\u00bb sont l\u00e9gion, les nouveaux id\u00e9ologues font assaut d\u2019\u00e9loquence, les candidats s\u2019improvisent t\u00eates d\u2019affiche avec ou sans parti\u2026 Sachons faire la diff\u00e9rence. \u00c0 vous d\u2019en juger.<\/p>\n<p>(Presque tous les exemples sont tir\u00e9s de <em>l\u2018Histoire en citations<\/em> \u2013 les num\u00e9ros renvoient \u00e0 cette source).<\/p>\n<p><span><a href=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/boutique\/\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/histoire_en_citations-41.jpg\" width=\"350\" height=\"129\" style=\"margin-left: auto;margin-right: auto\"><\/a><\/span><\/p>\n<h4>I \u2013 De la Gaule \u00e0 la R\u00e9volution.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Tu n\u2019auras rien, si ce n\u2019est par la justice du sort.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"71\" class=\"cit-num\">71<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Un de ses soldats \u00e0 Clovis, vers 486, apr\u00e8s la bataille de Soissons. <em>Histoire des Francs<\/em> (premi\u00e8re impression fran\u00e7aise au <span class=\"caps\">XVI<\/span>e\u00a0si\u00e8cle), Gr\u00e9goire de Tours<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Gr\u00e9goire de Tours (dit le \u00ab\u00a0P\u00e8re de l\u2019histoire de France\u00a0\u00bb) relate ce fait, l\u2019un des plus c\u00e9l\u00e8bres de notre histoire. R\u00e9v\u00e9lateur des m\u0153urs du temps, il se joue en deux actes.<\/p>\n<p>Clovis et ses guerriers pillent \u00e9glises et couvents. Ils vont se partager le butin par tirage au sort, comme il est de coutume apr\u00e8s la bataille. Le chef, Clovis, r\u00e9clame pour lui un vase sacr\u00e9 \u2013 sans doute pour le rendre \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00eaque de Reims. Et le soldat lui lance cette impertinente r\u00e9plique, apr\u00e8s avoir bris\u00e9 (ou bossel\u00e9) l\u2019objet pr\u00e9cieux d\u2019un coup de sa francisque (hache).<\/p>\n<p>Quelques mois plus tard, Clovis n\u2019a pas pardonn\u00e9 l\u2019affront, quand il passe ses troupes en revue et reconna\u00eet le soldat qui osa lui reprocher son comportement de chef. Lui reprochant la mauvaise tenue de ses armes, il jette au sol sa francisque. Le soldat se baissant pour la ramasser, Clovis lui brise le cr\u00e2ne d\u2019un coup de hache, en pronon\u00e7ant ces paroles rest\u00e9es c\u00e9l\u00e8bres\u00a0: \u00ab\u00a0Souviens-toi du vase de Soissons.\u00a0\u00bb Selon une autre version, il lui aurait cri\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0 ce que tu as fait au vase de Soissons.\u00a0\u00bb Mais le fait reste av\u00e9r\u00e9\u00a0: il appartient r\u00e9ellement au r\u00e9cit national.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Vous, hommes d\u2019Angleterre, qui n\u2019avez aucun droit en ce royaume, le roi des Cieux vous mande et ordonne par moi, Jehanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en votre pays, ou sinon, je ferai de vous un tel hahu [dommage] qu\u2019il y en aura \u00e9ternelle m\u00e9moire.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"341\" class=\"cit-num\">341<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">JEANNE<\/span> <span class=\"caps\">D\u2019ARC<\/span> (1412-1431), Lettre du 5\u00a0mai 1429. <em>Pr\u00e9sence de Jeanne d\u2019Arc<\/em> (1956), Ren\u00e9e Grisell<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Bel exemple d\u2019impertinence de la part d\u2019une combattante qui improvise son r\u00f4le avec g\u00e9nie, qu\u2019elle soit berg\u00e8re ou princesse de sang royal, inspir\u00e9e de Dieu ou simplement patriote avant la lettre.<\/p>\n<p>Le 4\u00a0mai, \u00e0 la t\u00eate de l\u2019arm\u00e9e de secours envoy\u00e9e par le roi et command\u00e9e par le B\u00e2tard d\u2019Orl\u00e9ans (jeune capitaine s\u00e9duit par la vaillance de l\u2019h\u00e9ro\u00efne qui s\u2019impose \u00e0 tous), Jeanne attaque la bastille Saint-Loup et l\u2019emporte. Le 5\u00a0mai, f\u00eate de l\u2019Ascension, on ne se bat pas, mais elle envoie par fl\u00e8che cette nouvelle lettre. Le 7\u00a0mai, elle attaque la bastille des Tournelles. Apr\u00e8s une rude journ\u00e9e de combat, Orl\u00e9ans est lib\u00e9r\u00e9e. Le lendemain, les Anglais l\u00e8vent le si\u00e8ge. Et toute l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, \u00e0 genoux, assiste \u00e0 une messe d\u2019action de gr\u00e2ce. Mission r\u00e9ussie. Jeanne, entre batailles et b\u00fbcher, devient \u00e0 juste titre notre premi\u00e8re h\u00e9ro\u00efne nationale et la plus populaire \u00e0 ce jour, revendiqu\u00e9e par presque tous les partis \u2013 et accessoirement reconnue sainte par l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019app\u00e9tit vient en mangeant, disait Angest on Mans, la soif s\u2019en va en buvant.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"467\" class=\"cit-num\">467<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Fran\u00e7ois <span class=\"caps\">RABELAIS<\/span> (vers 1494-1553), <em>Gargantua<\/em> (1534)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Outre la guerre et l\u2019\u00e9ducation, la religion est l\u2019une des graves questions trait\u00e9es dans ce livre. Moine cordelier, puis b\u00e9n\u00e9dictin, curieux de tout, passionn\u00e9 de grec et de latin, bien que pr\u00f4nant l\u2019usage du fran\u00e7ais, Rabelais est pour la nouvelle doctrine \u00e9vang\u00e9lique avec les humanistes du Coll\u00e8ge royal et contre la Sorbonne \u2013 en 1523, elle lui confisqua ses livres de grec, interdiction \u00e9tant faite d\u2019\u00e9tudier l\u2019\u00c9criture sainte dans les textes originaux\u00a0! Chose aujourd\u2019hui impensable.<\/p>\n<p>Rabelais parle ici de J\u00e9r\u00f4me de Hangest, \u00e9v\u00eaque du\u00a0Mans (mort en 1538) et gardien de l\u2019orthodoxie. Les mauvaises m\u0153urs dans l\u2019\u00c9glise sont l\u2019une des raisons de la R\u00e9forme (protestante). Le s\u00e9rieux Calvin lui-m\u00eame les d\u00e9nonce en s\u2019adressant au roi, en 1536\u00a0: \u00ab\u00a0Contemplez d\u2019autre part nos adversaires [\u2026] Leur ventre leur est pour dieu, la cuisine pour religion.\u00a0\u00bb Mais Rabelais pousse plus loin l\u2019impertinence, en cr\u00e9ant une \u00ab\u00a0contre-abbaye\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Fais ce que voudras.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Fran\u00e7ois <span class=\"caps\">RABELAIS<\/span> (vers 1494-1553), <em>Gargantua<\/em> (1534)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019abbaye de Th\u00e9l\u00e8me est la premi\u00e8re utopie de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. Elle s\u2019inscrit en faux contre les r\u00e8gles religieuses qui font loi depuis le Moyen \u00c2ge et toujours sous la Renaissance.<\/p>\n<p>L\u2019auteur le plus fabuleusement inventif de son temps inventa Gargantua, personnage de g\u00e9ant qui donne son nom \u00e0 l\u2019adjectif \u00ab\u00a0gargantuesque\u00a0\u00bb (en attendant son fils Pantagruel, naturellement \u00ab\u00a0pantagru\u00e9lique\u00a0\u00bb). Cette abbaye est la r\u00e9compense accord\u00e9e par Gargantua \u00e0 fr\u00e8re Jean des Entommeures, apr\u00e8s la lutte contre Picrochole (allusion \u00e0 Charles Quint, ennemi de Fran\u00e7ois Ier).<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, Th\u00e9l\u00e8me est une anti-abbaye dont le nom \u00e9voque la volont\u00e9 en grec (le vouloir divin ou humain). Ses membres, les Th\u00e9l\u00e9mites, vivent dans la libert\u00e9 et l\u2019opulence, contrairement \u00e0 tous les autres moines. Ils agissent selon leur libre arbitre\u00a0: \u00ab\u00a0Fay ce que vouldras\u00a0\u00bb. Cela peut passer pour une provocation contre la religion et tous les ordres religieux. Mais cette abbaye n\u2019est ouverte qu\u2019aux gens bien \u00e9duqu\u00e9s et selon le postulat de Rabelais, en compagnie honn\u00eate, l\u2019honneur les pousse \u00e0 agir vertueusement. L\u2019envie de plaire produit une \u00e9mulation positive \u2013 en quelque sorte, un cercle vertueux.<\/p>\n<p>Consacr\u00e9 au bon usage de la libert\u00e9, l\u2019abbaye rejoint les conceptions \u00e9vang\u00e9liques qui affirment l\u2019\u00e9mancipation des chr\u00e9tiens \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la loi et des pratiques traditionnelles de l\u2019\u00c9glise. Elle renverse les vertus monastiques en rempla\u00e7ant la pauvret\u00e9 par la richesse, le c\u00e9libat obligatoire par l\u2019harmonie amoureuse, l\u2019ob\u00e9issance par une conception radicale et \u00e9galitaire de la libert\u00e9. Cette r\u00e8gle suppose une naissance noble, une instruction humaniste, une intelligence dynamique et un entourage stimulant. L\u2019optimisme \u00e9clate dans le mythe de Th\u00e9l\u00e8me, soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale soumise aux r\u00e8gles de l\u2019honneur\u00a0! Utopie p\u00e9dagogique et politique, Th\u00e9l\u00e8me porte le t\u00e9moignage le plus \u00e9vident de la sagesse rabelaisienne. Au-del\u00e0 de l\u2019impertinence, quelle admirable pertinence\u00a0!<\/p>\n<p>C\u00e9l\u00e8bre de son temps, les \u00ab\u00a0libertins\u00a0\u00bb du si\u00e8cle suivant vont l\u2019appr\u00e9cier et plusieurs po\u00e8tes burlesques le prennent comme mod\u00e8le, tel Scarron. Moli\u00e8re et La Fontaine lui doivent beaucoup et Voltaire le relit sans cesse. La R\u00e9volution et le romantisme vont faire de lui un proph\u00e8te et un mage. C\u2019est dire que son impertinence fera \u00e9cole et profit\u00a0!<\/p>\n<p>Rappelons quand m\u00eame quelques pr\u00e9ceptes \u00e0 l\u2019impertinence manifeste\u00a0aujourd\u2019hui encore\u00a0: \u00ab\u00a0La t\u00eate perdue, ne p\u00e9rit que la personne\u00a0; les couilles perdues, p\u00e9rirait toute nature humaine.\u00a0\u00bb Et encore\u00a0: \u00ab\u00a0Celui-l\u00e0 qui veut p\u00e9ter plus haut qu\u2019il n\u2019a le cul doit d\u2019abord se faire un trou dans le dos.\u00a0\u00bb Qui dit mieux\u00a0?<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Sur le plus haut tr\u00f4ne du monde, on n\u2019est jamais assis que sur son cul.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Michel de <span class=\"caps\">MONTAIGNE<\/span> (1533-1592), <em>Les Essais<\/em> (1580, premi\u00e8re \u00e9dition)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La formule est sans nul doute impertinente \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la monarchie fran\u00e7aise est de droit divin\u2026 et politiquement de plus en plus absolue (avant le r\u00e8gne de Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span>).<\/p>\n<p>Magistrat, membre du Parlement de Bordeaux et bient\u00f4t maire, loin des po\u00e8tes courtisans ou des \u00e9crivains engag\u00e9s de son temps avec les guerres de Religion qui d\u00e9chirent la France, Montaigne parle en humaniste, sage et souvent sceptique, libre et ind\u00e9pendant de pens\u00e9e, disant aussi\u00a0: \u00ab\u00a0Nous devons la suj\u00e9tion et l\u2019ob\u00e9issance \u00e9galement \u00e0 tous rois, car elle regarde leur office\u00a0; mais l\u2019estimation, non plus que l\u2019affection, nous ne la devons qu\u2019\u00e0 leur vertu.\u00a0\u00bb Au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, Voltaire prisera fort cette pens\u00e9e de Montaigne.<\/p>\n<p>Son impertinence est une forme d\u2019intelligence naturelle tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de la provocation d\u2019un Rabelais. Il ouvre la voie \u00e0 la philosophie fran\u00e7aise. Il pr\u00eache le doute avec son fameux\u00a0: \u00ab\u00a0Que sais-je\u00a0?\u00a0\u00bb Il d\u00e9finit ce nouveau style d\u2019introspection qu\u2019il nomme <em>Essais\u00a0<\/em>et qui fera \u00e9cole jusqu\u2019\u00e0 nos jours\u00a0: \u00ab\u00a0Lecteur, je suis moi-m\u00eame la mati\u00e8re de mon livre.\u00a0\u00bb Il pousse m\u00eame l\u2019audace aussi loin que possible\u00a0: \u00ab\u00a0Je me suis ordonn\u00e9 d\u2019oser dire tout ce que j\u2019ose faire.\u00a0\u00bb Imagine-t-on l\u2019impudeur en se pla\u00e7ant \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il \u00e9crit cela\u00a0? Une impertinence qui va ouvrir la voie \u00e0 tant d\u2019autres voix.<\/p>\n<p>Conservateur dans sa pratique, mais avant tout humaniste, il privil\u00e9gie un raisonnement bas\u00e9 sur l\u2019exp\u00e9rience et le raisonnement critique plut\u00f4t qu\u2019une ob\u00e9issance aveugle de la tradition, de l\u2019autorit\u00e9 et des textes anciens. Un autre philosophe aussi c\u00e9l\u00e8bre dans un autre genre va lui succ\u00e9der sur ce chemin de la raison.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je pense, donc je suis.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"722\" class=\"cit-num\">722<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Ren\u00e9 <span class=\"caps\">DESCARTES<\/span> (1596-1650), <em>Discours de la m\u00e9thode pour bien conduire sa raison et chercher la v\u00e9rit\u00e9 dans les sciences, plus la dioptrique, les m\u00e9t\u00e9ores et la g\u00e9om\u00e9trie, qui sont des essais de cette m\u00e9thode<\/em> (1637)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le titre complet est \u00e0 lui seul une citation et tout un programme\u00a0! Quant \u00e0 la formule lapidaire et rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre, elle va d\u00e9clencher des pol\u00e9miques qui finiront par la mise \u00e0 l\u2019Index des \u0153uvres de Descartes, apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n<p>Philosophe, math\u00e9maticien et physicien, l\u2019auteur s\u2019est prudemment r\u00e9fugi\u00e9 dans la proche, protestante et bourgeoise Hollande afin de poursuivre son \u0153uvre. La condamnation de Galil\u00e9e par le Saint-Office n\u2019est pas si lointaine (1633). Coupable d\u2019avoir affirm\u00e9, contre la Bible, que la Terre tourne autour du Soleil, et non l\u2019inverse, l\u2019astronome italien aurait dit\u00a0: \u00ab\u00a0Et pourtant, elle tourne.\u00a0\u00bb Quelle impertinence f\u00e9conde, dans un autre genre\u00a0!<\/p>\n<p>Descartes a d\u2019autres audaces et la premi\u00e8re est simple\u00a0: il faut v\u00e9rifier par le raisonnement toutes les id\u00e9es ou v\u00e9rit\u00e9s re\u00e7ues. C\u2019est cela, l\u2019essentiel de sa m\u00e9thode. Mais c\u2019est une rupture radicale avec tout ce qui est enseign\u00e9 dans les universit\u00e9s. Le cart\u00e9sianisme aura des vertus d\u00e9stabilisantes et des cons\u00e9quences scientifiques que l\u2019auteur ne soup\u00e7onnait pas\u00a0!\u00a0\u00ab\u00a0Pour atteindre la v\u00e9rit\u00e9, il faut une fois dans la vie se d\u00e9faire de toutes les opinions qu\u2019on a re\u00e7ues, et reconstruire de nouveau tout le syst\u00e8me de ses connaissances.\u00a0\u00bb Peut-on parler d\u2019un impertinent malgr\u00e9 lui\u00a0? Et il insiste, dans <em>Les Principes de la philosophie<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est proprement avoir les yeux ferm\u00e9s sans t\u00e2cher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher.\u00a0\u00bb Il persiste, s\u00fbr d\u2019avoir raison\u00a0: \u00ab\u00a0Pour examiner la v\u00e9rit\u00e9, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu\u2019il se peut\u2026 On ne peut se passer d\u2019une m\u00e9thode pour se mettre en qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9 des choses.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Honneur soit rendu \u00e0 Descartes\u2026 qui s\u2019est quand m\u00eame tromp\u00e9 sur un point capital\u00a0: l\u2019animal machine est une monstrueuse erreur, une th\u00e9orie aujourd\u2019hui d\u00e9mentie par la science et l\u2019\u00e9cologie.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Un vent de Fronde<br>S\u2019est lev\u00e9 ce matin<br>Je crois qu\u2019il gronde<br>Contre le Mazarin.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"744\" class=\"cit-num\">744<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Paul <span class=\"caps\">SCARRON<\/span> (1610-1660), mazarinade.<em> Po\u00e9sies diverses\u00a0: la mazarinade, Virgile travesti, roman comique<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>1648-1653. Cinq ann\u00e9es de guerre civile o\u00f9 les Frondeurs, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, auraient pu faire la R\u00e9volution en France avec plus d\u2019un si\u00e8cle d\u2019avance, avec une impertinence d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Tout-puissant ministre, Mazarin est l\u2019homme d\u2019\u00c9tat le plus durement chansonn\u00e9 de l\u2019histoire de France. Paul Scarron, connu pour le <em>Roman comique<\/em>, est l\u2019un des rares auteurs osant signer ses mazarinades.<\/p>\n<p>Le coup de force du Parlement de Paris, exploitant la crise financi\u00e8re et le m\u00e9contentement g\u00e9n\u00e9ral, a mis le feu aux poudres. Au-del\u00e0 de l\u2019impertinence manifeste, les causes du mouvement sont profondes, \u00e0 la fois politiques, \u00e9conomiques, sociales. Apr\u00e8s la mort de Louis <span class=\"caps\">XIII<\/span>, sous la r\u00e9gence d\u2019Anne d\u2019Autriche et sur fond de guerre \u00e9trang\u00e8re avec l\u2019Espagne, la France fragilis\u00e9e, Paris en t\u00eate, se d\u00e9cha\u00eene dans un tourbillon r\u00e9volutionnaire o\u00f9 les parlements, le peuple et les Grands se relaient. La cible num\u00e9ro un est le cardinal au pouvoir, l\u2019amant (suppos\u00e9) de la Reine, l\u2019Italien (naturalis\u00e9), le parvenu (enrichi), l\u2019homme \u00e0 abattre, Mazarin.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ils font comme leurs enfants, ils jouent \u2018\u00e0 la fronde\u2019\u00a0\u00bb \u00e9crira l\u2019historien Louis Madelin citant le mot \u00e0 la mode. Le \u00ab\u00a0jeu\u00a0\u00bb sera quand m\u00eame assez s\u00e9rieux pour faire fuir hors de Paris, \u00e0 plusieurs reprises, non seulement le gouvernement mais aussi la famille royale, la Fronde parlementaire \u00e9tant relay\u00e9e par celle des princes, \u00e0 partir de 1650, et les \u00e9meutes populaires \u00e9clatant un peu partout en province.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Roy ne puis, prince ne daigne, Rohan suis.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"746\" class=\"cit-num\">746<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Fi\u00e8re devise d\u2019Henri <span class=\"caps\">II<\/span>, duc de <span class=\"caps\">ROHAN<\/span> (1579-1638) \u2013 et de toute la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab\u00a0maison\u00a0\u00bb des Rohan<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Impertinence affich\u00e9e, provocation assum\u00e9e\u00a0: c\u2019est la derni\u00e8re p\u00e9riode de l\u2019histoire o\u00f9 les Grands ont ce pouvoir de soulever la France et de traiter avec l\u2019ennemi presque en toute impunit\u00e9 \u2013 Cond\u00e9, Turenne entre autres.<\/p>\n<p>Grande famille princi\u00e8re du duch\u00e9 de Bretagne, la maison de Rohan est en cela \u00ab\u00a0exemplaire\u00a0\u00bb\u00a0: Henri, duc de Rohan, chef du parti protestant, a soutenu trois guerres contre Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIII<\/span>, avant de se rallier et de combattre dans l\u2019arm\u00e9e royale. Le jeune Tancr\u00e8de participe \u00e0 la Fronde comme tant de Grands du royaume et y trouvera la mort. Louis, dit le chevalier de Rohan, c\u00e9l\u00e8bre par ses aventures amoureuses (ravisseur d\u2019Hortense Mancini et amoureux de la Montespan), conspira contre Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span> avec les Hollandais et sera ex\u00e9cut\u00e9.<\/p>\n<p>On comprend que Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span> se m\u00e9fie ensuite de la noblesse\u00a0: sous son \u00ab\u00a0r\u00e8gne de vile bourgeoisie\u00a0\u00bb (Saint-Simon), les grands seigneurs n\u2019ont plus acc\u00e8s aux hautes fonctions gouvernementales.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Notre France est ruin\u00e9e,<br>Faut de ce Cardinal<br>Abr\u00e9ger les ann\u00e9es,<br>Il est auteur du mal.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"751\" class=\"cit-num\">751<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><em>La Chasse donn\u00e9e \u00e0 Mazarin<\/em>, chanson populaire anonyme.<em> Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019histoire de France<\/em> (1835), Renouard \u00e9d-2012)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Impertinence manifeste et anonyme. Saluons au passage cette \u00e9vidence\u00a0historique\u00a0: \u00ab\u00a0En France et sous nos rois, la chanson fut longtemps la seule opposition possible\u00a0; on d\u00e9finissait le gouvernement d\u2019alors comme une monarchie absolue temp\u00e9r\u00e9e par des chansons.\u00a0\u00bb Eug\u00e8ne Scribe, Discours de r\u00e9ception \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise (1834).<\/p>\n<p>Le peuple chante pour encenser comme pour critiquer \u2013 avec quelle violence, parfois\u00a0! Bien des \u00e9crivains n\u2019osent pas, alors qu\u2019au si\u00e8cle suivant la voix des philosophes s\u2019\u00e9l\u00e8vera pour temp\u00e9rer l\u2019absolutisme royal.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il est des occasions o\u00f9 le meilleur moyen de servir les princes, c\u2019est de leur d\u00e9sob\u00e9ir.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"773\" class=\"cit-num\">773<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Pierre <span class=\"caps\">BROUSSEL<\/span> (1575-1654). <em>L\u2019\u00c9loquence politique et parlementaire en France avant 1789<\/em> (1882), Charles Aubertin<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Autre impertinence sign\u00e9e du Conseiller au Parlement de Paris, le plus en vue des meneurs de la Fronde, arr\u00eat\u00e9 le 26\u00a0ao\u00fbt 1648 sur l\u2019ordre d\u2019Anne d\u2019Autriche. Ce coup d\u2019autorit\u00e9, qui vient en fait de Mazarin, d\u00e9clenche un nouveau soul\u00e8vement populaire. Richelieu disait, parlant de Paris\u00a0: \u00ab\u00a0N\u2019\u00e9veillez pas cette grosse b\u00eate.\u00a0\u00bb La chose est faite. Malgr\u00e9 la lib\u00e9ration de Broussel et des deux autres meneurs arr\u00eat\u00e9s, le 29\u00a0ao\u00fbt 1648, la Fronde parlementaire commence et Scarron versifie avec la m\u00eame impertinence, d\u00e9fiant la censure et prenant d\u2019autres risques\u00a0: \u00ab\u00a0Apr\u00e8s ton compte rendu \/ Cher Jules, tu seras pendu \/ Au bout d\u2019une vieille potence, \/ Sans remords et sans repentance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019escalade de la violence et des impertinences va durer cinq ans. Mais les frondeurs ne cesseront de se quereller jusqu\u2019\u00e0 lasser le peuple. La r\u00e9volution n\u2019aura pas lieu. Il faudra donc attendre 1789.<\/p>\n<p>En attendant, d\u2019autres impertinents\u00a0vont jouer le jeu de cette opposition souvent fond\u00e9e, intelligente quoique partisane et en un mot, bien fran\u00e7aise\u00a0! La Bruy\u00e8re (avant Saint-Simon) est l\u2019un des plus talentueux repr\u00e9sentants de cette \u00e9cole qui n\u2019a pas d\u2019autre nom que l\u2019opposition.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Pressez-les, tordez-les, [les courtisans] d\u00e9gouttent l\u2019orgueil, l\u2019arrogance, la pr\u00e9somption.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"825\" class=\"cit-num\">825<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean de la <span class=\"caps\">BRUY\u00c8RE<\/span> (1645-1696), <em>Les Caract\u00e8res<\/em> (1688)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Premier styliste de notre litt\u00e9rature, moraliste et observateur des M\u0153urs du si\u00e8cle (sous-titre des Caract\u00e8res), il doit son succ\u00e8s \u00e0 cette seule \u0153uvre superbement impertinente.<\/p>\n<p>Bourgeois parisien, avocat \u00e0 qui sa charge laisse des loisirs, La Bruy\u00e8re est introduit par Bossuet dans la maison des Cond\u00e9 en tant que pr\u00e9cepteur, puis secr\u00e9taire du duc de Bourbon (petit-fils du Grand Cond\u00e9). La cour se r\u00e9v\u00e8le un bon terrain d\u2019observation pour ce moraliste et fournit un savoureux chapitre \u00e0 ses <em>Caract\u00e8res\u00a0<\/em>: publi\u00e9s anonymement par prudence, leur immense succ\u00e8s sera suivi de nombreuses \u00e9ditions augment\u00e9es \u2013 c\u2019est la revanche du talent et de l\u2019esprit sur la naissance et la fortune. L\u2019impertinence se donne libre cours, dans un style classique, redoutablement efficace et parfaitement ma\u00eetris\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Qui est plus esclave qu\u2019un courtisan assidu, si ce n\u2019est un courtisan plus assidu\u00a0?\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"828\" class=\"cit-num\">828<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean de la <span class=\"caps\">BRUY\u00c8RE<\/span> (1645-1696), <em>Les Caract\u00e8res<\/em> (1688)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Avoir du talent peut faciliter la vie des auteurs et des artistes \u00e0 la cour \u2013 le m\u00e9c\u00e9nat pallie l\u2019absence de march\u00e9. Mais la vie du \u00ab\u00a0pur\u00a0\u00bb courtisan est dure\u00a0: rivalit\u00e9s de personnes, clans et coteries viciant les rapports humains, f\u00eates perp\u00e9tuelles o\u00f9 le \u00ab\u00a0para\u00eetre\u00a0\u00bb est de rigueur, exigences minutieuses et minut\u00e9es de l\u2019\u00e9tiquette, incommodit\u00e9s du ch\u00e2teau de Versailles aux couloirs froids et sales, aux odeurs pestilentielles.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le peuple n\u2019a gu\u00e8re d\u2019esprit et les grands n\u2019ont point d\u2019\u00e2me\u00a0: celui-l\u00e0 a un bon fond et n\u2019a point de dehors\u00a0; ceux-ci n\u2019ont que des dehors et qu\u2019une simple superficie.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"826\" class=\"cit-num\">826<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean de la <span class=\"caps\">BRUY\u00c8RE<\/span> (1645-1696), <em>Les Caract\u00e8res<\/em> (1688)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et de conclure\u00a0: \u00ab\u00a0Faut-il opter\u00a0? Je ne balance pas, je veux \u00eatre peuple.\u00a0\u00bb C\u2019est naturellement un effet de style, mais La Bruy\u00e8re n\u2019aura jamais les d\u00e9fauts qu\u2019il d\u00e9nonce chez \u00ab\u00a0les grands\u00a0\u00bb \u2013 noblesse et haute bourgeoisie.<\/p>\n<p>Il reste attach\u00e9 \u00e0 la maison des Cond\u00e9. Il vit l\u00e0 une \u00ab\u00a0domesticit\u00e9\u00a0\u00bb honorable, mais mal support\u00e9e. Son \u0153uvre \u00e0 clef qui connut aussit\u00f4t le succ\u00e8s lui ouvrira plus tard les portes de l\u2019Acad\u00e9mie \u2013 autre microcosme o\u00f9 les rivalit\u00e9s et les haines lui sont difficiles \u00e0 vivre. La Bruy\u00e8re est tout le contraire d\u2019un courtisan et d\u00e9nonce en moraliste les travers du si\u00e8cle et de la bonne soci\u00e9t\u00e9. Honneur \u00e0 cette impertinence de talent\u2026 qui confine parfois au g\u00e9nie. Le mot n\u2019est pas trop fort pour deux autres Noms du Grand Si\u00e8cle classique, La Fontaine et Moli\u00e8re, deux mod\u00e8les d\u2019impertinence chacun dans son genre, la fable et la com\u00e9die.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Selon que vous serez puissant ou mis\u00e9rable<br>Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"842\" class=\"cit-num\">842<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean de <span class=\"caps\">LA<\/span> <span class=\"caps\">FONTAINE<\/span> (1621-1695), <em>Fables<\/em>, Les Animaux malades de la peste (1678)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La Fontaine avertit le lecteur, il se sert \u00ab\u00a0d\u2019animaux pour instruire les hommes\u00a0\u00bb, mais il fait aussi une satire de son \u00e9poque, comme Moli\u00e8re et La Bruy\u00e8re. L\u2019impertinence \u00e0 la fran\u00e7aise touche ici au g\u00e9nie\u00a0! Mise en cause dans cette fable cruelle, l\u2019institution judiciaire et les \u00ab\u00a0cours de justice\u00a0\u00bb \u2013 une des plaies de l\u2019Ancien R\u00e9gime universellement d\u00e9nonc\u00e9e, y compris par les non justiciables.<\/p>\n<p>Le bestiaire de La Fontaine nous enchante et la moralit\u00e9 de ses <em>Fables<\/em> (tr\u00e8s librement inspir\u00e9es de Ph\u00e8dre et d\u2019\u00c9sope) distille des v\u00e9rit\u00e9s d\u2019\u00e9vidence qui sont autant d\u2019impertinences\u00a0: \u00ab\u00a0La raison du plus fort est toujours la meilleure.\u00a0\u00bb (Le Loup et l\u2019Agneau). \u00ab\u00a0On voit que de tout temps les petits ont p\u00e2ti des sottises des grands.\u00a0\u00bb (Les Deux taureaux et une grenouille). \u00ab\u00a0Oh\u00a0! Que de grands seigneurs, au L\u00e9opard semblables, n\u2019ont que l\u2019habit pour tous talents\u00a0!\u00a0\u00bb (Le Singe et le l\u00e9opard). Il cible aussi la cour (du Roi), microcosme fascinant, \u00e0 la fois politique et culturel, institution typique du si\u00e8cle de Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span>.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je d\u00e9finis la cour un pays o\u00f9 les gens,<br>Tristes, gais, pr\u00eats \u00e0 tout, \u00e0 tout indiff\u00e9rents,<br>Sont ce qu\u2019il pla\u00eet au prince, ou, s\u2019ils ne peuvent l\u2019\u00eatre<br>T\u00e2chent au moins de le para\u00eetre\u00a0:<br>Peuple cam\u00e9l\u00e9on, peuple singe du ma\u00eetre.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"824\" class=\"cit-num\">824<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean de <span class=\"caps\">LA<\/span> <span class=\"caps\">FONTAINE<\/span>\u00a0(1621-1695), <em>Fables<\/em>. Les Obs\u00e8ques de la lionne (1678)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>N\u00e9 bourgeois, auteur \u00e0 qui sa charge de \u00ab\u00a0ma\u00eetre des Eaux et For\u00eats\u00a0\u00bb laisse bien des loisirs pour fr\u00e9quenter les salons, lire les Modernes, leur pr\u00e9f\u00e9rer d\u2019ailleurs les Anciens, \u00e9crire enfin. Le surintendant Fouquet fut son premier m\u00e9c\u00e8ne et ami, il restera fid\u00e8le \u00e0 sa m\u00e9moire, mais \u00e0 la chute du surintendant (1661), La Fontaine trouve d\u2019autres riches protecteurs (et surtout protectrices, duchesse d\u2019Orl\u00e9ans, Mme\u00a0de la Sabli\u00e8re, Marie-Anne Mancini, etc.). Courtisan \u00e0 la cour, il est cependant \u00e9pris de libert\u00e9 et fort habile \u00e0 la g\u00e9rer, tout en m\u00e9nageant son confort. Un art de vivre et d\u2019\u00e9crire parfaitement n\u00e9goci\u00e9. Moli\u00e8re peinera davantage, mais le (grand) th\u00e9\u00e2tre est toujours un combat et Beaumarchais l\u2019\u00e9prouvera de m\u00eame \u00e0 la veille de la R\u00e9volution.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le scandale du monde est ce qui fait l\u2019offense,<br>Et ce n\u2019est pas p\u00e9cher que p\u00e9cher en silence.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"872\" class=\"cit-num\">872<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MOLI\u00c8RE<\/span> (1622-1673), <em>Tartuffe<\/em> (1669)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Autre g\u00e9nie litt\u00e9raire du Grand Si\u00e8cle qui voit s\u2019\u00e9panouir tous les Arts, Moli\u00e8re reste l\u2019auteur de th\u00e9\u00e2tre fran\u00e7ais le plus jou\u00e9 au monde et le plus populaire avec ses personnages de com\u00e9die. L\u2019homme est infiniment attachant et son \u0153uvre atteste d\u2019un miracle unique dans les annales\u00a0: un th\u00e9\u00e2tre qui doit tout au m\u00e9c\u00e9nat royal est n\u00e9anmoins g\u00e9nial. Tartuffe en est l\u2019exemple le plus \u00e9vident. Le 5\u00a0f\u00e9vrier 1669, la pi\u00e8ce peut enfin se jouer en public, \u00e9pilogue d\u2019un \u00e9puisant combat de cinq ann\u00e9es contre la censure.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re version en trois actes de la pi\u00e8ce, dont une \u00e9bauche a \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9e par le roi, est jou\u00e9e le 12\u00a0mai 1664. Influenc\u00e9 par l\u2019archev\u00eaque de Paris, Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span> (roi tr\u00e8s chr\u00e9tien) interdit les repr\u00e9sentations publiques, mais ne va pas jusqu\u2019\u00e0 suivre le cur\u00e9 Roull\u00e9 qui demande un b\u00fbcher pour y br\u00fbler l\u2019auteur\u00a0! Moli\u00e8re a des appuis en haut lieu \u2013\u00a0Madame et Monsieur (fr\u00e8re du roi), Cond\u00e9, le l\u00e9gat du pape (cardinal Chigi). La \u00ab\u00a0cabale des d\u00e9vots\u00a0\u00bb est quand m\u00eame la plus forte et son Tartuffe ne se joue qu\u2019en priv\u00e9 (chez Monsieur, devant quelques milliers de spectateurs). <br>Moli\u00e8re ne peut s\u2019y r\u00e9soudre, \u00e9crit une deuxi\u00e8me version \u00e9dulcor\u00e9e, habille son faux d\u00e9vot en homme du si\u00e8cle et profite de l\u2019absence du roi (guerroyant dans l\u2019arm\u00e9e des Flandres) pour pr\u00e9senter<em> Panulphe ou l\u2019Imposteur<\/em>. Lamoignon, premier pr\u00e9sident du Parlement, interdit la pi\u00e8ce, l\u2019archev\u00eaque de Paris excommunie les spectateurs, Moli\u00e8re tombe malade.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me version triomphe enfin en 1669, avec la b\u00e9n\u00e9diction du roi et cinquante repr\u00e9sentations (chiffre consid\u00e9rable pour l\u2019\u00e9poque). Moli\u00e8re devient le pourvoyeur des divertissements royaux \u00e0 toutes les f\u00eates. Mais au-del\u00e0 des mises en sc\u00e8ne fastueuses et des ballets souvent int\u00e9gr\u00e9s aux com\u00e9dies, il reste l\u2019impertinence extr\u00eame du propos qui vise ici le clerg\u00e9 si puissant, \u00e0 travers ce Tartuffe, \u00e9pris de la femme de son ami et qu\u2019il veut poss\u00e9der, avec des arguments \u00ab\u00a0irr\u00e9sistibles\u00a0\u00bb, hypocrites\u00a0et sacr\u00e9ment immoraux\u00a0: \u00ab\u00a0Ah\u00a0! pour \u00eatre d\u00e9vot, je n\u2019en suis pas moins homme\u00a0!\u2026\u00a0Le scandale du monde est ce qui fait l\u2019offense, \/ Et ce n\u2019est pas p\u00e9cher que p\u00e9cher en silence.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Votre sexe n\u2019est l\u00e0 que pour la d\u00e9pendance\u00a0: <br>Du c\u00f4t\u00e9 de la barbe est la toute puissance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MOLI\u00c8RE<\/span> (1622-1673), Arnolphe \u00e0 Agn\u00e8s, <em>l\u2019\u00c9cole des femmes<\/em> (1662)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Le mariage, Agn\u00e8s, n\u2019est pas un badinage\u00a0: \/ \u00c0 d\u2019aust\u00e8res devoirs le rang de femme engage;<br>(\u2026) Bien qu\u2019on soit deux moiti\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9, \/ Ces deux moiti\u00e9s pourtant n\u2019ont point d\u2019\u00e9galit\u00e9\u00a0;<br>L\u2019une est moiti\u00e9 supr\u00eame, et l\u2019autre subalterne\u00a0; \/ L\u2019une en tout est soumise \u00e0 l\u2019autre, qui gouverne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Com\u00e9die moins explosive que le <em>Tartuffe, l\u2019\u00c9cole des femmes<\/em> traite d\u2019un vrai probl\u00e8me de soci\u00e9t\u00e9 au <span class=\"caps\">XVII<\/span>e si\u00e8cle, la condition f\u00e9minine.<\/p>\n<p>L\u2019auteur, \u00e9galement acteur et chef de troupe, fut tr\u00e8s attaqu\u00e9 dans sa vie priv\u00e9e, notamment accus\u00e9 d\u2019inceste (il \u00e9pousa la jeune Armande, fille de sa plus ch\u00e8re amie Madeleine B\u00e9jart). C\u2019est peu dire que dans son <em>\u00c9cole des femmes<\/em>, il est du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Agn\u00e8s contre Arnolphe (qu\u2019il joue), son vieux tuteur qui veut l\u2019\u00e9pouser, alors qu\u2019elle aime le jeune Horace.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce fera pol\u00e9mique \u00e0 plus d\u2019un titre, il r\u00e9pondra par la <em>Critique de l\u2019\u00c9cole des femmes<\/em>. Son impertinence visera cette fois les adversaires de la pi\u00e8ce, face aux partisans. Dans la bouche de Dorante (alias Moli\u00e8re), on trouve ces deux attendus fameux\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est une \u00e9trange entreprise que celle de faire rire les honn\u00eates gens\u00a0\u00bb\u2026 \u00ab\u00a0Je voudrais bien savoir si la grande r\u00e8gle de toutes les r\u00e8gles n\u2019est pas de plaire, et si une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre qui a attrap\u00e9 son but n\u2019a pas suivi un bon chemin.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Un grand seigneur m\u00e9chant homme est une terrible chose.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MOLI\u00c8RE<\/span> (1622-1673), <em>Don Juan ou Le Festin de Pierre<\/em> (publication posthume, 1682)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est l\u2019adaptation d\u2019un mythe n\u00e9 en Espagne au <span class=\"caps\">XVI<\/span>e si\u00e8cle, devenu le h\u00e9ros d\u2019une pi\u00e8ce sign\u00e9e d\u2019un moine, Tirso de Molina au <span class=\"caps\">XVII<\/span>e. Moli\u00e8re s\u2019en empare avant divers auteurs, en attendant <em>Don Giovanni<\/em>, version lyrique (Mozart et da Ponte) en 1787. L\u2019impertinence du propos vise cette fois les m\u0153urs d\u2019une \u00ab\u00a0haute soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb qui se permet tout et ne risque rien\u00a0: \u00ab\u00a0Tous les vices \u00e0 la mode passent pour vertus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>F\u00e9vrier-mars 1665\u00a0: 15 repr\u00e9sentations triomphales au Palais-Royal (th\u00e9\u00e2tre de Monsieur). Mais l\u2019\u0153uvre d\u00e9range et la censure va l\u2019emp\u00eacher\u00a0 de faire carri\u00e8re. Apr\u00e8s quelques coupes de passages jug\u00e9s trop choquants, la pi\u00e8ce quitte l\u2019affiche.<\/p>\n<p>Un mois apr\u00e8s, une brochure de 48 pages para\u00eet\u00a0: <em>Observations sur une Com\u00e9die de Moli\u00e8re intitul\u00e9e Le Festin de Pierre<\/em>, sign\u00e9e d\u2019un sieur de Rochemont (on ignore toujours son identit\u00e9)\u00a0: violente attaque contre l\u2019auteur accus\u00e9 d\u2019avoir fait monter sur le th\u00e9\u00e2tre le libertinage, l\u2019impi\u00e9t\u00e9 et l\u2019ath\u00e9isme. \u00c9galement vis\u00e9, <em>le Tartuffe<\/em> (premi\u00e8re version). Ce libelle s\u2019ach\u00e8ve sur l\u2019\u00e9vocation des maux qui risquent de s\u2019abattre sur la France, si le roi tol\u00e8re l\u2019insulte ainsi faite \u00e0 la religion. Autre attaque anonyme et d\u2019ailleurs pertinente, si l\u2019on compare les r\u00f4les de Don Juan et de Sganarelle\u00a0: \u00ab\u00a0Y a-t-il une \u00e9cole d\u2019ath\u00e9isme plus ouverte que<em> le Festin de Pierre<\/em>, o\u00f9 apr\u00e8s avoir fait dire toutes les impi\u00e9t\u00e9s les plus horribles \u00e0 un ath\u00e9e qui a beaucoup d\u2019esprit, l\u2019auteur confie la cause de Dieu \u00e0 un valet \u00e0 qui il fait dire, pour la soutenir, toutes les impertinences du monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 le succ\u00e8s remport\u00e9,<em> Don Juan<\/em> n\u2019est pas repris. Thomas Corneille (fr\u00e8re de Pierre le \u00ab\u00a0Grand\u00a0\u00bb) produit une version tr\u00e8s \u00e9dulcor\u00e9e qui vaut censure de fait. Le texte original dispara\u00eet des sc\u00e8nes parisiennes\u2026 jusqu\u2019\u00e0 la fin de la Monarchie de Juillet, entrant au r\u00e9pertoire de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise en 1847. Belle carri\u00e8re posthume et tardive du chef d\u2019\u0153uvre original, le r\u00f4le-titre ayant tent\u00e9 Louis Jouvet et Jean Vilar, avant d\u2019autres prises de r\u00f4le et adaptations (cin\u00e9ma et t\u00e9l\u00e9vision).<\/p>\n<p>Les moli\u00e9ristes de la fin du <span class=\"caps\">XIX<\/span>e et du <span class=\"caps\">XX<\/span>e si\u00e8cles se sont pench\u00e9s sur ce myst\u00e8re. Hypoth\u00e8se plausible\u00a0: Moli\u00e8re aurait\u00a0 re\u00e7u de Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span> le conseil, sinon l\u2019ordre, de renoncer \u00e0 sa pi\u00e8ce, comme si, pour pouvoir sauver <em>Le Tartuffe<\/em>, il fallait sacrifier <em>Le Festin de Pierre<\/em>. Ainsi, pour Antoine Adam \u00ab\u00a0on devine, sans argument pr\u00e9cis mais sans invraisemblance, une interdiction discr\u00e8tement signifi\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Presque tous les hommes meurent de leurs rem\u00e8des, et non pas de leurs maladies.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MOLI\u00c8RE<\/span> (1622-1673), <em>Le Malade imaginaire<\/em> (1673)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Com\u00e9die-ballet, derni\u00e8re cr\u00e9ation de l\u2019auteur-acteur qui meurt \u00e0 la 4eme repr\u00e9sentation, malade d\u2019une tuberculose que les m\u00e9decins de son temps traitaient par le je\u00fbne et les saign\u00e9es\u00a0! Ce fut la derni\u00e8re cible de ce g\u00e9nial impertinent dont la carri\u00e8re posthume prouve assez le g\u00e9nie.<\/p>\n<p>Affect\u00e9 par la mort de son fils et de sa vieille amie Madeleine B\u00e9jart, \u00e9puis\u00e9 de travail \u00e0 la t\u00eate de sa troupe et au service du roi, supplant\u00e9 par l\u2019intrigant Lully aupr\u00e8s de Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span>, Moli\u00e8re, 51\u00a0ans, est pris d\u2019une d\u00e9faillance sur la sc\u00e8ne de son th\u00e9\u00e2tre du Palais-Royal, alors qu\u2019il joue pour la quatri\u00e8me fois le r\u00f4le du Malade. Il meurt chez lui, quelques heures plus tard, crachant le sang. Armande, sa femme, devra faire intervenir personnellement Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span> pour obtenir de l\u2019archev\u00eaque de Paris des fun\u00e9railles (nocturnes) et une s\u00e9pulture chr\u00e9tienne, le 21\u00a0f\u00e9vrier 1673.<\/p>\n<p>Ceci pour d\u00e9mentir la l\u00e9gende\u00a0: Moli\u00e8re mort en sc\u00e8ne et son cadavre jet\u00e9 \u00e0 la fosse commune. Il n\u2019est pas non plus mort dans la mis\u00e8re. Son train de vie et sa fortune personnelle en attestent, m\u00eame s\u2019ils ne sont en rien comparables \u00e0 ceux de son dernier rival, le tr\u00e8s courtisan Lully qui avait aussi du g\u00e9nie \u2013 mais pas celui de l\u2019impertinence.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Petite-fille d\u2019Henri <span class=\"caps\">IV<\/span>, venez \u00f4ter mes bottes\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Duc de <span class=\"caps\">LAUZUN<\/span> (1632-1723) \u00e0 la Grande Mademoiselle. Cit\u00e9 par Am\u00e9lie de Bourbon Parme, historienne et romanci\u00e8re, Le Parisien Week-end, 10 mars 2019<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est r\u00e9put\u00e9 comme le plus grand impertinent au si\u00e8cle de Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span>. Exasp\u00e9r\u00e9 par la conduite de son ex-favori, il lan\u00e7a ce mot\u00a0fameux\u00a0: \u00ab\u00a0Si je n\u2019\u00e9tais roi, je me mettrais en col\u00e8re.\u00a0\u00bb Tandis que La Bruy\u00e8re lui fait place dans ses Caract\u00e8res\u00a0: \u00ab\u00a0Sa vie est un roman auquel il ne manque que le vraisemblable.\u00a0\u00bb En r\u00e9alit\u00e9, son chef d\u2019\u0153uvre, c\u2019est sa vie.<\/p>\n<p>Don Juan plus extravagant que le h\u00e9ros th\u00e9\u00e2tral, Lauzun a multipli\u00e9 les aventures et les provocations. Mar\u00e9chal de France, courtisan ambitieux et sans scrupules, capable des pires bassesses et de tous les courages, il devient c\u00e9l\u00e8bre pour ses fian\u00e7ailles avec la Grande Mademoiselle\u00a0: petite-fille d\u2019Henri <span class=\"caps\">IV<\/span>, fille du Grand Monsieur (Gaston de France), folle h\u00e9ro\u00efne de la Fronde qui fit tirer le canon contre les troupes royales, amoureuse au fort temp\u00e9rament et cousine germaine de Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span> qui faillit l\u2019\u00e9pouser \u2013 un beau parti et une fortune colossale qu\u2019elle g\u00e9ra elle-m\u00eame et fort bien.<br>Une lettre de Mme de S\u00e9vign\u00e9 (en date du 15 d\u00e9cembre 1670) rend compte de cette incroyable nouvelle qui stup\u00e9fie la cour. Mais le mariage est retard\u00e9, Lauzun va payer des espions cach\u00e9s sous le lit du roi et de sa ma\u00eetresse Mme\u00a0de Montespan, pour lui rapporter la trahison de la favorite cens\u00e9e le soutenir dans ses projets conjugaux\u00a0! Il osera m\u00eame la traiter de \u00ab\u00a0pute \u00e0 chien\u00a0\u00bb. Ces impertinences et quelques autres le m\u00e8nent \u00e0 la Bastille et \u00e0 Pignerol, pendant neuf ans. Il rencontre le surintendant Fouquet qui purge une \u00e9ternelle disgr\u00e2ce dans la forteresse et il lui conte les derniers potins de la cour\u2026 Lib\u00e9r\u00e9, Lauzun se couvre de gloire, sauvant au p\u00e9ril de sa vie la reine d\u2019Angleterre qui fuit son pays en r\u00e9volution et partant \u00e0 la rescousse du malheureux Jacques <span class=\"caps\">II<\/span> Stuart d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 par le prince d\u2019Orange.<\/p>\n<p>Il finira par \u00e9pouser en 1681 la Grande Mademoiselle qui l\u2019attend toujours et s\u2019est engag\u00e9e en \u00e9change \u00e0 doter richement le duc du Maine, un des fils l\u00e9gitim\u00e9s du roi. \u00c9prise comme au premier jour quoiqu\u2019un peu fan\u00e9e et de dix ans son a\u00een\u00e9e, elle couvre Lauzun de pr\u00e9sents\u00a0: duch\u00e9 de Saint-Fargeau, baronnie de Thiers\u2026 En \u00e9change, il lui en fait voir de toutes les couleurs. On parle m\u00eame de violences conjugales. Elle accepta tout jusqu\u2019au jour o\u00f9, revenu de la chasse, il lui ordonna\u00a0: \u00ab\u00a0Petite-fille d\u2019Henri <span class=\"caps\">IV<\/span>, venez \u00f4ter mes bottes\u00a0!\u00a0\u00bb Ce fut l\u2019impertinence de trop. Cong\u00e9di\u00e9, Lauzun tenta de la revoir. Elle refusa toujours et termina sa vie dans la d\u00e9votion.<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0grand monde\u00a0\u00bb est petit et Lauzun \u00e9pousera \u00e0 63 ans la belle-s\u0153ur de Saint-Simon, \u00e9galement dou\u00e9 d\u2019impertinence\u00a0: \u00ab\u00a0Le duc de Lauzun fit le lendemain [de ses noces] troph\u00e9e de ses prouesses.\u00a0\u00bb Le c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9morialiste \u00e9crit aussi\u00a0: \u00ab\u00a0On ne r\u00eave pas comme il a v\u00e9cu.\u00a0\u00bb Voltaire sera plus critique, commentant la fin de Lauzun \u00e0 91 ans\u00a0: \u00ab\u00a0Nous l\u2019avons vu mourir fort \u00e2g\u00e9 et oubli\u00e9 comme il arrive \u00e0 tous ceux qui n\u2019ont eu que de grands \u00e9v\u00e9nements sans avoir fait de grandes choses.\u00a0\u00bb<em> Le Si\u00e8cle de Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span><\/em> (1751).<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ce n\u2019est point pour lui-m\u00eame que les dieux l\u2019ont fait roi\u00a0: il ne l\u2019est que pour \u00eatre l\u2019homme des peuples\u00a0: c\u2019est aux peuples qu\u2019il doit tout son temps, tous ses soins, toute son affection\u00a0; et il n\u2019est digne de la royaut\u00e9 qu\u2019autant qu\u2019il s\u2019oublie lui-m\u00eame pour se sacrifier au bien public.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"812\" class=\"cit-num\">812<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">F\u00c9NELON<\/span> (1651-1715), <em>Les Aventures de T\u00e9l\u00e9maque<\/em> (1699)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Autre genre d\u2019impertinence au si\u00e8cle o\u00f9 cela peut co\u00fbter cher\u00a0! Pr\u00e9cepteur du duc de Bourgogne pour lequel il compose cette \u0153uvre \u00e9difiante, ce th\u00e9ologien, devenu archev\u00eaque de Cambrai, apporte ici plus qu\u2019une nuance \u00e0 la notion de monarchie absolue. Ses vues politiques hardies vont d\u00e9plaire \u00e0 Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span>, mais elles repr\u00e9sentent un courant d\u2019opinion et d\u2019opposition qui se dessine dans la seconde partie du r\u00e8gne, avec les ducs de Saint-Simon, Beauvillier, Chevreuse. F\u00e9nelon pr\u00e9cise \u00e0 propos du roi\u00a0: \u00ab\u00a0Il peut tout sur les peuples\u00a0; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien et les mains li\u00e9es d\u00e8s qu\u2019il veut faire le mal.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais la disgr\u00e2ce est proche. Il d\u00e9pla\u00eet au tout-puissant Bossuet, sur une question th\u00e9ologique br\u00fblante \u2013 le qui\u00e9tisme. Ensuite, et contre sa volont\u00e9, des copies du <em>T\u00e9l\u00e9maque<\/em> circulent, avant une publication d\u2019abord anonyme. La critique du r\u00e8gne autoritaire et belliciste frappe l\u2019opinion. Ces vues politiques hardies vont heurter le roi et achever de discr\u00e9diter F\u00e9nelon \u00e0 ses yeux. Exil\u00e9 dans son dioc\u00e8se, l\u2019archev\u00eaque de Cambrai pr\u00eache et pratique si g\u00e9n\u00e9reusement la charit\u00e9 qu\u2019il se ruinera pour les pauvres.<\/p>\n<p>\u00c0 la mort du duc de Bourgogne (1712), Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span> fait br\u00fbler tous ses \u00e9crits trouv\u00e9s dans les papiers du prince. Mais le <em>T\u00e9l\u00e9maque<\/em> sera l\u2019un des livres les plus lus par les jeunes, jusqu\u2019au <span class=\"caps\">XX<\/span>e si\u00e8cle. De nombreuses citations de F\u00e9nelon annoncent clairement le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le plus grand nombre [des courtisans], c\u2019est-\u00e0-dire les sots, tiraient des soupirs de leurs talons, et, avec des yeux \u00e9gar\u00e9s et secs, louaient Monseigneur [\u2026] et plaignaient le roi de la perte d\u2019un si bon fils. Les plus fins d\u2019entre eux, ou les plus consid\u00e9rables, s\u2019inqui\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 de la sant\u00e9 du roi.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"939\" class=\"cit-num\">939<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Duc de <span class=\"caps\">SAINT<\/span>\u2013<span class=\"caps\">SIMON<\/span> (1675-1755), <em>M\u00e9moires<\/em> (posthume)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dernier grand impertinent du Grand Si\u00e8cle, remarquons que ses <em>M\u00e9moires<\/em> ne paraitront qu\u2019apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9morialiste nous laisse un portrait sans piti\u00e9 d\u2019une fin de r\u00e8gne difficile. Le Grand Dauphin, Louis de France, vient de mourir \u00e0 50\u00a0ans, ce 14\u00a0avril 1711. La proph\u00e9tie est accomplie\u00a0: \u00ab\u00a0Fils de roi\u00a0; p\u00e8re de roi\u00a0; jamais roi\u00a0\u00bb. Fils de Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span> et p\u00e8re de Philippe\u00a0V d\u2019Espagne, voici son portrait, sign\u00e9 Saint-Simon\u00a0: \u00ab\u00a0Monseigneur \u00e9tait sans vice ni vertu, sans lumi\u00e8res ni connaissances quelconques, radicalement incapable d\u2019en acqu\u00e9rir, tr\u00e8s paresseux [\u2026] sans go\u00fbt, sans choix, sans discernement, n\u00e9 pour l\u2019ennui qu\u2019il communiquait aux autres [\u2026] opini\u00e2tre et petit en tout \u00e0 l\u2019exc\u00e8s.\u00a0\u00bb Il a d\u2019autres cibles bien choisies.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Tous les vices combattaient en lui \u00e0 qui en demeurerait le ma\u00eetre. Ils y faisaient un bruit et un combat continuels entre eux.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1075\" class=\"cit-num\">1075<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Duc de <span class=\"caps\">SAINT<\/span>\u2013<span class=\"caps\">SIMON<\/span> (1675-1755), \u00e0 propos de l\u2019abb\u00e9 Dubois, <em>M\u00e9moires<\/em> (posthume)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On reconna\u00eet le style incisif du m\u00e9morialiste, aussi dur pour le temps de la R\u00e9gence que pour la fin du r\u00e8gne de Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span>. Saint-Simon, pair de France, imbu de son titre et de son sang, incarne cette haute aristocratie d\u00e9sireuse de prendre sa revanche sur le pr\u00e9c\u00e9dent \u00ab\u00a0r\u00e8gne de vile bourgeoisie\u00a0\u00bb, mais trahit les ranc\u0153urs de cette caste dont les esp\u00e9rances politiques sont vite d\u00e9\u00e7ues par le nouveau pouvoir.<\/p>\n<p>Il juge ici un rival plus heureux que lui en politique, l\u2019abb\u00e9 Guillaume Dubois, ancien pr\u00e9cepteur de Philippe d\u2019Orl\u00e9ans\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019avarice, l\u2019ambition, la d\u00e9bauche \u00e9taient ses dieux\u00a0; la perfidie, la flatterie, les servages [mani\u00e8res de valet], ses moyens\u00a0; l\u2019impi\u00e9t\u00e9 parfaite son repos.\u00a0\u00bb Dubois fut certes un intrigant, mais aussi un habile diplomate. Il faut lui rendre justice, ce qui n\u2019est certes pas le but d\u2019un Saint-Simon.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Me voici donc en ce lieu de d\u00e9tresse,<br>Embastill\u00e9, log\u00e9 fort \u00e0 l\u2019\u00e9troit,<br>Ne dormant point, buvant chaud,<br>Mangeant froid.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1071\" class=\"cit-num\">1071<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">VOLTAIRE<\/span> (1694-1778),<em> La Bastille<\/em> (1717), Po\u00e9sies diverses<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u00e9j\u00e0 impertinent et r\u00e9cidiviste, \u00e0 23 ans\u00a0! Le R\u00e9gent a fait embastiller l\u2019insolent. Exil\u00e9 deux fois en province, pour cause d\u2019\u00e9crits satiriques, l\u2019incorrigible frondeur a r\u00e9cidiv\u00e9 avec une \u00e9pigramme, en latin \u2013 pour plus de prudence, mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, tout le beau monde parle latin et il le sait bien.<br>Le R\u00e9gent, Dubois (son principal ministre), les princes du sang, les ducs, les b\u00e2tards, le Parlement, chaque faction paie ses libellistes pour tra\u00eener dans la boue la faction adverse. L\u2019impertinence devient un m\u00e9tier et l\u2019esprit de Voltaire, tant\u00f4t courtisan, tant\u00f4t courageux et parfois les deux, excelle dans cette carri\u00e8re. En voici quelques exemples\u2026<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Monseigneur, je trouverais tr\u00e8s doux que Sa Majest\u00e9 daign\u00e2t se charger de ma nourriture, mais je supplie Votre Altesse de ne plus s\u2019occuper de mon logement.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1072\" class=\"cit-num\">1072<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">VOLTAIRE<\/span> (1694-1778), au R\u00e9gent qui vient de le lib\u00e9rer, 1718. <em>Voltaire, sa vie et ses \u0153uvres<\/em> (1867), Abb\u00e9 Maynard<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il parle au nouveau ma\u00eetre de la France, certes intelligent, mais c\u00e9l\u00e8bre pour son inconduite.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois-Marie Arouet, 24\u00a0ans, prend alors le nom de Voltaire. La renomm\u00e9e s\u2019acquiert en un soir au th\u00e9\u00e2tre \u00e0 cette \u00e9poque de \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tromanie\u00a0\u00bb g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et il devient c\u00e9l\u00e8bre comme trag\u00e9dien, avec son <em>\u0152dipe<\/em> \u2013 aujourd\u2019hui injouable, comme toute sa production dramatique. Ce n\u2019est que le d\u00e9but d\u2019une longue vie mouvement\u00e9e.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Mon nom, je le commence, et vous finissez le v\u00f4tre.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1096\" class=\"cit-num\">1096<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">VOLTAIRE<\/span> (1694-1778), au chevalier de Rohan-Chabot, janvier\u00a01726. <em>Histoire de la langue et de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, des origines \u00e0 1900<\/em> (1898), Louis Petit de Julleville<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>R\u00e9plique au chevalier affichant son m\u00e9pris pour un bourgeois \u00ab\u00a0qui n\u2019a m\u00eame pas un nom.\u00a0\u00bb La sc\u00e8ne se passe en public, dans la loge d\u2019Adrienne Lecouvreur, star de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Deux jours plus t\u00f4t, \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra, Rohan-Chabot l\u2019a attaqu\u00e9 en se moquant du pseudonyme\u00a0: \u00ab\u00a0Nous de Voltaire, Nous Arouet, comment vous appelez-vous\u00a0? \u2014 Et vous, vous appelez-vous Rohan ou Chabot\u00a0?\u00a0\u00bb C\u2019est trop d\u2019insolence\u2026 Quelques jours plus tard, alors qu\u2019il d\u00e9jeune au ch\u00e2teau de Sully, des gaillards viennent donner la bastonnade \u00e0 Voltaire. Ulc\u00e9r\u00e9, l\u2019auteur qui a trente\u00a0ans pass\u00e9s, une jolie fortune h\u00e9rit\u00e9e et bien plac\u00e9e, une certaine c\u00e9l\u00e9brit\u00e9, la faveur de nobles protecteurs, exige une r\u00e9paration par les armes. Une lettre de cachet le renvoie \u00e0 la Bastille, m\u00e9diter sur ce qu\u2019il en co\u00fbte au roturier de r\u00e9pondre \u00e0 un gentilhomme\u00a0!<\/p>\n<p>En mai, autoris\u00e9 \u00e0 s\u2019exiler en Angleterre, Voltaire est re\u00e7u \u00e0 bras ouverts par la bonne soci\u00e9t\u00e9 politique et litt\u00e9raire. Trois ans apr\u00e8s, il en rapporte ses <em>Lettres Anglaises<\/em> (ou <em>Lettres philosophiques<\/em>), source de nouveaux ennuis. Il sait mettre son impertinence au service d\u2019une \u0153uvre philosophique destin\u00e9e \u00e0 changer le cours de l\u2019Histoire.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les rois sont avec leurs ministres comme les cocus avec leurs femmes\u00a0: ils ne savent jamais ce qui se passe.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"952\" class=\"cit-num\">952<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">VOLTAIRE<\/span> (1694-1778),<em> Le Sottisier<\/em> (posthume, 1880)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Louis\u00a0<span class=\"caps\">XV<\/span> s\u2019int\u00e9ressa sans doute tardivement \u00e0 son m\u00e9tier de roi \u2013 les historiens sont partag\u00e9s sur ce point. Louis\u00a0<span class=\"caps\">XVI<\/span>, tr\u00e8s consciencieux, fut vite d\u00e9pass\u00e9 par la situation et la complexit\u00e9 des probl\u00e8mes. Mais les ministres eux-m\u00eames sont fort peu au courant de l\u2019\u00e9tat du royaume, faute de bonnes enqu\u00eates et statistiques pour \u00e9clairer leur politique.<\/p>\n<p>L\u2019impertinence de Voltaire sera politiquement sans limite, malgr\u00e9 une carri\u00e8re de courtisan fort habilement men\u00e9e \u2013 tout le contraire de Rousseau, son meilleur ennemi. Mais il est un sujet sur lequel il s\u2019oppose \u00e0 son confr\u00e8re et ami Diderot.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il est fort impertinent de pr\u00e9tendre deviner ce qu\u2019il [Dieu] est, et pourquoi il a fait tout ce qui existe\u00a0; mais il me para\u00eet bien hardi de nier qu\u2019il est.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">VOLTAIRE<\/span> (1694-1778), Lettre \u00e0 Diderot, juin 1749. <em>Correspondance<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 un ami s\u2019\u00e9tonnant de le voir se d\u00e9couvrir devant le Saint-Sacrement \u00e0 une procession en 1750\u00a0: \u00ab\u00a0Dieu\u00a0? Nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas.\u00a0\u00bb D\u00e9iste, et non ath\u00e9e, le philosophe trouve la religion bien utile, notamment pour donner une morale au peuple.<\/p>\n<p>Ses impertinences \u00e0 l\u2019\u00e9gard du pouvoir lui attirent une s\u00e9rie de disgr\u00e2ces qui le poussent \u00e0 l\u2019exil (dor\u00e9) dans divers pays d\u2019Europe ou en province, en particulier \u00e0 Ferney o\u00f9 il acquiert un ch\u00e2teau. \u00c0 chaque retour \u00e0 Paris, au 27, quai Voltaire \u2013 qui ne prend son nom qu\u2019en 1791- ou au 20, rue de Valois, Voltaire s\u2019acquitte de petites missions diplomatiques \u00e0 la Cour, ou s\u2019initie aux finances et au commerce. C\u2019est l\u2019homme qui sut le plus habilement g\u00e9rer son impertinence naturelle, dans sa vie comme dans son \u0153uvre. Il fut aim\u00e9, admir\u00e9 mais aussi envi\u00e9 et d\u00e9test\u00e9 pour cela.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il est tr\u00e8s important de ne pas prendre de la cigu\u00eb pour du persil, mais nullement de croire ou de ne pas croire en Dieu.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1055\" class=\"cit-num\">1055<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">DIDEROT<\/span> (1713-1784), <em>La Lettre sur les aveugles \u00e0 l\u2019usage de ceux qui voient<\/em> (1749)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Diderot persiste et signe, contre Voltaire. L\u2019\u00e9l\u00e8ve des j\u00e9suites a vite \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb tourn\u00e9\u00a0: du d\u00e9isme au scepticisme, puis \u00e0 l\u2019ath\u00e9isme et au mat\u00e9rialisme. Cette trop libre pens\u00e9e lui vaut trois mois de prison au donjon de Vincennes. Il s\u2019efforcera ensuite d\u2019\u00eatre un peu plus prudent. N\u2019oublions pas que la censure veille toujours \u00e0 la fin de l\u2019Ancien R\u00e9gime, m\u00eame si elle n\u2019a plus la rigueur du si\u00e8cle de Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span>.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019ose presque assurer que l\u2019\u00e9tat de r\u00e9flexion est un \u00e9tat contre nature et que l\u2019homme qui m\u00e9dite est un animal d\u00e9prav\u00e9.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1036\" class=\"cit-num\">1036<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean-Jacques <span class=\"caps\">ROUSSEAU<\/span> (1712-1778), <em>Discours sur l\u2019origine et les fondements de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/em> (1755)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette petite phrase va, naturellement, faire r\u00e9agir Voltaire, vivement. C\u2019est une provocation lanc\u00e9e \u00e0 ce si\u00e8cle \u00e9pris de raison, et \u00e0 tous ses confr\u00e8res qui font m\u00e9tier de penser. L\u2019Impertinence rousseauiste vise d\u2019abord le milieu philosophique de son si\u00e8cle o\u00f9 il fait bande \u00e0 part en (presque) tout, \u00e0 commencer par son asociabilit\u00e9 maladive \u2013 maladie de la pers\u00e9cution av\u00e9r\u00e9e, voire parano\u00efa.<\/p>\n<p>Mais le <em>Discours sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9<\/em> est un br\u00fblot dangereux \u00e0 bien d\u2019autres \u00e9gards, pour la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Tant qu\u2019un peuple est contraint d\u2019ob\u00e9ir et qu\u2019il ob\u00e9it, il fait bien\u00a0; sit\u00f4t qu\u2019il peut secouer le joug et qu\u2019il le secoue, il fait encore mieux.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1047\" class=\"cit-num\">1047<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean-Jacques <span class=\"caps\">ROUSSEAU<\/span> (1712-1778),<em> Du contrat social<\/em> (1762)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est le droit \u00e0 l\u2019insurrection, et m\u00eame le devoir, quand le contrat social est viol\u00e9. Il sera reconnu dans l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re Constitution de 1793 \u2013 inappliqu\u00e9, mais aussi inapplicable en terme de droit. Beaucoup d\u2019autres impertinences philosophiques sign\u00e9es Rousseau en feront le proph\u00e8te de la R\u00e9volution \u00e0 venir et du socialisme, principale id\u00e9e neuve du <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle \u2013 Engels y voit m\u00eame le p\u00e8re de la dialectique marxiste.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Amiti\u00e9 de cour, foi de renards, soci\u00e9t\u00e9 de loups.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"954\" class=\"cit-num\">954<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">CHAMFORT<\/span> (1740-1794), <em>Pens\u00e9es, maximes et anecdotes<\/em> (posthume, 1803)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il fut particuli\u00e8rement appr\u00e9ci\u00e9 et consid\u00e9r\u00e9 comme un des plus grands moralistes, le ma\u00eetre des maximes en France, par deux autres penseurs et adeptes du genre, Nietzsche et Cioran. Camus \u00e9voque sa \u00ab\u00a0sup\u00e9riorit\u00e9 qui se s\u00e9pare des hommes\u00a0\u00bb, sa \u00ab\u00a0rage de la puret\u00e9\u00a0\u00bb, et le consid\u00e8re comme \u00ab\u00a0le moraliste de la r\u00e9volte, dans la mesure pr\u00e9cise o\u00f9 il a fait toute l\u2019exp\u00e9rience de la r\u00e9volte en la tournant contre lui-m\u00eame, son id\u00e9al \u00e9tant une sorte de saintet\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e.\u00a0\u00bb On ne saurait mieux r\u00e9sumer la vie et l\u2019\u0153uvre de cet \u00e9tonnant surdou\u00e9, \u00e9corch\u00e9 vif, malade tr\u00e8s jeune (syphilis), franc-ma\u00e7on, pr\u00e9romantique, r\u00e9volutionnaire enthousiaste, traqu\u00e9 et suicid\u00e9 dans des conditions rocambolesques pour \u00e9chapper \u00e0 la prison.<\/p>\n<p>La cour de France reste un microcosme o\u00f9 les places sont ch\u00e8res et les appel\u00e9s toujours en plus grand nombre que les \u00e9lus. Mais elle cesse d\u2019\u00eatre l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat comme sous Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span>, pour devenir l\u2019instrument des int\u00e9r\u00eats particuliers de la haute noblesse, lieu de toutes les intrigues, cabales et corruptions sous Louis\u00a0<span class=\"caps\">XV<\/span>. Pire encore sous Louis\u00a0<span class=\"caps\">XVI<\/span>\u00a0: les coteries se font plus insolentes autour de la reine et des fr\u00e8res du roi, cependant que les scandales \u00e9claboussent le tr\u00f4ne. L\u2019impertinence de Chamfort, forme et fond, rappelle les Saint-Simon et autres La Bruy\u00e8re.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Mon plus grand chagrin est qu\u2019il n\u2019existe r\u00e9ellement pas de Dieu et de me voir priv\u00e9, par-l\u00e0, du plaisir de l\u2019insulter plus positivement.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"989\" class=\"cit-num\">989<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Marquis de <span class=\"caps\">SADE<\/span> (1740-1814). <em>L\u2019Histoire de Juliette<\/em> (1797)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019impertinence pouss\u00e9e au comble va devenir r\u00e9ellement criminelle, mais le personnage reste litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0exemplaire\u00a0\u00bb par sa vie et son \u0153uvre intimement m\u00eal\u00e9es.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des philosophes vaguement d\u00e9istes ou r\u00e9solument ath\u00e9es, Sade se pose comme le plus irr\u00e9ligieux des grands marginaux du si\u00e8cle. Jamais la perversion n\u2019a \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9e si loin\u00a0: deux si\u00e8cles plus tard, elle demeure exemplaire et scandaleuse. Le \u00ab\u00a0divin marquis\u00a0\u00bb joue \u00e0 vivre les provocations qu\u2019il conte et sera condamn\u00e9 \u00e0 mort pour violences sexuelles, d\u00e8s 1772. Il passera trente ann\u00e9es en prison. Dans la <em>Philosophie dans le boudoir<\/em>, il \u00e9crit comme pour se justifier\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne m\u2019adresse qu\u2019\u00e0 des gens capables de m\u2019entendre, et ceux-l\u00e0 me liront sans danger.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Respectons \u00e9ternellement le vice et ne frappons que la vertu.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1182\" class=\"cit-num\">1182<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Marquis de <span class=\"caps\">SADE<\/span> (1740-1814). <em>L\u2019Histoire de Juliette<\/em> (1797)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>1768\u00a0: Sade est emprisonn\u00e9 sept mois, ayant enlev\u00e9 et tortur\u00e9 une passante. En 1763, les deux semaines au donjon de Vincennes pour \u00ab\u00a0d\u00e9bauche outr\u00e9e\u00a0\u00bb n\u2019\u00e9taient qu\u2019un premier avertissement. \u00ab\u00a0Depuis l\u2019\u00e2ge de quinze ans, ma t\u00eate ne s\u2019est embras\u00e9e qu\u2019\u00e0 l\u2019id\u00e9e de p\u00e9rir victime des passions cruelles du libertinage.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>N\u00e9 de haute noblesse proven\u00e7ale, \u00e9l\u00e8ve des j\u00e9suites, tr\u00e8s jeune combattant de la guerre de Sept Ans, mari\u00e9 en 1763, il sera condamn\u00e9 \u00e0 mort en 1772 pour violences sexuelles. Incarc\u00e9r\u00e9 en Savoie, \u00e9vad\u00e9, emprisonn\u00e9 de nouveau \u00e0 Vincennes, puis \u00e0 la Bastille, transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Charenton quelques jours avant le 14\u00a0juillet 1789, lib\u00e9r\u00e9 le 2\u00a0avril 1790 par le d\u00e9cret sur les lettres de cachet, avant de nouvelles incarc\u00e9rations. Sa famille veille \u00e0 ce qu\u2019il ne sorte plus de l\u2019hospice de Charenton o\u00f9 il meurt en 1814.<\/p>\n<p>Son \u0153uvre, interdite, circule sous le manteau tout au long du <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle. Elle est r\u00e9habilit\u00e9e au <span class=\"caps\">XX<\/span>e, avec les honneurs d\u2019une \u00e9dition dans la Pl\u00e9iade. Premier auteur \u00e9rotique de la litt\u00e9rature moderne, il donne au dictionnaire le mot sadisme\u00a0: \u00ab\u00a0perversion sexuelle par laquelle une personne ne peut atteindre l\u2019orgasme qu\u2019en faisant souffrir (physiquement ou moralement) l\u2019objet de ses d\u00e9sirs\u00a0\u00bb (Le Robert).<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0C\u2019est d\u00e9testable\u00a0! Cela ne sera jamais jou\u00e9\u00a0! [\u2026] Il faudrait d\u00e9truire la Bastille pour que la repr\u00e9sentation de la pi\u00e8ce ne f\u00fbt pas une incons\u00e9quence dangereuse.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1234\" class=\"cit-num\">1234<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">LOUIS<\/span> <span class=\"caps\">XVI<\/span> (1754-1793), qui vient de lire <em>Le Mariage de Figaro<\/em> avant sa cr\u00e9ation sur sc\u00e8ne. <em>Encyclop\u00e6dia Universalis<\/em>, article \u00ab\u00a0Le Mariage de Figaro\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Depuis quatre ans, Paris parle de cette pi\u00e8ce dont l\u2019auteur est d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre pour des raisons pas seulement litt\u00e9raires. Soumise \u00e0 six censeurs, interdite de repr\u00e9sentation \u00e0 Versailles au dernier moment en 1783, puis jou\u00e9e en th\u00e9\u00e2tre priv\u00e9, chez M. de Vaudreuil, le 23\u00a0septembre. Paris se presse pour la premi\u00e8re publique \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, le 27\u00a0avril 1784.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Pourvu que je ne parle en mes \u00e9crits ni de l\u2019autorit\u00e9, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en cr\u00e9dit, ni de l\u2019op\u00e9ra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne \u00e0 quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l\u2019inspection de deux ou trois censeurs.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1235\" class=\"cit-num\">1235<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">BEAUMARCHAIS<\/span> (1732-1799), <em>Le Mariage de Figaro<\/em> ou <em>La Folle Journ\u00e9e<\/em> (1784)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Finissons en beaut\u00e9 cette petite histoire de l\u2019impertinence sous l\u2019Ancien R\u00e9gime par le ma\u00eetre du genre, dans sa vie et son \u0153uvre. Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, figure majeure des Lumi\u00e8res, fut homme d\u2019affaires, inventeur horloger, \u00e9diteur de Voltaire, espion et marchand d\u2019armes pour le compte du roi, venant ensuite \u00e0 l\u2019aide des <em>Insurgents<\/em> dans la guerre d\u2019Ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine, impliqu\u00e9 dans divers scandales et perp\u00e9tuellement en proc\u00e8s (souvent gagn\u00e9s, parfois perdus), d\u00e9fenseur de ses droits contre la Com\u00e9die fran\u00e7aise, initiateur d\u2019une \u00ab\u00a0gr\u00e8ve de la plume\u00a0\u00bb contre les Soci\u00e9taires et cr\u00e9ateur de la premi\u00e8re Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019auteurs au monde\u2026<\/p>\n<p>Il reste surtout comme le cr\u00e9ateur de Figaro, son double th\u00e9\u00e2tral qui d\u00e9fie le (vieux) r\u00e9gime et annonce la R\u00e9volution avec une impertinence qui ose tout, ne doute de rien et d\u00e9fie l\u2019horripilante censure royale qui a remplac\u00e9 la censure religieuse de la Sorbonne.<\/p>\n<p>Redoutable institution\u00a0: 79 censeurs ont charge d\u2019autoriser ou d\u2019interdire livres ou pi\u00e8ces, selon leur moralit\u00e9. La censure inqui\u00e9ta plus ou moins tous les philosophes qui vont se faire \u00e9diter en Suisse, Hollande, Angleterre. Abolie par la R\u00e9volution, r\u00e9tablie en 1797, de nouveau abolie, r\u00e9tablie, etc., jusqu\u2019en 1905. Le th\u00e9\u00e2tre, spectacle public, est expos\u00e9 plus encore que le livre aux foudres ou aux tracasseries d\u2019Anastasie aux grands ciseaux. Il est normal que Beaumarchais en traite, pour s\u2019en moquer. En tout cas, l\u2019auteur a \u00e9crit l\u00e0 son chef-d\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Parce que vous \u00eates un grand seigneur, vous vous croyez un grand g\u00e9nie\u00a0! Noblesse, fortune, un rang, des places\u00a0; tout cela rend si fier\u00a0! Qu\u2019avez-vous fait pour tant de biens\u00a0! Vous vous \u00eates donn\u00e9 la peine de na\u00eetre, et rien de plus\u00a0!\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"958\" class=\"cit-num\">958<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">BEAUMARCHAIS<\/span> (1732-1799), <em>Le Mariage de Figaro<\/em> (1784)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019apostrophe appara\u00eet d\u00e9j\u00e0 r\u00e9volutionnaire avant la R\u00e9volution et l\u2019\u0153uvre longtemps censur\u00e9e va conna\u00eetre un immense succ\u00e8s, pour ses vertus pol\u00e9miques autant que dramatiques.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il y a quelque chose de plus fou que ma pi\u00e8ce, c\u2019est son succ\u00e8s\u00a0!\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1236\" class=\"cit-num\">1236<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">BEAUMARCHAIS<\/span> (1732-1799). <em>Beaumarchais et son temps\u00a0: \u00e9tudes sur la soci\u00e9t\u00e9 en France au <span class=\"caps\">XVIII<\/span>e si\u00e8cle d\u2019apr\u00e8s des documents in\u00e9dits<\/em> (1836), Louis de Lom\u00e9nie<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sous-titr\u00e9e<em> La Folle Journ\u00e9e<\/em>, la pi\u00e8ce sera jou\u00e9e plus de cent fois de suite \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise \u2013 un record, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Mais Beaumarchais en fait trop (comme toujours), se retrouve \u00e0 la prison de Saint-Lazare (mars\u00a01785) et sa popularit\u00e9 ne sera jamais plus ce qu\u2019elle fut au soir du <em>Mariage<\/em> qui prit valeur de symbole.<\/p>\n<p>Selon Antoine Vitez, administrateur de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise qui monta la pi\u00e8ce pour le bicentenaire de la R\u00e9volution en 1989, \u00ab\u00a0<em>Le Mariage de Figaro<\/em> est tr\u00e8s l\u00e9gitimement consid\u00e9r\u00e9 comme une pi\u00e8ce r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb. Il est des \u0153uvres de po\u00e8tes g\u00e9niaux qui proph\u00e9tisent ce qui va se passer avec une acuit\u00e9 extr\u00eame. <em>La Chinoise<\/em> de Godard, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 Mai 68 avant Mai 68, et <em>Les Bains<\/em> de Ma\u00efakowski, en 1929, la description de ce que serait le stalinisme avant le stalinisme. Deux autres g\u00e9nies de l\u2019impertinence qui a d\u00e9cid\u00e9ment bien des vertus culturelles.<\/p>\n<\/div>\n<style>\r\n        a .cit-num {\r\n            text-decoration: none !important;\r\n            color: inherit !important;\r\n        }\r\n    <\/style>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019impertinence se d\u00e9finit au fil de l\u2019action. Elle a naturellement ses grands classiques&nbsp;: Voltaire et Beaumarchais font carri\u00e8re dans le genre au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, mais Rousseau et Diderot ne sont pas en reste. D\u00e9j\u00e0 au si\u00e8cle de Louis XIV, Moli\u00e8re et La Fontaine s\u2019illustr\u00e8rent avec leur g\u00e9nie propre. D\u2019autres classiques de la litt\u00e9rature furent [&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","theme-transparent-header-meta":"","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"default","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-5)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"tablet":{"background-color":"","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"mobile":{"background-color":"","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""}},"ast-content-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"tablet":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"mobile":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""}},"iawp_total_views":101,"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"class_list":["post-10027","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-edito-de-la-semaine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10027","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10027"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10027\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12141,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10027\/revisions\/12141"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10027"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10027"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10027"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}