{"id":1982,"date":"2025-06-02T00:00:00","date_gmt":"2025-06-01T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/2025\/06\/19\/ces-etrangers-qui-firent-lhistoire-de-france-de-vasarely-a-guetary\/"},"modified":"2025-08-12T08:42:56","modified_gmt":"2025-08-12T06:42:56","slug":"ces-etrangers-qui-firent-lhistoire-de-france-de-vasarely-a-guetary","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/ces-etrangers-qui-firent-lhistoire-de-france-de-vasarely-a-guetary\/","title":{"rendered":"Ces \u00e9trangers qui firent l\u2019Histoire de France (de Vasarely \u00e0 Gu\u00e9tary)"},"content":{"rendered":"<div class=\"field-item even\">\n<p>\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\"><a href=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/boutique\/\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/histoire-en-citations-volume-9.jpg\" width=\"165\" height=\"220\" style=\"float: left;margin: 10px 15px\"><\/a>\u00ab\u00a0Nul doute que notre patrie ne doive beaucoup \u00e0 l\u2019influence \u00e9trang\u00e8re. Toutes les races du monde ont contribu\u00e9 pour doter cette Pandore. [\u2026] Races sur races, peuples sur peuples.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jules <span class=\"caps\">MICHELET<\/span> (1798-1874 ), <em>Histoire de France<\/em>, tome I (1835)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019immigration n\u2019est pas trait\u00e9 en tant que tel. Il m\u00e9rite pourtant d\u2019\u00eatre repens\u00e9 \u00e0 l\u2019aune de ces noms plus ou moins c\u00e9l\u00e8bres.<\/p>\n<ul>\n<li>Diversit\u00e9 d\u2019apports en toute \u00e9poque, avec une majorit\u00e9 de reines (m\u00e8res et r\u00e9gentes) sous l\u2019Ancien R\u00e9gime, d\u2019auteurs et d\u2019artistes (cr\u00e9ateurs ou interpr\u00e8tes) \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine.<\/li>\n<li>Parit\u00e9 num\u00e9rique entre les femmes et les hommes, fait historique exceptionnel.<\/li>\n<li>Origine latine (italienne, espagnole, roumaine), slave (polonais) et de proximit\u00e9 (belge, suisse), plus rarement anglo-saxonne et orientale.<\/li>\n<li>Des noms peuvent surprendre\u00a0: Mazarin, Lully, Rousseau, la comtesse de S\u00e9gur, Le Corbusier, Yves Montand, Pierre Cardin\u2026 et tant d\u2019autres \u00e0 (re)d\u00e9couvrir.<\/li>\n<\/ul>\n<p><a href=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/boutique\/\">Revivez toute l\u2019Histoire en citations dans nos Chroniques<\/a>, livres \u00e9lectroniques qui racontent l\u2019histoire de France de la Gaule \u00e0 nos jours, en 3 500 citations num\u00e9rot\u00e9es, sourc\u00e9es, replac\u00e9es dans leur contexte, et sign\u00e9es par pr\u00e8s de 1 200 auteurs.<\/p>\n<h3><span class=\"caps\">VII<\/span>. \u00c9poque contemporaine\u00a0: toute en diversit\u00e9 \u00e0 dominante artistique.<\/h3>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/victor_vasarely.jpg\" alt=\"Victor Vasarely citations\" title=\"Victor Vasarely citations\" width=\"460\" height=\"364\"><\/p>\n<h4>Victor <span class=\"caps\">VASARELY<\/span> (1906-1997), artiste austro-hongrois venu \u00e0 Paris pour travailler le graphisme publicitaire, mondialement reconnu comme le cr\u00e9ateur de l\u2019op-art ou art optique.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je ne propose pas de mod\u00e8les id\u00e9ologiques ou sentimentaux \u00e0 mes contemporains. <br>Relier le degr\u00e9 d\u2019art \u00e0 la quantit\u00e9 de souffrance endur\u00e9e est une id\u00e9e r\u00e9cente et romantique\u00a0: Verlaine, que les enfants poursuivaient \u00e0 coups de cailloux\u00a0; Baudelaire, dandy fun\u00e8bre, distillant son m\u00e9pris \u00e0 travers des vapeurs d\u2019opium.\u00a0\u00bb<span id=\"1\" class=\"cit-num\">1<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Victor <span class=\"caps\">VASARELY<\/span> (1906-1997), savoir.fr\/biographie-victor-vasarely<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En vertu de quoi Vasarely est \u00e0 l\u2019origine d\u2019une v\u00e9ritable r\u00e9volution artistique, \u00e0 la fois totale dans ses intentions et limit\u00e9e dans ses applications.<\/p>\n<p>N\u00e9 \u00e0 P\u00e9cs en Hongrie, il commence des \u00e9tudes de m\u00e9decine (1925-1927). Il abandonne, pour s\u2019inscrire aux Beaux-arts (1927-1929) et au <em>Bauhaus<\/em> de Budapest. Premi\u00e8re exposition personnelle en 1930. La m\u00eame ann\u00e9e, il ne r\u00e9siste pas \u00e0 l\u2019attrait de Paris, capitale de l\u2019avant-garde artistique. Il s\u2019installe \u00e0 Arcueil (Val de Marne) avec son \u00e9pouse Claire (Kl\u00e1ra) Spinner.<\/p>\n<p>Il d\u00e9bute comme artiste graphiste dans des agences publicitaires (notamment Havas). Il effectue son premier travail majeur d\u2019op-art, <em>Zebra<\/em> (1937-1938)\u00a0: peinture enti\u00e8rement constitu\u00e9e de bandes noires et blanches, courbes parall\u00e8les et rapproch\u00e9es de mani\u00e8re \u00e0 donner l\u2019impression tridimensionnelle d\u2019un z\u00e8bre, Il reproduit ce proc\u00e9d\u00e9 en 1939 dans des gouaches de deux z\u00e8bres aux cous enlac\u00e9s et une lithographie d\u2019un z\u00e8bre au galop.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 40, il abandonne les arts appliqu\u00e9s et opte pour une cr\u00e9ation picturale abstraite. En 1955, il d\u00e9finit l\u2019Art cin\u00e9tique dans le \u00ab\u00a0Manifeste jaune\u00a0\u00bb \u00e0 la galerie Denise Ren\u00e9, en bonne compagnie avec Marcel Duchamp, Alexander Calder, Jes\u00fas Rafael Soto, Jean Tinguely, Pol Bury et Robert Jacobsen. En 1965, il participe \u00e0 l\u2019exposition du MoMA rest\u00e9e culte, \u00ab\u00a0<em>Responsive Eyes<\/em>\u00a0\u00bb \u00e0 New York, cependant que le jeune Brian de Palma filme le vernissage. C\u2019est la cons\u00e9cration de l\u2019Art optique (Op Art). L\u2019artiste cin\u00e9tique qui r\u00eave de l\u2019av\u00e8nement d\u2019une \u00ab\u00a0civilisation-culture plan\u00e9taire\u00a0\u00bb se retrouve expos\u00e9 dans les grands mus\u00e9es du monde.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 70, ils sont trois\u00a0: Picasso, Dal\u00ed et Vasarely. Les formes g\u00e9om\u00e9triques du chef de file de l\u2019art optique saturent l\u2019espace public et l\u2019imaginaire collectif, font vibrer les int\u00e9rieurs des Fran\u00e7ais et les fleurons de l\u2019industrie hexagonale dont il con\u00e7oit les logos, L\u2019Or\u00e9al en t\u00eate. Vasarely s\u2019invite sur la pochette <em>Space Oddity<\/em> de David Bowie, dans les d\u00e9cors t\u00e9l\u00e9 de Jean-Christophe Averty, les s\u00e9ries de mode, toutes les couvertures de la collection \u00ab\u00a0Tel\u00a0\u00bb chez Gallimard. Ami du pr\u00e9sident Pompidou tr\u00e8s amateur d\u2019art moderne, il signe le portrait officiel qui flotte toujours dans le forum de Beaubourg.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le moment crucial de chaque artiste est sa transmutation \u00ab\u00a0d\u2019\u00eatre r\u00e9cepteur\u00a0\u00bb en \u00ab\u00a0\u00eatre \u00e9metteur\u00a0\u00bb\u00a0: l\u00e0, il devient cr\u00e9ateur, \u00eatre rarissime d\u00e9couvrant son r\u00f4le qui consiste \u00e0 donner.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Victor <span class=\"caps\">VASARELY<\/span> (1906-1997), <em>Plasti-cit\u00e9<\/em> (1983)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il d\u00e9veloppe d\u00e9sormais son propre mod\u00e8le d\u2019art abstrait g\u00e9om\u00e9trique, travaillant dans divers mat\u00e9riaux, employant un nombre minimal de formes et de couleurs. En 1972, il r\u00e9alise la fa\u00e7ade des premiers studios parisiens de <span class=\"caps\">RTL<\/span> (22, rue Bayard, 8e arrondissement), habill\u00e9e de lames m\u00e9talliques. Class\u00e9e aux Monuments historiques, cette \u0153uvre est d\u00e9mont\u00e9e lors du d\u00e9m\u00e9nagement de la radio en 2017. On la retrouvera \u00e0 la Fondation Vasarely d\u2019Aix-en-Provence.<\/p>\n<p>Il travaille encore pour de nombreuses entreprises et m\u00e9tamorphose le logotype de Renault. De cette collaboration naitra une s\u00e9rie d\u2019\u0153uvres install\u00e9es au bord d\u2019autoroutes fran\u00e7aises, l\u2019artiste b\u00e9n\u00e9ficiant du savoir-faire technologique des laboratoires de peinture de Renault.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019autoroute r\u00e9alise le mariage heureux des paysages naturels et artificiels.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Victor <span class=\"caps\">VASARELY<\/span> (1906-1997), cit\u00e9 dans \u00ab\u00a0Vasarely, le p\u00e8re de l\u2019art optique\u00a0\u00bb, 27 octobre 2016, Histoire du design graphique<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En 1976, il cr\u00e9e la Fondation Vasarely \u00e0 Aix-en-Provence, dans un b\u00e2timent de seize volumes hexagonaux qu\u2019il con\u00e7oit enti\u00e8rement, pour concr\u00e9tiser sa conception de l\u2019int\u00e9gration de l\u2019art dans la cit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour lui, comme le r\u00e9sume Michel Gauhtier (Conservateur au Centre Pompidou, critique d\u2019art, inspecteur de la cr\u00e9ation artistique au Minist\u00e8re de la Culture) \u00ab\u00a0l\u2019art peut changer la vie, mais \u00e0 condition de se changer lui-m\u00eame, de modifier radicalement son processus de conception et de production\u00a0\u00bb. Ainsi Vasarely va-t-il cr\u00e9er le langage en open-source d\u2019un art que chacun peut s\u2019approprier \u00e0 l\u2019image de son alphabet de couleur. La cybern\u00e9tique comme une r\u00e9volution d\u00e9mocratique qui ne serait pas confisqu\u00e9e, comme un logiciel libre qui ferait de nous tous des cr\u00e9ateurs-programmeurs. Voil\u00e0 ce qu\u2019anticipe Vasarely.<\/p>\n<p>Il met en place un Centre d\u2019Art contemporain et un laboratoire de rencontre et de recherche r\u00e9unissant les architectes, les artistes, les ing\u00e9nieurs, les urbanistes\u2026<\/p>\n<p>Mais ces \u0153uvres sont ais\u00e9ment reproductibles. Cinquante ans apr\u00e8s, des centaines de \u00ab\u00a0tableaux\u00a0\u00bb volatilis\u00e9s ou diss\u00e9min\u00e9s \u00e0 travers le monde, une avalanche de proc\u00e9dures civiles et p\u00e9nales, plus de quinze ans d\u2019enqu\u00eate durant lesquels pas moins de six juges d\u2019instruction se sont relay\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 une saisie surr\u00e9aliste du <span class=\"caps\">FBI<\/span> \u00e0 Porto Rico\u00a0: la succession Vasarely n\u2019en finit pas de faire des vagues et ses \u0153uvres personnelles sont trop facilement reproductibles \u2013 ce qu\u2019il souhaitait le premier.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/samuel_beckett.jpg\" width=\"600\" height=\"400\"><\/p>\n<h4>Samuel Beckett (1906-1989), po\u00e8te et romancier irlandais, cr\u00e9ateur \u00e0 Paris du \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tre de l\u2019absurde\u00a0\u00bb, prix Nobel de Litt\u00e9rature (1969), pass\u00e9 de l\u2019humour du d\u00e9sespoir au silence du n\u00e9ant.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Samuel Beckett fut l\u2019auteur, en anglais puis en fran\u00e7ais, de romans et de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre qui expriment l\u2019angoisse devant l\u2019absurdit\u00e9 de la condition humaine. Le temps qui passe r\u00e9duit les personnages \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9\u00a0; on ne peut que meubler le temps de paroles dont l\u2019\u00e9cho ne sert \u00e0 rien.\u00a0\u00bb<span id=\"2\" class=\"cit-num\">2<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Larousse<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Signe particulier\u00a0dans sa bibliographie\u00a0: ses romans (<em>Murphy, Molloy, Malone meurt, L\u2019Innommable<\/em>) eurent peu de lecteurs, mais restent sources de citations o\u00f9 l\u2019auteur secret se d\u00e9voile, alors que son th\u00e9\u00e2tre connut un succ\u00e8s mondial, pour une pi\u00e8ce embl\u00e9matique du \u00ab\u00a0nouveau th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb des ann\u00e9es 1950-1960\u00a0: <em>En attendant Godot.<\/em><\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0\u00c0 force d\u2019appeler \u00e7a ma vie, je vais finir par y croire. C\u2019est le principe de la publicit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Samuel <span class=\"caps\">BECKETT<\/span> (1906-1989), <em>Molloy<\/em> (1951)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Enfance classique de petit protestant irlandais, dans une famille issue de huguenots fran\u00e7ais \u00e9migr\u00e9s apr\u00e8s la R\u00e9vocation de l\u2019\u00c9dit de Nantes sous Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span>. Entre hymnes et psaumes, c\u2019est aussi un sportif pratiquant (cricket, rugby) et studieux par nature qui se lance dans l\u2019apprentissage du fran\u00e7ais. Profitant de ses vacances, il parcourt les ch\u00e2teaux de la Loire et voyage en Toscane \u00e0 la qu\u00eate de Dante. \u00a0En 1926, il obtient son <em>Bachelor of Arts<\/em> (licence de lettres), commence \u00e0 enseigner au <em>Campbell College<\/em> de Belfast. Et il part pour Paris (octobre 1928).<\/p>\n<p>Lecteur \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure et charg\u00e9 de cours \u00e0 la Sorbonne, il d\u00e9couvre la ville des lettres et des arts. De nature solitaire et asocial, il rencontre son compatriote James Joyce (1882-1941) auquel il consacrera un essai. Leurs \u0153uvres les opposent\u00a0: Joyce joue \u00e0 pulv\u00e9riser sa culture dans des milliers de jeux sur les mots, se fabriquant une langue propre. Beckett se d\u00e9pouillera de sa propre langue, ses personnages dramatiques \u00e9voluant sur un sol incertain, quand ils ne sont pas prisonniers ou immobiles. Mais l\u2019amiti\u00e9 les rapproche\u00a0: Joyce encouragera Beckett \u00e0 faire publier son premier roman <em>Murphy<\/em> (1938, en anglais) et quand il perdra peu \u00e0 peu la vue, Beckett l\u2019aidera dans l\u2019\u00e9criture de <em>Finnegans Wake<\/em> (1939).<\/p>\n<p>De retour dans son pays en 1930, Beckett enseigne le fran\u00e7ais \u00e0 Dublin. Il gagne un concours de po\u00e9sie avec <em>Whoroscope<\/em> compos\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te, r\u00e9flexions \u00e9gren\u00e9es par un Descartes perplexe devant un \u0153uf qu\u2019on vient de lui servir\u2026 Son mal \u00eatre existentiel devenant pathologique, il recourt \u00e0 l\u2019analyse. D\u2019apr\u00e8s son psychanalyste Wilfred Bion, tous ses maux viennent des relations avec sa m\u00e8re et de son \u00e9ducation rigide. En le mettant sur un pi\u00e9destal, elle aurait contribu\u00e9 \u00e0 son isolement social par un sentiment de sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle\u2026 La rupture avec sa m\u00e8re n\u2019arrangera rien. Mais en 1932, Beckett abandonne le m\u00e9tier qui la rassurait,\u00a0l\u2019enseignement, \u00ab\u00a0ne pouvant [se] pr\u00eater davantage \u00e0 ce qui \u00e9tait pour [lui] une chose infaisable\u00a0\u00bb. Il se consacrera d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019\u00e9criture\u2026 et l\u2019angoisse n\u2019en finira plus de marquer son \u0153uvre.<\/p>\n<p>L\u2019Entre-deux-guerres est un contexte naturellement anxiog\u00e8ne. Apr\u00e8s l\u2019assassinat du pr\u00e9sident Paul Doumer (1932), une vague de x\u00e9nophobie parcourt la France et les papiers de Beckett ne sont pas en r\u00e8gle. Reparti en Angleterre, la mort de son p\u00e8re (1933) lui permet de vivre (chichement) sur sa part d\u2019h\u00e9ritage, de voyager en Allemagne, de retourner en Irlande. Quand la Seconde Guerre mondiale \u00e9clate, il choisit de revenir en France, pr\u00e9f\u00e9rant \u00ab\u00a0la France en guerre \u00e0 l\u2019Irlande en paix\u00a0\u00bb. Il participe \u00e0 la R\u00e9sistance avec Suzanne, sa future femme, avant de se r\u00e9fugier dans un village du Vaucluse\u00a0: ouvrier agricole pour vivre, il \u00e9crit la nuit \u2013 et d\u00e9sormais en fran\u00e7ais. Son premier roman, <em>Murphy<\/em>, sort chez Bordas (1947). Toutes ses \u0153uvres seront ensuite publi\u00e9es aux \u00c9ditions de Minuit, \u00e0 commencer par sa premi\u00e8re pi\u00e8ce, <em>En attendant Godot (1953).<\/em><\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais m\u00eame pas, surtout pas, s\u2019il existe. Et je ne sais pas s\u2019ils y croient ou non, les deux qui l\u2019attendent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Samuel <span class=\"caps\">BECKETT<\/span> (1906-1989), Lettre \u00e0 Michel Polac, janvier 1952. theatre-contemporain.net<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Qui est Godot\u00a0? Son nom \u00e9voque Dieu en anglais, God, un Dieu qu\u2019on attend et qui ne vient jamais. La lettre de Beckett au journaliste curieux d\u2019en savoir plus sur l\u2019\u0153uvre pas encore cr\u00e9\u00e9e (au sens th\u00e9\u00e2tral) refl\u00e8te surtout son refus d\u2019\u00e9piloguer, commenter, interpr\u00e9ter\u2026<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je n\u2019ai pas d\u2019id\u00e9es sur le th\u00e9\u00e2tre. Je n\u2019y connais rien. Je n\u2019y vais pas. C\u2019est admissible. Ce qui l\u2019est sans doute moins, c\u2019est d\u2019abord, dans ces conditions, d\u2019\u00e9crire une pi\u00e8ce, et ensuite, l\u2019ayant fait, de ne pas avoir d\u2019id\u00e9es sur elle non plus. C\u2019est malheureusement mon cas. Il n\u2019est pas donn\u00e9 \u00e0 tous de pouvoir passer du monde qui s\u2019ouvre sous la page \u00e0 celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le Caf\u00e9 du Commerce. Je ne sais pas plus sur cette pi\u00e8ce que celui qui arrive \u00e0 la lire avec attention. Je ne sais pas dans quel esprit je l\u2019ai \u00e9crite. Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu\u2019ils disent, ce qu\u2019ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect, j\u2019ai d\u00fb indiquer le peu que j\u2019ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple. Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais m\u00eame pas, surtout pas, s\u2019il existe. Et je ne sais pas s\u2019ils y croient ou non, les deux qui l\u2019attendent.\u00a0Quant \u00e0 vouloir trouver \u00e0 tout cela un sens plus large et plus \u00e9lev\u00e9, \u00e0 emporter apr\u00e8s le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d\u2019en voir l\u2019int\u00e9r\u00eat. Mais ce doit \u00eatre possible.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Blin n\u2019a pas encore trouv\u00e9 un th\u00e9\u00e2tre. Vaguement question parait-il du Monceau, sp\u00e9cialis\u00e9 dans la cale\u00e7onnade. Il est vrai qu\u2019Estragon perd son pantalon \u00e0 la fin du deux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Samuel <span class=\"caps\">BECKETT<\/span> (1906-1989), Lettre \u00e0 Mania P\u00e9ron, 15 avril 1952<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mania (ou Maya) Peron une amie connue dans la R\u00e9sistance, assiste Beckett dans son difficile parcours d\u2019auteur. Seule certitude dans cette affaire th\u00e9\u00e2trale\u00a0: le nom du metteur en sc\u00e8ne. Roger Blin (1907-1984) joue un r\u00f4le important dans l\u2019\u00e9mergence de cette nouvelle vague dramatique. Il a d\u00e9j\u00e0 mis en sc\u00e8ne Arthur Adamov au th\u00e9\u00e2tre des Noctambules, <em>La Grande et la petite man\u0153uvre<\/em>. Il mettra en sc\u00e8ne Beckett au th\u00e9\u00e2tre de Babylone (et non pas au Monceau) et fera d\u00e9couvrir Jean Genet, <em>Les N\u00e8gres<\/em> (au Lut\u00e8ce). Ces petites salles surnomm\u00e9es \u00ab\u00a0les pissotti\u00e8res du Quartier latin\u00a0\u00bb ont permis l\u2019\u00e9mergence de ce r\u00e9pertoire d\u00e9jant\u00e9 des ann\u00e9es 1950-60, devenu aujourd\u2019hui \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb. La plupart ont disparu, le th\u00e9\u00e2tre de la Huchette (o\u00f9 nous allons retrouver Ionesco et sa<em> Cantatrice chauve<\/em>) fait exception \u00e0 la r\u00e8gle.<em><br><\/em><\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019esprit de la pi\u00e8ce (\u2026), c\u2019est que rien n\u2019est plus grotesque que le tragique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Samuel <span class=\"caps\">BECKETT<\/span> (1906-1989), Lettre \u00e0 Roger Blin, 9 janvier 1953<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Id\u00e9e fondamentale chez Beckett, qui s\u2019impose d\u00e8s sa premi\u00e8re pi\u00e8ce, <em>En attendant Godot<\/em> (1953).<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9\u2026 Deux curieux personnages \u00e0 l\u2019allure de clochards, Vladimir et Estragon, se rencontrent dans un lieu impr\u00e9cis, au pied d\u2019un arbre squelettique. Leur but\u00a0: attendre Godot, \u00e9nigmatique personnage dont on ne saura jamais rien. Ils ne savent pas quand il viendra, ni m\u00eame s\u2019il viendra vraiment. Ni qui il est\u2026 Un autre couple passe, Pozzo le ma\u00eetre, tenant en laisse son esclave Lucky, symbole de notre civilisation.<\/p>\n<p>Le public est comme la critique, tr\u00e8s partag\u00e9. Des spectateurs protestent, s\u2019en prennent aux com\u00e9diens, partent avant la fin. Cela attire un nouveau public de curieux et le bouche-\u00e0-oreille finit par fonctionner. Beckett peut d\u00e9sormais vivre de sa plume et, autre \u00ab\u00a0miracle\u00a0\u00bb, l\u2019auteur va devenir mondialement c\u00e9l\u00e8bre \u2013 sans rien changer \u00e0 son mode de vie.<\/p>\n<p>Quelques citations d\u2019<em>En attendant Godot<\/em> refl\u00e8tent le fond et la forme de son \u0153uvre la plus \u00ab\u00a0facile\u00a0\u00bb, en tout cas la plus explicite.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Nous naissons tous fous. Quelques-uns le demeurent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Quant \u00e0 d\u00e9finir la folie\u2026 il n\u2019en est pas question. Mais Beckett qui a fr\u00e9quent\u00e9 la psychanalyse ne s\u2019est jamais senti \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb et en souffrira jusqu\u2019\u00e0 sa mort.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce dialogue entre deux clochards nous les montre tr\u00e8s bavards, \u00e0 propos de tout et de rien, comme tant de gens \u00e0 fuir, pour Beckett. Dans ses pi\u00e8ces \u00e0 venir, le silence prendra de plus en plus de place\u2026<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Voil\u00e0 l\u2019homme tout entier, s\u2019en prenant \u00e0 sa chaussure alors que c\u2019est son pied le coupable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les deux h\u00e9ros parlent chaussure et pied douloureux. Cette pr\u00e9occupation banale devient source de comique irr\u00e9sistible. Il y en a d\u2019autres. Le <span class=\"caps\">RIRE<\/span> est sans conteste l\u2019une des raisons du succ\u00e8s de ce r\u00e9pertoire absurde et Ionesco (\u00e0 suivre) saura l\u2019exploiter plus syst\u00e9matiquement que Beckett, d\u2019o\u00f9 ses succ\u00e8s grandissants au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les larmes du monde sont immuables. Pour chacun qui se met \u00e0 pleurer, quelque part un autre s\u2019arr\u00eate. Il en va de m\u00eame du rire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et larmes ou rires, on n\u2019y peut rien. Alors, \u00e0 quoi bon \u00e9crire\u2026 Sauf \u00e0 pousser plus loin encore le d\u00e9fi beckettien\u00a0!<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9cris quelque chose qui est encore pire\u2026 plut\u00f4t difficile et elliptique, comptant surtout sur la force du texte pour griffer, plus inhumain que Godot.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Samuel <span class=\"caps\">BECKETT<\/span> (1906-1989), \u00e0 propos de <em>Fin de partie<\/em> (1957). Cit\u00e9 par Ludovic Janvier, <em>Beckett<\/em> (1989)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette fois, l\u2019auteur annonce la couleur, persiste\u2026 et signe sa deuxi\u00e8me pi\u00e8ce.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Rien n\u2019est plus dr\u00f4le que le malheur. C\u2019est la chose la plus comique du monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Samuel <span class=\"caps\">BECKETT<\/span> (1906-1989), <em>Fin de partie<\/em> (1957)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le comique joue toujours un r\u00f4le central pour \u00e9viter le pi\u00e8ge de l\u2019abstraction philosophique et l\u2019esth\u00e9tique de la sensibilit\u00e9\u00a0! Il pr\u00e9serve en m\u00eame temps le tragique de toute sentimentalit\u00e9. Quant au langage, il est plus d\u00e9structur\u00e9 que jamais et le rire n\u2019est plus si \u00e9vident, m\u00eame pour les deux personnages\u00a0en sc\u00e8ne\u00a0: \u00ab\u00a0Veux-tu que nous pouffions un bon coup ensemble\u00a0? \u2014 Je ne pourrais plus pouffer aujourd\u2019hui.\u00a0\u00bb On ne saurait mieux dire. Et Hamm le paralytique semble douter de sa propre existence\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 l\u00e0.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Oh\u00a0! les beaux jours\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Samuel <span class=\"caps\">BECKETT<\/span> (1906-1989), titre et r\u00e9plique de la pi\u00e8ce (1961), mise en sc\u00e8ne de Roger Blin au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Simple \u00e0 r\u00e9sumer. Au milieu d\u2019un paysage de d\u00e9sert br\u00fbl\u00e9, une sonnerie stridente retentit. Winnie se r\u00e9veille et vaque \u00e0 ses occupations. Signe particulier\u00a0: son corps enterr\u00e9 dans le sable jusqu\u2019au-dessus de la taille\u2026 et bient\u00f4t jusqu\u2019au cou. Absorb\u00e9e par la terre, elle se sent l\u00e9g\u00e8re et feint d\u2019ignorer son ensablement. Elle prie, se pr\u00e9pare, discourt, fredonne, se plaint, \u00e9voque des bribes de souvenirs, fait l\u2019inventaire de son sac et de ses objets familiers. Elle s\u2019adresse \u00e0 son tendre ami Willie, second personnage \u00e0 peine visible, poussant de temps en temps quelques grognements. Winnie s\u2019accommode de son malheur avec gr\u00e2ce et joue \u00e0 s\u2019imaginer qu\u2019elle vit toujours de beaux jours, cependant qu\u2019elle perd peu \u00e0 peu la m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Madeleine Renaud incarne \u00e0 ravir le r\u00f4le qu\u2019elle reprendra jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, son mari Jean-Louis Barrault, directeur de l\u2019Od\u00e9on (jusqu\u2019en mai 1968), exceptionnellement figurant, revient au mime de ses d\u00e9buts (voir, revoir<em> Les Enfants du paradis<\/em> de Marcel Carn\u00e9). Quant \u00e0 Beckett, il va bient\u00f4t pousser le minimalisme jusqu\u2019aux limites th\u00e9\u00e2trales.<\/p>\n<p>La pauvret\u00e9 des d\u00e9cors et l\u2019absence de tout contenu id\u00e9ologique, voire de toute psychologie, laissent d\u00e9sormais \u00e0 nu d\u2019\u00e9tranges figures. Des dialogues d\u00e9cousus et sans suite de vagabonds et d\u2019infirmes vont confirmer la fatalit\u00e9 qui les domine et les fige dans une permanence d\u00e9finitive, sans pass\u00e9 et sans avenir. Ces hommes sont-ils encore des \u00eatres\u00a0? Les trois protagonistes de <em>Com\u00e9die<\/em> (1963) sont r\u00e9duits \u00e0 des voix sortant de grandes jarres o\u00f9 ils sont prisonniers. Dans <em>Pas moi<\/em> (1970), une simple bouche \u00e9merge de l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n<p>M\u00eame la critique la plus avant-gardiste se lasse\u2026 Son \u00e9criture \u00e9volue vers des \u0153uvres toujours plus minimales et des formes vari\u00e9es\u00a0: mimes, pi\u00e8ces radiophoniques ou t\u00e9l\u00e9visuelles, cin\u00e9ma. Beckett est partout sollicit\u00e9. Ce rythme de travail intense s\u2019accompagne de nombreux probl\u00e8mes de sant\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Quelle humiliation pour un homme si orgueilleux\u00a0! La tristesse d\u2019\u00eatre compris\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">\u00c9mil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995), <em>Cahiers 1957-1972<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le prix Nobel de litt\u00e9rature lui est attribu\u00e9 en 1969\u00a0: il consid\u00e8re cela comme une \u00ab\u00a0catastrophe\u00a0\u00bb. En fait, il rejette la Beckett-mania et cette r\u00e9compense accro\u00eet consid\u00e9rablement l\u2019int\u00e9r\u00eat de la recherche universitaire pour son \u0153uvre. D\u2019autres \u00e9crivains s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 lui, un flot de romanciers et de dramaturges, de critiques litt\u00e9raires et de professeurs passent par Paris pour le rencontrer. Son d\u00e9sarroi de nouveau Nobel s\u2019explique aussi par son d\u00e9sint\u00e9r\u00eat absolu pour les mondanit\u00e9s et les devoirs aff\u00e9rents. Mais il ne le refuse pas. Son \u00e9diteur et ami J\u00e9r\u00f4me Lindon va chercher le prix \u2013 il distribuera le montant de la dotation \u00e0 ses amis.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0D\u2019abord j\u2019\u00e9tais prisonnier des autres. Alors je les ai quitt\u00e9s. Puis j\u2019\u00e9tais prisonnier de moi. C\u2019\u00e9tait pire. Alors je me suis quitt\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Samuel <span class=\"caps\">BECKETT<\/span> (1906-1989), <em>Eleutheria<\/em>, pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre de 17 personnages, \u00e9dition posthume (contre la volont\u00e9 de l\u2019auteur)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le plus \u00e9tonnant, c\u2019est qu\u2019il \u00e9crit ces mots pr\u00e9monitoires vers 1937-38. La psychanalyse a expliqu\u00e9 son mal \u00eatre, mais sans le gu\u00e9rir. La cr\u00e9ation \u00e9tait-elle \u00e0 ce prix\u00a0? On a vu ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 chez certains peintres, mais Beckett reste un \u00ab\u00a0cas clinique\u00a0\u00bb extr\u00eame, en litt\u00e9rature.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Oh tout finir\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Samuel <span class=\"caps\">BECKETT<\/span> (1906-1989), derniers mots de <em>Soubresauts<\/em> (1989), son dernier livre<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Le vacarme dans son esprit soi-disant jusqu\u2019\u00e0 plus rien depuis ses tr\u00e9fonds qu\u2019\u00e0 peine \u00e0 peine de loin en loin oh finir. N\u2019importe comment n\u2019importe o\u00f9. Temps et peine et soi soi-disant. Oh tout finir\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Souffrant d\u2019emphys\u00e8me et de la maladie de Parkinson, Beckett se retrouve comme le personnage de Moran dans <em>Molloy\u00a0<\/em>(1951)\u00a0: \u00ab\u00a0\u00catre vraiment enfin dans l\u2019impossibilit\u00e9 de bouger, \u00e7a doit \u00eatre quelque chose\u00a0! J\u2019ai l\u2019esprit qui fond quand j\u2019y pense.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c0 la toute fin de sa vie (83 ans), dans sa maison de retraite sinistre, Beckett, avec sa bouteille de whisky Jameson (\u2018en direction de l\u2019Irlande\u2019) et ne refusant pas un cigare, re\u00e7oit encore ses amis. Il est \u00e9l\u00e9gant, comme toujours, et, aussit\u00f4t, r\u00e9citation de po\u00e8mes. Quelques mois apr\u00e8s, il s\u2019effondre, et r\u00e9cite encore de la po\u00e9sie jusque dans son d\u00e9lire. Il meurt enfin le 12 d\u00e9cembre 1989. Dehors, les journalistes sont \u00e0 l\u2019aff\u00fbt \u2018comme des vautours\u2019, et les n\u00e9crologies d\u2019un Prix Nobel de litt\u00e9rature sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00eates.\u00a0\u00bb Philippe Sollers.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/eugene_ionesco.jpg\" width=\"600\" height=\"400\"><\/p>\n<h4>Eug\u00e8ne Ionesco (1909-1994), roumain, cr\u00e9ateur avec Beckett du th\u00e9\u00e2tre de l\u2019absurde \u00e0 Paris\u00a0: consacr\u00e9e plus tardivement, sa Cantatrice chauve bat le record mondial de 20 000 repr\u00e9sentations \u00e0 la Huchette.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0En disant que Beckett est le promoteur du th\u00e9\u00e2tre de l\u2019absurde, en cachant que c\u2019\u00e9tait moi, les journalistes et les historiens litt\u00e9raires amateurs commettent une d\u00e9sinformation dont je suis victime et qui est calcul\u00e9e.\u00a0\u00bb<span id=\"12\" class=\"cit-num\">12<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Eug\u00e8ne <span class=\"caps\">IONESCO<\/span> (1909-1994), Andr\u00e9 Degaine, <em>La Grande Histoire du Th\u00e9\u00e2tre dessin\u00e9e<\/em> (1992)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Notons qu\u2019il r\u00e9cusera toujours le qualificatif d\u2019absurde, lui pr\u00e9f\u00e9rant le terme d\u2019insolite.<\/p>\n<p>C\u2019est le chef de file du \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tre de l\u2019absurde\u00a0\u00bb aux c\u00f4t\u00e9s de Samuel Beckett et Arthur Adamov \u2013 paradoxe de ces trois \u00e9trangers, russe, irlandais, roumain,\u00a0\u00e0 l\u2019origine du nouveau th\u00e9\u00e2tre \u00e0 Paris\u00a0! Mais la capitale des arts attire les meilleurs. Arthur Adamov (1908-1970), russo-arm\u00e9nien tr\u00e8s politis\u00e9, le g\u00eane moins, bien consid\u00e9r\u00e9 par la critique, mais \u00e0 l\u2019audience plus confidentielle.<\/p>\n<p>Vis-\u00e0-vis de Beckett, Ionesco est partag\u00e9 entre l\u2019admiration et l\u2019agacement d\u2019\u00eatre mis en concurrence avec l\u2019auteur irlandais. Il insiste sur le fait qu\u2019<em>En attendant Godot<\/em> (1953) est arriv\u00e9 trois ans apr\u00e8s <em>La Cantatrice chauve<\/em>, deux ans apr\u00e8s<em> La Le\u00e7on<\/em> et un an apr\u00e8s<em> Les Chaises<\/em>.<\/p>\n<p>Comparaison in\u00e9vitable entre les deux dramaturges\u00a0: contemporain, confr\u00e8re et concurrent sur le terrain de l\u2019avant-garde th\u00e9\u00e2trale, Ionesco est carri\u00e9riste comme la plupart des auteurs, Becket faisant exception \u00e0 la r\u00e8gle\u00a0! Mais Beckett d\u00e9bute avec <em>Godot<\/em>, sa pi\u00e8ce qui passe le mieux la rampe \u2013 son seul succ\u00e8s international -, Ionesco faisant le chemin inverse, commen\u00e7ant \u00e0 l\u2019extr\u00eame avant-garde pour parvenir \u00e0 un r\u00e9pertoire presque \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb, forme et fond. Quant \u00e0 l\u2019angoisse existentielle qui transpara\u00eet dans leurs \u0153uvres, elle est \u00e0 l\u2019image des deux personnages\u00a0: introvertie et confidentielle chez Beckett, beaucoup plus extravertie chez Ionesco qui l\u2019expose \u00e0 l\u2019envi dans ses <em>Notes et Contre notes<\/em> et son <em>Journal en miettes<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0En dehors de l\u2019enfance et de l\u2019oubli, il n\u2019y a que la gr\u00e2ce qui puisse vous consoler d\u2019exister.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il faut \u00e9crire pour soi, c\u2019est ainsi que l\u2019on peut arriver aux autres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Eug\u00e8ne <span class=\"caps\">IONESCO<\/span> (1909-1994) <em>Notes et contre-notes<\/em> (1962)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il na\u00eet \u00e0 Slatina en Roumanie, d\u2019un p\u00e8re roumain (juriste) et d\u2019une m\u00e8re fran\u00e7aise (fille d\u2019un ing\u00e9nieur des chemins de fer). Sa famille \u00e9migre en France en 1913, \u00e0 la veille de la Grande Guerre. Pr\u00e9coce, il \u00e9crit ses premiers textes \u00e0 onze ans. Quand ses parents divorcent en 1925, il retourne avec son p\u00e8re en Roumanie. Il fait des \u00e9tudes de lettres fran\u00e7aises \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Bucarest \u2013 la bonne soci\u00e9t\u00e9 roumaine est francophone \u00e0 cette \u00e9poque. Mais il s\u2019entend mal avec ce p\u00e8re incapable de comprendre son besoin d\u2019\u00e9crire et son int\u00e9r\u00eat pour les lettres. Il va vivre avec sa m\u00e8re de retour en Roumanie, repart en France en 1938 pour pr\u00e9parer sa th\u00e8se. Le d\u00e9clenchement de la Seconde guerre mondiale l\u2019oblige \u00e0 rentrer dans son pays natal o\u00f9 il restera jusqu\u2019en 1942.<\/p>\n<p>Retour d\u00e9finitif en France, avec sa naturalisation en 1950, l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 il pr\u00e9sente sa premi\u00e8re pi\u00e8ce, dans l\u2019une de ces \u00ab\u00a0pissotti\u00e8res du Quartier latin\u00a0\u00bb accueillantes au nouveau th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0M. Martin\u00a0: Nous sommes tous enrhum\u00e9s. Silence<br>M. Smith\u00a0: Pourtant il ne fait pas froid. Silence<br>Mme Smith\u00a0: Il n\u2019y a pas de courant d\u2019air. Silence<br>M. Martin\u00a0: Oh non, heureusement. Silence\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Eug\u00e8ne <span class=\"caps\">IONESCO<\/span> (1909-1994), <em>La Cantatrice chauve<\/em> (1950), cr\u00e9\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre des Noctambules et reprise \u00e0 la Huchette<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ionesco avait esquiss\u00e9 une premi\u00e8re version de la pi\u00e8ce en roumain, titr\u00e9e \u00ab\u00a0<span class=\"caps\">L\u2019A<\/span>nglais sans professeur\u00a0\u00bb. Il va transposer ce texte en fran\u00e7ais, modifi\u00e9 avec des phrases emprunt\u00e9es \u00e0 la fameuse m\u00e9thode Assimil\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019anglais sans peine\u00a0\u00bb a marqu\u00e9 Ionesco, d\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e d\u2019une pi\u00e8ce absurde, encha\u00eenant des dialogues minimalistes ayant perdu tout sens, toute facult\u00e9 de communication. Le titre m\u00eame, venu d\u2019une contrep\u00e8terie aux r\u00e9p\u00e9titions, ne signifie rien\u00a0: pas de cantatrice chauve dans cette non-histoire.<\/p>\n<p>Il fait lire le texte \u00e0 des amis pour les amuser\u00a0: Raymond Queneau le pousse \u00e0 la faire jouer, Bernard Grasset trouve la pi\u00e8ce injouable. Ionesco esp\u00e8re la faire passer au cabaret, \u00ab\u00a0en partie ou int\u00e9gralement\u00a0\u00bb, pour arrondir ses revenus d\u2019employ\u00e9 typographe. Coup de chance, Nicolas Bataille, jeune metteur en sc\u00e8ne, veut la jouer avec sa troupe au prix de quelques modifications. Les com\u00e9diens ayant trouv\u00e9 ce texte tr\u00e8s dr\u00f4le \u00e0 la lecture, il la traite en com\u00e9die ou en vaudeville. Apr\u00e8s cinq mois de r\u00e9p\u00e9titions, la pi\u00e8ce est jou\u00e9e dans un salon\u00a0: \u00e9chec complet. Nicolas Bataille d\u00e9cide de la monter comme un drame, pour faire ressortir le burlesque. Ionesco \u00e9crira plus tard\u00a0: il faut \u00ab\u00a0sur un texte burlesque un jeu dramatique\u00a0; sur un texte dramatique un jeu burlesque.\u00a0\u00bb Ce premier texte reste malgr\u00e9 tout d\u00e9routant.<\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre des Noctambules prend la pi\u00e8ce en d\u00e9but de soir\u00e9e\u00a0: \u00e9chec public et critique. Malgr\u00e9 la pr\u00e9sence de personnalit\u00e9s \u2013 Arthur Adamov, Albert Camus, Andr\u00e9 Breton -, les acteurs sont siffl\u00e9s, hu\u00e9s. Des amis de Ionesco et de Queneau soutiennent la cr\u00e9ation, mais la pi\u00e8ce s\u2019arr\u00eate faute de public, apr\u00e8s le mois syndical (d\u00fb aux acteurs et techniciens). En 1952, la salle de la Huchette est libre, suite \u00e0 un four noir (bide). La troupe de <em>La Cantatrice<\/em> peut jouer trois mois, associant ce spectacle \u00e0 <em>La Le\u00e7on<\/em> d\u2019Ionesco, cr\u00e9\u00e9e en 1951 par Marcel Cuvelier au Poche-Montparnasse. Enfin un succ\u00e8s public et critique\u2026 mais la troupe est dissoute, les relations s\u2019\u00e9tant d\u00e9grad\u00e9es avec les d\u00e9cideurs\u2026 Le th\u00e9\u00e2tre est un art vivant et ultrasensible, pour le pire et le meilleur.<\/p>\n<p>En 1957, la troupe souhaite rejouer la pi\u00e8ce dont elle garde un bon souvenir avec un go\u00fbt d\u2019inachev\u00e9. Pour payer la salle et les affiches, le cin\u00e9aste Louis Malle pr\u00eate un million (d\u2019anciens francs). C\u2019est un succ\u00e8s, le bouche \u00e0 oreille joue son r\u00f4le et le directeur accepte de prolonger les repr\u00e9sentations\u2026 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui\u00a0!!! 20 000e repr\u00e9sentation en 2024\u00a0! Record mondial.<\/p>\n<p>Les r\u00e9pliques fonctionnent toujours, sans Cantatrice chauve, mais avec des mots d\u2019auteur en non-situation, d\u2019o\u00f9 leur charme\u00a0: \u00ab\u00a0Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux\u00a0!\u00a0\u2026 L\u2019exp\u00e9rience nous apprend que lorsqu\u2019on entend sonner \u00e0 la porte, c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a jamais personne\u2026 Un m\u00e9decin consciencieux doit mourir avec le malade s\u2019ils ne peuvent pas gu\u00e9rir ensembles.\u00a0\u00bb Ce succ\u00e8s est malgr\u00e9 tout un petit miracle. Ionesco va changer de genre, devenir plus ambitieux tout en gardant ce sens du \u00ab\u00a0mot d\u2019auteur\u00a0\u00bb toujours en situation.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0On ne peut pr\u00e9voir les choses qu\u2019apr\u00e8s qu\u2019elles sont arriv\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Eug\u00e8ne <span class=\"caps\">IONESCO<\/span> (1909-1994), <em>Le Rhinoc\u00e9ros<\/em>, cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l\u2019Od\u00e9on Th\u00e9\u00e2tre de France (1960)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en novembre 1959 dans une traduction allemande au Schauspielhaus de D\u00fcsseldorf, le public acclama cette critique du nazisme. La France va suivre.<\/p>\n<p>C\u2019est la cons\u00e9cration pour l\u2019auteur, avec cette pi\u00e8ce \u00e0 grand spectacle, mont\u00e9e et jou\u00e9e par Jean-Louis Barrault dans le r\u00f4le de B\u00e9renger. La pi\u00e8ce est mont\u00e9e la m\u00eame ann\u00e9e \u00e0 Londres, au Royal Court Theatre dans une mise en sc\u00e8ne d\u2019Orson Welles avec Laurence Olivier dans le r\u00f4le principal. Ionesco ne pouvait r\u00eaver mieux.<\/p>\n<p>Le sujet est aussi simple qu\u2019original. Une \u00e9pid\u00e9mie imaginaire de \u00ab\u00a0rhinoc\u00e9rite\u00a0\u00bb effraie tous les habitants d\u2019une ville et les m\u00e9tamorphose bient\u00f4t en rhinoc\u00e9ros\u00a0: m\u00e9taphore tragi-comique de la mont\u00e9e des totalitarismes \u00e0 l\u2019aube de la Seconde Guerre mondiale, elle montre les dangers du conformisme qui favorise la mise en place de r\u00e9gimes totalitaires. L\u2019action se d\u00e9roule en trois actes.<\/p>\n<p>I. Jean et B\u00e9renger boivent un verre \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9. Les rhinoc\u00e9ros en libert\u00e9 \u00e9tonnent et choquent. Jean est formel\u00a0: \u00ab\u00a0Cela ne devrait pas exister\u00a0\u00bb. Le patron de l\u2019\u00e9picerie jette un cri de fureur, voyant la m\u00e9nag\u00e8re partir avec son chat \u00e9cras\u00e9\u202f: \u00ab\u00a0Nous ne pouvons pas nous permettre que nos chats soient \u00e9cras\u00e9s par des rhinoc\u00e9ros ou par n\u2019importe quoi\u202f!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><span class=\"caps\">II<\/span>. Jean, soucieux de l\u2019ordre et choqu\u00e9 par la pr\u00e9sence de rhinoc\u00e9ros en ville, se transforme en rhinoc\u00e9ros sous les yeux de son ami B\u00e9renger d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Le malade refuse d\u2019appeler un m\u00e9decin\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a des maladies qui sont saines\u00a0\u00bb\u2026 Il parcourt sa chambre comme une b\u00eate en cage, sa voix devient de plus en plus rauque, il va \u00e9mettre des barrissements et relativise\u202f: \u00ab\u00a0Apr\u00e8s tout, les rhinoc\u00e9ros sont des cr\u00e9atures comme nous, qui ont le droit \u00e0 la vie au m\u00eame titre que nous\u202f!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><span class=\"caps\">III<\/span>. B\u00e9renger est chez lui, r\u00e9volt\u00e9 contre la \u00ab\u00a0\u202frhinoc\u00e9rite\u202f\u00a0\u00bb devenue pand\u00e9mie. Un certain Dudard minimise la chose, devenant rhinoc\u00e9ros. Son devoir est clair\u00a0: \u00ab\u00a0Suivre ses chefs et ses camarades, pour le meilleur et pour le pire\u00a0\u00bb. Une certaine Daisy refuse de sauver le monde\u2026 pour finalement suivre les rhinoc\u00e9ros qu\u2019elle trouve beaux, admirable d\u2019ardeur et d\u2019\u00e9nergie. B\u00e9renger h\u00e9site et d\u00e9cide\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu\u2019au bout\u202f! Je ne capitule pas\u202f!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Deux ans apr\u00e8s, Ionesco encha\u00eene avec son second chef d\u2019\u0153uvre \u2013 inspiration renouvel\u00e9e, plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e aussi.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Tant qu\u2019on est vivant, tout est pr\u00e9texte \u00e0 litt\u00e9rature.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Eug\u00e8ne <span class=\"caps\">IONESCO<\/span> (1909-1994), <em>Le Roi se meurt<\/em> (1962), pi\u00e8ce en un acte cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l\u2019Alliance fran\u00e7ais, mise en sc\u00e8ne et interpr\u00e9t\u00e9e par Jacques Mauclair, reprise ensuite dans de grands th\u00e9\u00e2tres par Michel Bouquet jusqu\u2019\u00e0 ses 80 ans<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cette pi\u00e8ce de forme classique, tragi-com\u00e9die aux personnages arch\u00e9typ\u00e9s, l\u2019angoisse face \u00e0 la mort est celle de l\u2019auteur et du Roi B\u00e9renger Ier. L\u2019intrigue est simple.<\/p>\n<p>Au lever du rideau, le garde annonce solennellement la cour\u00a0: le Roi entre dans la salle du tr\u00f4ne suivi des deux reines, Marguerite (premi\u00e8re \u00e9pouse, la raisonnable) et Marie (seconde \u00e9pouse, l\u2019adorable), de Juliette (femme de m\u00e9nage, femme du peuple) et du M\u00e9decin (homme de science). Il fait froid, le chauffage ne fonctionne pas, les murs du palais se l\u00e9zardent. La reine Marie pleure devant cette d\u00e9gradation, r\u00e9primand\u00e9e par la reine Marguerite. Le roi doit \u00eatre inform\u00e9 de la situation, la fin de son r\u00e8gne est proche, mais la reine Marie refuse de croire \u00e0 l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 des choses. Le M\u00e9decin confirme, les astres sont formels, c\u2019est la fin.<\/p>\n<p>Le Roi se plaint de sa sant\u00e9, de l\u2019\u00e9tat de l\u2019Univers et du royaume. Il refuse d\u2019admettre la r\u00e9alit\u00e9, tout n\u2019est pas pour le mieux, mais il n\u2019a pas encore d\u00e9cid\u00e9 de mourir. Toute la cour s\u2019emploie \u00e0 lui d\u00e9crire la r\u00e9alit\u00e9, sa d\u00e9cr\u00e9pitude et celle du monde \u2013 sauf la reine Marie. Le roi conteste toujours l\u2019\u00e9vidence. Mais il laisse choir plusieurs fois son sceptre, se laissant tomber \u00e0 son tour, tentant de se relever. Il ne peut m\u00eame plus donner d\u2019ordre \u00e0 ses gardes, le soleil ne se l\u00e8ve plus\u2026 Le roi se meurt\u2026 \u00c0 la fin, les \u00e9l\u00e9ments du d\u00e9cor disparaissent, symbolisant l\u2019agonie du roi, jusqu\u2019\u00e0 la disparition compl\u00e8te du d\u00e9cor\u00a0: le Roi est mort.<\/p>\n<p>Quelques r\u00e9pliques donnent le ton.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le Roi\u00a0: Dis-moi ta vie. Comment vis-tu\u00a0? <br>Juliette (la femme de m\u00e9nage)\u00a0: Je vis mal, Seigneur. <br>Le Roi\u00a0: On ne peut vivre mal. C\u2019est une contradiction.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Marie\u00a0: Mon ch\u00e9ri, mon Roi, il n\u2019y a pas de pass\u00e9, il n\u2019y a pas de futur. Dis-le-toi, il y a un pr\u00e9sent jusqu\u2019au bout, tout est pr\u00e9sent\u00a0; sois pr\u00e9sent. Sois pr\u00e9sent.<br>Le Roi\u00a0: Pourquoi suis-je n\u00e9, si ce n\u2019\u00e9tait pas pour toujours\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Marguerite\u00a0: Il (le Roi) s\u2019imagine qu\u2019il est le premier \u00e0 mourir. <br>Marie\u00a0: Tout le monde est le premier \u00e0 mourir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le Roi\u00a0: Les rois devraient \u00eatre immortels. <br>Marguerite\u00a0: Ils ont une immortalit\u00e9 provisoire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le Roi\u00a0: Des milliards de morts. Ils multiplient mon angoisse. Je suis leurs agonies. Ma mort est innombrable. Tant d\u2019univers s\u2019\u00e9teignent en moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et cette pri\u00e8re bouleversante\u00a0de l\u2019agonisant\u00a0: \u00ab\u00a0Vous tous, innombrables, qui \u00eates morts avant moi, aidez-moi. Dites-moi comment vous avez fait pour mourir, pour accepter. Apprenez-le-moi. Que votre exemple me console, que je m\u2019appuie sur vous comme sur des b\u00e9quilles, comme sur des bras fraternels. Aidez-moi \u00e0 franchir la porte que vous avez franchie. Revenez de ce c\u00f4t\u00e9-ci un instant pour me secourir. Aidez-moi, vous, qui avez eu peur et n\u2019avez pas voulu. Comment cela s\u2019est-il pass\u00e9\u00a0? Qui vous a soutenus\u00a0? Qui vous a entra\u00een\u00e9s, qui vous a pouss\u00e9s\u00a0? Avez-vous eu peur jusqu\u2019\u00e0 la fin\u00a0? Et vous, qui \u00e9tiez forts et courageux, qui avez consenti \u00e0 mourir avec indiff\u00e9rence et s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, apprenez-moi l\u2019indiff\u00e9rence, apprenez-moi la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, apprenez-moi la r\u00e9signation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je ne fais pas de la litt\u00e9rature. Je fais une chose tout \u00e0 fait diff\u00e9rente\u00a0; je fais du th\u00e9\u00e2tre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Eug\u00e8ne <span class=\"caps\">IONESCO<\/span> (1909-1994) <em>Notes et contre-notes<\/em> (1962)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mission accomplie. Ce succ\u00e8s public et son entr\u00e9e dans la litt\u00e9rature mondiale sont confirm\u00e9s par une reconnaissance institutionnelle, \u00e9lu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 1970 au fauteuil de\u00a0Jean Paulhan, l\u2019un de ses plus pr\u00e9cieux soutiens dans les ann\u00e9es 1950.<\/p>\n<p>Ionesco assume plus ou moins bien le personnage de l\u2019\u00e9crivain \u00e9tabli, invit\u00e9 \u00e0 des conf\u00e9rences, combl\u00e9 de prix et d\u2019honneurs. L\u2019\u00ab\u00a0anti-auteur\u00a0\u00bb de ses d\u00e9buts, l\u2019 \u00ab\u00a0enfant terrible de la litt\u00e9rature et de la vie parisienne\u00a0\u00bb cher \u00e0 Jacques Mauclair est devenu \u00ab\u00a0un classique de son vivant\u00a0\u00bb, chose rare qui vous expose \u00e0 l\u2019exc\u00e8s (dans une \u00e9poque o\u00f9 le Th\u00e9\u00e2tre est encore roi et d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9), un \u00ab\u00a0grand \u00e9crivain\u00a0\u00bb qui refuse de se dire \u00ab\u00a0engag\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0comme il se doit\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019aime pas Brecht, justement parce qu\u2019il est didactique, id\u00e9ologique.\u00a0\u00bb Son <em>Rhinoc\u00e9ros<\/em> vise moins une id\u00e9ologie pr\u00e9cise, le nazisme, que le dogmatisme. On va m\u00eame soup\u00e7onner Ionesco de compromission avec l\u2019extr\u00eame-droite\u00a0: \u00ab\u00a0Les r\u00e9volutionnaires pensent abolir les classes\u00a0: ils r\u00e9tablissent une hi\u00e9rarchie encore plus dure.\u00a0\u00bb (<em>Notes et contre-notes<\/em>). C\u2019est vrai, mais c\u2019est contraire \u00e0 la bien-pensance d\u2019une gauche dominante o\u00f9 le mao\u00efsme fait aussi fureur. Ionesco le Roumain ne peut \u00eatre engag\u00e9 de ce c\u00f4t\u00e9, vu les malheurs de son pays natal sous l\u2019influence sovi\u00e9tique, derri\u00e8re le \u00ab\u00a0rideau de fer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Dieu est mort, Marx est mort et moi-m\u00eame je ne me sens pas tr\u00e8s bien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Eug\u00e8ne <span class=\"caps\">IONESCO<\/span> (1909-1994), <em>Un homme en question<\/em> (1979)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019homme en question n\u2019est pas Woody Allen \u00e0 qui la phrase est parfois attribu\u00e9e\u2026 La sant\u00e9 du dramaturge se d\u00e9grade. Ayant abus\u00e9 de l\u2019alcool et des tranquillisants, il sombre dans la d\u00e9pression et prend la peinture comme th\u00e9rapie. Il se r\u00e9fugie dans le mysticisme, \u00e9pris de philosophie orientale, passionn\u00e9 par la Kabbale, Les essais de cette \u00e9poque sont autant de monologues nostalgiques et m\u00e9taphysiques o\u00f9 il se cherche, s\u2019autoanalyse et se r\u00e9v\u00e8le. Il meurt \u00e0 84 ans, enterr\u00e9 au cimeti\u00e8re du Montparnasse<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Lorsque je n\u2019existerai plus, Dieu dira\u00a0: \u00ab\u00a0Je fais un tas de choses, tout le monde les comprend. Il n\u2019y a plus personne pour ne pas les comprendre\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Eug\u00e8ne <span class=\"caps\">IONESCO<\/span> (1909-1994),<em> Journal en miettes<\/em> (1967)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Reste l\u2019impr\u00e9visible, l\u2019insolite qu\u2019il revendiquait pour d\u00e9finir son th\u00e9\u00e2tre, cet incroyable succ\u00e8s post mortem que nul ne pouvait imaginer, ni lui, ni tous ceux qui ont d\u00e9fendu ce r\u00e9pertoire, symbolis\u00e9 par cette pr\u00e9sence au th\u00e9\u00e2tre de la Huchette, \u00ab\u00a0le plus petit des grands th\u00e9\u00e2tres\u00a0\u00bb de Paris.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La plus jeune est arriv\u00e9e il y a peu, et le plus ancien est l\u00e0 depuis 1957, donc depuis le d\u00e9part. Mais ce qui est amusant, c\u2019est que les plus anciens venaient pour jouer des textes d\u2019avant-garde, et les jeunes qui arrivent maintenant viennent jouer un classique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Franck <span class=\"caps\">DESMEDT<\/span> (n\u00e9 en 1973), com\u00e9dien, metteur en sc\u00e8ne et directeur de th\u00e9\u00e2tre, \u00ab\u00a0Les 60 ans de La Cantatrice chauve \u00e0 la Huchette,\u00a0\u00bb <em>Journal de la Culture<\/em>, 16-02-2017. France Culture, Radio France<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Il y a un raccord tous les mardis, \u00e0 17h, avec des com\u00e9diens qui l\u2019ont jou\u00e9e [la pi\u00e8ce] depuis tr\u00e8s longtemps. Roger D\u00e9fossez, qui a repris la mise en sc\u00e8ne de Nicolas Bataille, s\u2019attache \u00e0 \u00eatre tr\u00e8s pr\u00e9cis dans sa direction d\u2019acteurs pour continuer \u00e0 faire vivre la mise en sc\u00e8ne de Nicolas\u00a0\u00bb, confie Franck Desmedt au micro de Zo\u00e9 Sfez. Une troupe de 45 com\u00e9diens se relaie, \u00e0 raison de 5 par r\u00f4le.<\/p>\n<p>En 2024, on a f\u00eat\u00e9 la 20 000e. Record mondial. Les \u00e9trangers viennent voir La Cantatrice chauve, comme l\u2019on visite un monument historique. Ionesco en aurait fait une pi\u00e8ce insolite et non pas absurde.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/gisele_freund.jpg\" width=\"600\" height=\"400\"><\/p>\n<h4>Gis\u00e8le <span class=\"caps\">FREUND<\/span> (1908-2000), sociologue et photographe, n\u00e9e \u00e0 Berlin, juive et communiste, \u00e9migr\u00e9e \u00e0 Paris, fran\u00e7aise par un mariage blanc, parcourant le monde en visionnaire et c\u00e9l\u00e8bre pour ses (premiers) portraits en couleur.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La t\u00e2che du photographe, c\u2019est de chercher, de s\u00e9lectionner ce qui est significatif dans un visage ou dans un paysage\u2026 C\u2019est tout un art de d\u00e9tourner les gens de la cam\u00e9ra.\u00a0\u00bb<span id=\"3\" class=\"cit-num\">3<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Gis\u00e8le <span class=\"caps\">FREUND<\/span> (1908-2000), \u00ab\u00a0Le Monde et ma cam\u00e9ra\u00a0\u00bb <em>Le Fond et la forme<\/em>, 1970. Document <span class=\"caps\">INA<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Gisela na\u00eet dans une famille juive berlinoise tr\u00e8s ais\u00e9e et cultiv\u00e9e. Son p\u00e8re (collectionneur), lui fait d\u00e9couvrir les \u0153uvres de Karl Blossfeldt (1865-1932), photographe allemand de la \u00ab\u00a0Nouvelle objectivit\u00e9\u00a0\u00bb. \u00c0 12 ans, il lui offre son premier Leica \u2013 la Rolls des appareils, 14 millions d\u2019euros aux ench\u00e8res en 2022 pour un mod\u00e8le de 1923\u00a0! Elle \u00e9tudie la sociologie avec Norbert Elias qui lui propose comme sujet de th\u00e8se \u00ab\u00a0La Photographie en France au <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle\u00a0\u00bb, premi\u00e8re sociologie de l\u2019image. Elle adh\u00e8re aux id\u00e9es marxistes et s\u2019int\u00e8gre \u00e0 un groupe communiste, posant tr\u00e8s vite un regard socio-politique sur l\u2019Allemagne des ann\u00e9es 1930 et son \u00e9volution mortif\u00e8re.<\/p>\n<p>Au moment de fuir le r\u00e9gime nazi d\u2019Hitler arriv\u00e9 au pouvoir en 1933, elle photographie les rassemblements antifascistes et les corps tum\u00e9fi\u00e9s, victimes des brutes du nouveau pouvoir. Craignant un contr\u00f4le policier des n\u00e9gatifs, elle en jette une partie dans les toilettes du train pour Paris.<br>Devenue Gis\u00e8le, la jeune femme qui vit de peu se prend de passion pour le huiti\u00e8me art, photographiant la capitale \u00ab\u00a0au gr\u00e9 de ses balades\u00a0\u00bb. Les premiers portraits sont anonymes \u2013 commer\u00e7ants, gens fr\u00e9quent\u00e9s au quotidien. Toujours sensible et sans brusquerie, elle d\u00e9crypte les aspects cach\u00e9s d\u2019une personnalit\u00e9, d\u00e9busque derri\u00e8re le masque du visage et les aff\u00e8teries sociales les vraies marques de la vie.<\/p>\n<p>1935. Rencontre d\u00e9cisive, Adrienne Monnier, l\u00e9gendaire libraire de la rue de l\u2019Od\u00e9on, avec sa cons\u0153ur et compagne Sylvia Beach. Gis\u00e8le Freund c\u00f4toie d\u00e9sormais le Tout-Paris intellectuel qui fr\u00e9quente les deux librairies. Fascin\u00e9e par les visages d\u2019\u00e9crivains, elle les photographie souvent dans leur int\u00e9rieur, assis \u00e0 leur table de travail, entour\u00e9s de livres et \u00e9crits, \u00ab\u00a0dans l\u2019atmosph\u00e8re qui est la leur\u00a0\u00bb. Une r\u00e9volution pour la fin de ces ann\u00e9es trente, o\u00f9 l\u2019on en est encore aux portraits complaisamment retouch\u00e9s des studios Harcourt.<\/p>\n<p>Par l\u2019entremise d\u2019Adrienne, elle fait un mariage \u00ab\u00a0blanc\u00a0\u00bb qui lui donne la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise (elle divorcera apr\u00e8s la guerre). Elle s\u2019installe chez la libraire jusqu\u2019\u00e0 la guerre. En l\u2019absence de Sylvia partie en voyage aux \u00c9tats-Unis, les deux femmes entament une relation en 1936. Elles nieront toujours la chose (m\u00eame attitude \u00e0 propos de l\u2019artiste peintre Frida Kahlo en 1950-52 au Mexique). \u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9 de leur lien, dont la dimension amoureuse ou sexuelle demeure en soi somme toute sans int\u00e9r\u00eat fondamental, est moins en cause que leurs efforts pour le banaliser ou le minimiser\u00a0\u00bb. Laure Murat, <em>Passage de l\u2019Od\u00e9on. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie litt\u00e9raire \u00e0 Paris dans l\u2019entre-deux-guerres<\/em> (2003).<\/p>\n<p>\u00c0 travers divers t\u00e9moignages, le portrait de Gis\u00e8le Freund se dessine, femme discr\u00e8te sinon secr\u00e8te, prudente et pudique, pratiquant une forme de distanciation, mais toujours passionn\u00e9e par son m\u00e9tier, sachant prendre des risques sur le terrain politique, en portraitiste ou en reporter. Voir Gis\u00e8le Freund, portrait intime d\u2019une photographe visionnaire, documentaire sur Arte, cit\u00e9 dans <em>Le Monde<\/em>, 7 avril 2021.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019ai toujours consid\u00e9r\u00e9 le portrait comme un reportage.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Gis\u00e8le <span class=\"caps\">FREUND<\/span> (1908-2000), Terre de femme, La Galaxie de Gis\u00e8le Freund, octobre 2024<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Elle photographie d\u2019abord sur commande, pour financer ses \u00e9tudes \u00e0 la Sorbonne o\u00f9 elle ach\u00e8ve sa th\u00e8se sur \u00ab\u00a0La Photographie en France au <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle\u00a0\u00bb (publi\u00e9e en 1936 par Adrienne Monnier qui l\u2019a aid\u00e9e \u00e0 mettre sa th\u00e8se en \u00ab\u00a0bon fran\u00e7ais\u00a0\u00bb)\u00a0: sujet tenu pour excentrique par l\u2019Universit\u00e9 qui ne consid\u00e8re pas encore cette discipline comme l\u2019un des beaux-arts.<\/p>\n<p>Portrait et reportage, elle alternera ensuite ces deux disciplines avec le m\u00eame professionnalisme et le m\u00eame bonheur. Elle reste surtout connue pour sa galerie de portraits\u2026<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ma premi\u00e8re photo \u00e9tait la vitrine d\u2019un coiffeur, la deuxi\u00e8me un pissoir, la troisi\u00e8me des feux de signalisation et la quatri\u00e8me le visage de Paul Val\u00e9ry.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Gis\u00e8le <span class=\"caps\">FREUND<\/span> (1908-2000), \u00ab\u00a0Gis\u00e8le Freund, portrait intime d\u2019une photographe visionnaire\u00a0\u00bb sur Arte\u00a0: une vie et une \u0153uvre sous le signe des \u00e9crivains. <em>Le Monde<\/em>, 24 juillet 2021<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>A l\u2019instar de Nadar, pionnier du <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle qu\u2019elle admirait, elle constituera un panth\u00e9on photographique d\u2019\u00e9crivains, entre autres c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s, caract\u00e9ris\u00e9s par un cadrage serr\u00e9 et l\u2019usage de la couleur d\u00e8s 1938, l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 est invent\u00e9e la pellicule Kodachrome.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je n\u2019ai encore jamais vu un \u00e9crivain qui aimait sa photo.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Gis\u00e8le <span class=\"caps\">FREUND<\/span> (1908-2000), \u00ab\u00a0Le Monde et ma cam\u00e9ra\u00a0\u00bb, <em>Le Fond et la forme<\/em>, 16 juillet 1970, vid\u00e9o, archives <span class=\"caps\">INA<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Elle se livre avec ce m\u00e9lange de retenue et de sinc\u00e9rit\u00e9 qui fait tout son charme et son int\u00e9r\u00eat. L\u2019\u00e9crivain\u00a0: sujet qui lui est particuli\u00e8rement cher et plus encore quand cette femme qui aimait les femmes est face \u00e0 une femme. Elle explique l\u2019importance de la photo, un moyen de toucher son public plus directement qu\u2019avec ses livres. Mais elle note avec humour que l\u2019auteur trouve toujours les autres mieux photographi\u00e9s que lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Cas tr\u00e8s particulier de George-Bernard Shaw, critique musical, dramaturge, essayiste, auteur de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre et sc\u00e9nariste irlandais, acerbe et provocateur, pacifiste et anticonformiste, prix Nobel de litt\u00e9rature en 1925\u2026 et tr\u00e8s fier de sa longue barbe grise. Il n\u2019a pas support\u00e9 de la voir amput\u00e9e de quelques centim\u00e8tres, mais la photographie \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>En revanche, Simone de Beauvoir se d\u00e9clare satisfaite de la mani\u00e8re dont elle fut prise, sans que son \u00e2ge ne soit trop apparent. Rappelons qu\u2019elle aussi aimait les femmes, comme Virginia Woolf c\u00f4toy\u00e9e par Gis\u00e8le Freund les derniers jours avant son suicide, de sorte qu\u2019elle n\u2019aura jamais vu son portrait\u00a0: plus et mieux qu\u2019aucun autre, il traduit la complicit\u00e9 intellectuelle et \u00e9motionnelle liant l\u2019artiste \u00e0 son sujet, r\u00e9sumant l\u2019esprit m\u00eame de son travail\u00a0: r\u00e9v\u00e9ler le sujet photographique \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Citons encore Colette, Marguerite Yourcenar, Elsa Triolet, trois homos ou bisexuelles notoires. Mais aussi Jean Cocteau, James Joyce, Henri Michaux, Michel Leiris, Sartre, Samuel Beckett\u2026 Elle prend sur le vif Andr\u00e9 Gide, Aldous Huxley et Boris Pasternak lors du premier congr\u00e8s international des \u00e9crivains pour la d\u00e9fense de la culture en 1935. \u00c0 la m\u00eame date, le plus original est son ami Andr\u00e9 Malraux dont elle a fix\u00e9, \u00e0 sa demande, le portrait devenu mythique, cheveux dans le vent sur un toit, quoique strictement costum\u00e9\u2026 avec la cigarette qui risque aujourd\u2019hui d\u2019\u00eatre censur\u00e9e.<\/p>\n<p>Le grand public conna\u00eetra Gis\u00e8le Freund pour le portrait officiel de Fran\u00e7ois Mitterrand, pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en 1981 et remettant la gauche au pouvoir. Tr\u00e8s pos\u00e9, assis \u00e0 son bureau devant un livre ouvert, derri\u00e8re lui sa biblioth\u00e8que \u00e9lys\u00e9enne \u2013 il fut le dernier de nos pr\u00e9sidents tr\u00e8s cultiv\u00e9s.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Que le monde sache ce que je poss\u00e8de.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Eva <span class=\"caps\">PERON<\/span> (1919-1952), femme du pr\u00e9sident Juan Peron. Centre Pompidou, Gis\u00e8le Freund, 1950<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>A partir de 1937, Gis\u00e8le Freund se revendique comme journaliste-reporter. Forc\u00e9e de quitter la France sous le r\u00e9gime de Vichy (aid\u00e9e en cela par son ami Malraux), elle photographiera le nord industriel et pauvre de l\u2019Angleterre, les populations autochtones d\u2019Argentine (son principal refuge pendant l\u2019Occupation), les paysans mexicains\u2026 mais aussi Eva Peron, premi\u00e8re dame d\u2019Argentine.<\/p>\n<p>Le reportage publi\u00e9 dans le <em>Time Magazine<\/em> du 14 juillet 1947 pour le compte de l\u2019agence Magnum (premi\u00e8re femme y travaillant) d\u00e9clenche un incident diplomatique entre l\u2019Argentine et les \u00c9tats-Unis. Raison du scandale\u00a0: deux cents robes, quatre cents paires de chaussures, des coffrets de bijoux, un affront \u00e0 tous les pauvres dont cette femme politique, ex-actrice d\u2019origine modeste, devenue \u00ab\u00a0madone du peuple argentin\u00a0\u00bb, \u00e9tait la protectrice affich\u00e9e.<\/p>\n<p>En 1950, elle retourne en Am\u00e9rique latine pour un travail sur la Patagonie et une nouvelle s\u00e9rie consacr\u00e9e \u00e0 Eva Per\u00f3n (d\u2019o\u00f9 la confusion avec le scandale de 1947, selon les sources pourtant les plus s\u00e9rieuses). Le mus\u00e9e de l\u2019Homme l\u2019envoie au Mexique photographier l\u2019art pr\u00e9colombien. Elle part pour deux semaines\u2026 et reste deux ans. Dans ce pays \u00ab\u00a0o\u00f9 rien n\u2019est m\u00e9diocre ni insignifiant\u00a0\u00bb, tout la s\u00e9duit. Elle y rencontre le couple mythique Frida Kahlo et Diego Rivera. Plong\u00e9e dans le fantastique latino-am\u00e9ricain et dans leur intimit\u00e9, elle prend des centaines de photos des deux artistes.<\/p>\n<p>Les \u00c9tats-Unis en plein maccarthysme la d\u00e9clarent ind\u00e9sirable\u00a0: c\u2019est la Peur rouge, la \u00ab\u00a0chasse aux sorci\u00e8res\u00a0\u00bb. Qu\u2019importe\u00a0! Ses nombreux voyages, elle les entreprend, \u00e9crit-elle, pour \u00ab\u00a0rendre visible ce qui [lui] tenait le plus \u00e0 c\u0153ur\u00a0: l\u2019\u00eatre humain, ses joies et ses peines, ses espoirs et ses angoisses\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Photographe visionnaire, allemande naturalis\u00e9e fran\u00e7aise, elle luttera durant toute sa longue carri\u00e8re pour la dignit\u00e9 des femmes et des \u00eatres humains, utilisant ses photographies comme arme. Elle donne pourtant une le\u00e7on de modestie en forme d\u2019avertissement au public, dans le contexte politique devenu historique de la \u00ab\u00a0guerre froide\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019objectivit\u00e9 de l\u2019image n\u2019est qu\u2019une illusion. Les l\u00e9gendes qui la commentent peuvent en changer la signification du tout au tout.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Gis\u00e8le <span class=\"caps\">FREUND<\/span> (1908-2000) Photographie et soci\u00e9t\u00e9 (1974)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Sous une photo repr\u00e9sentant un tank russe dans une rue. <br>Premi\u00e8re l\u00e9gende\u00a0: \u2018Au m\u00e9pris du droit des peuples \u00e0 disposer d\u2019eux-m\u00eames, le gouvernement sovi\u00e9tique a envoy\u00e9 des divisions blind\u00e9es \u00e0 Budapest pour r\u00e9primer le soul\u00e8vement.\u2019<br>Deuxi\u00e8me l\u00e9gende\u00a0: \u2018Le peuple hongrois a demand\u00e9 l\u2019aide du peuple sovi\u00e9tique. Des chars russes ont \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s pour prot\u00e9ger les travailleurs et r\u00e9tablir l\u2019ordre.\u2019<br>Plus besoin de regarder. \u2018L\u2019appareil voit pour vous.\u2019\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/louise_bourgeois_.jpg\" width=\"600\" height=\"400\"><\/p>\n<h4>Louise Bourgeois (1911-2010), sculptrice, dessinatrice, graveuse et plasticienne fran\u00e7aise, naturalis\u00e9e am\u00e9ricaine, inclassable \u00e0 divers titres et n\u00e9anmoins class\u00e9e dans les postmodernistes.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0\u00catre artiste est un privil\u00e8ge\u00a0; ce n\u2019est pas un m\u00e9tier. On na\u00eet artiste. On ne peut pas s\u2019en emp\u00eacher. On n\u2019a pas le choix.\u00a0\u00bb<span id=\"4\" class=\"cit-num\">4<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Louise <span class=\"caps\">BOURGEOIS<\/span> (1911-2010), Conversation entre Paulo Herkenhoff et Louise Bourgeois. <em>Louise Bourgeois<\/em>, Robert Storr, Paulo Herkenhoff, Allan Schwartzman (2004)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>N\u00e9e dans une famille de restaurateurs de tapisseries anciennes, elle se familiarise avec les arts manuels en aidant ses parents dans leur atelier. \u00c9l\u00e8ve dou\u00e9e en sciences, elle s\u2019oriente apr\u00e8s son baccalaur\u00e9at vers des \u00e9tudes de math\u00e9matiques \u00e0 la Sorbonne, mais finit par s\u2019inscrire \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Beaux-Arts de Paris en 1933. Elle fr\u00e9quente les salons et ateliers parisiens, rencontre Fernand L\u00e9ger, suit des cours \u00e0 l\u2019\u00c9cole du Louvre en 1936 et tente d\u2019entrer dans le cercle des surr\u00e9alistes parisiens \u2013 mais Andr\u00e9 Breton le \u00ab\u00a0pape\u00a0\u00bb du mouvement s\u2019y oppose.<\/p>\n<p>Elle \u00e9pouse l\u2019historien d\u2019art am\u00e9ricain Robert Goldwater (1907-1973) et s\u2019installe dans la foul\u00e9e aux \u00c9tats-Unis en 1938. Elle noue des liens d\u2019amiti\u00e9 avec le plasticien Marcel Duchamp (autre Fran\u00e7ais naturalis\u00e9 am\u00e9ricain), l\u2019architecte Le Corbusier, entre enfin en relation avec les surr\u00e9alistes r\u00e9fugi\u00e9s aux \u00c9tats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Bien que n\u00e9e en France, elle fera l\u2019essentiel de sa carri\u00e8re artistique \u00e0 New York.<\/p>\n<p>En 1951, \u00e0 la mort de son p\u00e8re, elle entame une psychanalyse qui dure pr\u00e8s de 30 ans, \u00e0 raison de quatre s\u00e9ances par semaine\u00a0!! \u00c0 la mort de son analyste, elle conclut que Freud n\u2019a rien fait pour les artistes et leur tourment\u00a0: \u00eatre artiste implique fatalement une certaine souffrance. Rappelons les tourments de Van Gogh, Modigliani, Soutine, mais aussi Beckett et Ionesco\u2026 Et citons au passage le mot de Malraux qui a fr\u00e9quent\u00e9\u00a0tous les cr\u00e9ateurs de son temps et m\u00e9dit\u00e9 sur les autres\u00a0: \u00ab\u00a0Un artiste n\u2019est pas plus sensible qu\u2019une jeune fille. Il l\u2019est autrement.\u00a0\u00bb Et chacun \u00e0 sa mani\u00e8re. Louise Bourgeois s\u2019en explique clairement.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0On ne peut pas arr\u00eater le pr\u00e9sent. Il faut simplement abandonner chaque jour son pass\u00e9. Et l\u2019accepter. Si on ne peut pas l\u2019accepter, alors il faut faire de la sculpture\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Louise <span class=\"caps\">BOURGEOIS<\/span> (1911-2010), <em>Destruction du p\u00e8re, reconstruction du p\u00e8re\u00a0: \u00e9crits et entretiens, 1923-2000<\/em> (2000)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le mal du pays natal s\u2019exprimera dans son \u0153uvre, mais plus encore les blessures d\u2019une enfance dont elle ne gu\u00e9rira jamais\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai besoin de mes souvenirs. C\u2019est ma documentation.\u00a0\u00bb D\u2019o\u00f9 une \u0153uvre multiforme particuli\u00e8rement tortur\u00e9e, agressive.\u00a0Elle travaillera obstin\u00e9ment et jusqu\u2019\u00e0 sa mort, quasi-centenaire.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le dessin ouvre les yeux et les yeux m\u00e8nent \u00e0 l\u2019\u00e2me. Ce qui surgit n\u2019a rien \u00e0 voir avec ce qu\u2019on a pr\u00e9vu. Le seul rem\u00e8de au d\u00e9sordre, c\u2019est le travail. Le travail met de l\u2019ordre dans le d\u00e9sordre et ma\u00eetrise le chaos. Je fais, je d\u00e9fais, je refais. Je suis ce que je fais. L\u2019art m\u2019\u00e9puise. Pourtant je travaille chaque jour de ma vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Louise <span class=\"caps\">BOURGEOIS<\/span> (1911-2010), <em>Conversation entre Paulo Herkenhoff et Louise Bourgeois.<\/em> Louise Bourgeois, Robert Storr, Paulo Herkenhoff, Allan Schwartzman (2004)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La reconnaissance de l\u2019artiste sera tardive \u2013 peu de femmes sont reconnues comme sculptrices et c\u2019est peu dire qu\u2019elle ne fait aucune concession pour plaire\u00a0! Tout au plus ob\u00e9it-elle (inconsciemment) au mot de Diaghilev adress\u00e9 \u00e0 Cocteau\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9tonne-moi\u00a0!\u00a0\u00bb Quoiqu\u2019il en soit, elle est consid\u00e9r\u00e9e aujourd\u2019hui comme la sculptrice la plus importante d\u2019Am\u00e9rique et cot\u00e9e comme telle.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Mon enfance n\u2019a jamais perdu de sa magie, elle n\u2019a jamais perdu de son myst\u00e8re, elle n\u2019a rien perdu de sa dimension dramatique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Louise <span class=\"caps\">BOURGEOIS<\/span> (1911-2010), G\u00e9rard Wajcman, \u00ab\u00a0Louise Bourgeois, l\u2019issue comique de la psychanalyse\u00a0\u00bb, <em>La Cause freudienne<\/em>, 2008\/2 n\u00b0 69<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Trois de ses \u0153uvres les plus importantes (par leur taille et leur signification), trois r\u00e9alisations litt\u00e9ralement \u00e9tonnantes et d\u00e9tonantes (deux sculptures et une installation) r\u00e9sument l\u2019art et l\u2019originalit\u00e9 de la cr\u00e9atrice. Impossible de d\u00e9finir la part de provocation, consciente ou pas. En tout cas, elle s\u2019explique simplement, pr\u00e9cisant dans ses interviews\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019\u00e9prouve pas le d\u00e9sir de m\u2019exprimer en fran\u00e7ais. Je suis une artiste am\u00e9ricaine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>New-York devenant dans les ann\u00e9es 1950 la capitale de l\u2019art contemporain lui a permis de s\u2019exprimer plus librement, dans ses \u0153uvres de plus en plus provocantes et sexualis\u00e9es. En 1982, le Museum of Modern Art lui offre sa premi\u00e8re r\u00e9trospective. Les expositions, notamment au pavillon des \u00c9tats-Unis de la Biennale de Venise, se poursuivront jusqu\u2019\u00e0 sa mort \u00e0 98\u00a0ans, toujours vaillante\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019art est une garantie de sant\u00e9 mentale.\u00a0\u00bb Mais elle ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0Dans mon art, je suis la meurtri\u00e8re. Dans mon monde, la violence est partout.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\"><em>Fillette (1968).<\/em> \u00ab\u00a0C\u2019est la petite fille qui voit pour la premi\u00e8re fois de sa vie le p\u00e9nis d\u2019un homme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Louise <span class=\"caps\">BOURGEOIS<\/span> (1911-2010), <em>Art et Design<\/em>, \u00ab\u00a06 \u0153uvres de Louise Bourgeois qui r\u00e9v\u00e8lent ses secrets les plus enfouis\u00a0\u00bb, Xavier Girard, critique d\u2019art sp\u00e9cialiste de l\u2019artiste, n\u00ba 22, 22 avril 2020<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Fillette\u00a0\u00bb prend la forme d\u2019un p\u00e9nis \u2013 celui du p\u00e8re qui l\u2019a profond\u00e9ment choqu\u00e9e, irr\u00e9m\u00e9diablement d\u00e9truite non par ses attouchements et moins encore par un viol, mais en trompant sa m\u00e8re avec une femme qui fait partie de son quotidien, en tant que gouvernante\u2026 Elle se venge \u00e0 sa mani\u00e8re, en artiste que la psychanalyse n\u2019a pu gu\u00e9rir. Un crochet au niveau du gland montre que l\u2019\u0153uvre \u00e9tait destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre suspendue \u2013 et comment l\u2019artiste souhaitait que le public l\u2019observe.<\/p>\n<p>Jouant sur l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du titre, l\u2019artiste laisse \u00e0 penser que cette sculpture \u2013 faite de pl\u00e2tre et de latex \u2013 pourrait \u00e9galement repr\u00e9senter un torse de femme dont les deux formes sph\u00e9riques seraient le haut des cuisses. Les genres masculin et f\u00e9minin s\u2019y confondent\u00a0: \u00ab\u00a0Fillette\u00a0\u00bb exprime \u00e0 la fois une force cr\u00e9atrice, sexuelle, mais aussi une fragilit\u00e9 propre aux attributs sexuels m\u00e2les, que la sculptrice consid\u00e8re comme \u00ab\u00a0tr\u00e8s d\u00e9licats\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\"><em>Destruction du p\u00e8re (1974).<\/em> \u00ab\u00a0Je ne suis \u00e0 la recherche ni d\u2019une image, ni d\u2019une id\u00e9e, je veux cr\u00e9er du d\u00e9sir et de l\u2019\u00e9motion.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Louise <span class=\"caps\">BOURGEOIS<\/span> (1911-2010), <em>Art et Design<\/em>, \u00ab\u00a06 \u0153uvres de Louise Bourgeois qui r\u00e9v\u00e8lent ses secrets les plus enfouis\u00a0\u00bb, Margaux Coratte, Num\u00e9ro, n\u00ba 22, 22 avril 2020<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Exploration biographique et psychologique de la domination du p\u00e8re, c\u2019est une \u00ab\u00a0installation\u00a0\u00bb (d\u00e9finie par le Larousse comme une \u00ab\u00a0\u0153uvre d\u2019art contemporain dont les \u00e9l\u00e9ments, de caract\u00e8re plastique ou conceptuel, sont organis\u00e9s dans un espace donn\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un environnement\u00a0\u00bb).<br>Dans une pi\u00e8ce \u00e9voquant un ut\u00e9rus, faite de latex bois tissus avec une lumi\u00e8re rouge, <em>\u00ab\u00a0Destruction of the Father\u00a0\u00bb<\/em> est la premi\u00e8re \u0153uvre o\u00f9 l\u2019artiste utilise ces mati\u00e8res mall\u00e9ables \u00e0 grande \u00e9chelle. Son p\u00e8re moqueur et humiliant, dont l\u2019enfant d\u00e9couvrit la liaison adult\u00e9rine avec sa gouvernante, est transform\u00e9 en sphinx g\u00e9ant dot\u00e9 de deux seins \u00e0 qui l\u2019on coupe la t\u00eate dans une cave remplie de phallus et de mamelles. Le public qui p\u00e9n\u00e8tre dans l\u2019installation se tient devant une sc\u00e8ne de crime, dans une salle \u00e0 manger stylis\u00e9e (avec une chambre \u00e0 coucher)\u00a0: les enfants figur\u00e9s de mani\u00e8re abstraite se sont enfin rebell\u00e9s contre le p\u00e8re omnipotent, l\u2019ont assassin\u00e9, puis mang\u00e9. L\u2019artiste exorcise et recr\u00e9e son pass\u00e9 pour pouvoir, en quelque sorte, r\u00e9gler ses comptes avec les humiliations subies, destructrices de l\u2019enfant qu\u2019elle \u00e9tait, cause des d\u00e9pressions r\u00e9currentes de l\u2019adulte.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019art nous permet de rester sains d\u2019esprit\u2026 En tant qu\u2019artiste, je suis quelqu\u2019un de puissant. Dans la vie r\u00e9elle, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre une souris derri\u00e8re un radiateur.\u00a0\u00bb Interview au <em>New York Times<\/em> o\u00f9 elle d\u00e9clare l\u2019essentiel\u00a0\u00e0 ses yeux.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\"><em>Maman (1999)<\/em> \u00ab\u00a0Parce que ma meilleure amie \u00e9tait ma m\u00e8re, et qu\u2019elle \u00e9tait aussi intelligente, patiente, propre et utile, raisonnable, indispensable qu\u2019une araign\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Louise <span class=\"caps\">BOURGEOIS<\/span> (1911-2010), Louise Bourgeois, Maman. <a href=\"https:\/\/notrehistoire.ch\/entries\/kOPYgb7DWyz\">https:\/\/notrehistoire.ch\/entries\/kOPYgb7DWyz<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Haute de presque 9 m\u00e8tres, c\u2019est l\u2019une de ses sculptures les plus ambitieuses, dans une s\u00e9rie qui s\u2019inspire de l\u2019araign\u00e9e, motif apparu dans plusieurs dessins de l\u2019artiste dans les ann\u00e9es 1940 et qui prend une place centrale de l\u2019\u0153uvre dans les ann\u00e9es 1990.<\/p>\n<p>Elle pr\u00e9sente les araign\u00e9es comme un hommage \u00e0 sa m\u00e8re, tisseuse de m\u00e9tier, mettant en \u00e9vidence la duplicit\u00e9 de la m\u00e8re \u00e0 la fois protectrice et d\u00e9pr\u00e9datrice. L\u2019araign\u00e9e utilise la soie pour fabriquer le cocon, mais aussi pour capturer sa proie\u00a0; la maternit\u00e9 incarne ainsi force et fragilit\u00e9. Ces ambig\u00fcit\u00e9s se refl\u00e8tent avec intensit\u00e9 dans cette Maman gigantesque, abominablement soutenue par des pattes \u00e9voquant des arcs gothiques et fonctionnant en m\u00eame temps comme une cage, un terrier prot\u00e9geant un sac rempli d\u2019\u0153ufs adh\u00e9rant dangereusement \u00e0 son abdomen. L\u2019araign\u00e9e provoque la panique, mais sa hauteur imposante, en \u00e9quilibre sur des pattes l\u00e9g\u00e8res, transmet en m\u00eame temps une vuln\u00e9rabilit\u00e9 presque \u00e9mouvante.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Artiste inclassable et touche-\u00e0-tout, son \u0153uvre compos\u00e9e d\u2019araign\u00e9es monumentales, de femmes-maisons et d\u2019\u00e9l\u00e9ments phalliques interroge la place des femmes dans l\u2019espace domestique, ainsi que la porosit\u00e9 entre le masculin et le f\u00e9minin.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Maryse <span class=\"caps\">VAZZOLER<\/span>, \u00ab\u00a0Louise Bourgeois en 3 minutes\u00a0\u00bb, <em>Beaux-arts<\/em>, 30 octobre 2017<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pr\u00e9cisons que cette femme, bonne \u00e9pouse et m\u00e8re de trois enfants, d\u2019allure peu f\u00e9minine, qui apporte son aide \u00e0 des jeunes femmes artistes et participe \u00e0 des expos militantes, refusera toujours d\u2019\u00eatre class\u00e9e comme \u00ab\u00a0f\u00e9ministe\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis une femme, je n\u2019ai donc pas besoin d\u2019\u00eatre f\u00e9ministe\u2026 Je ne me consid\u00e8re pas comme f\u00e9ministe. Mon mari, Robert Goldwater, \u00e9tait f\u00e9ministe, il organisait des manifestations f\u00e9ministes. Si je consid\u00e8re que le r\u00f4le de la femme est plut\u00f4t passif, j\u2019ai l\u2019air d\u2019\u00eatre antif\u00e9ministe, c\u2019est un dilemme qui ne se r\u00e9sout pas. J\u2019accepte le dilemme, je ne le discute pas.\u00a0\u00bb Reste l\u2019essentiel, l\u2019\u0153uvre toujours pr\u00e9sente.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Louise Bourgeois est l\u2019une des pionni\u00e8res du postmodernisme et son \u0153uvre prot\u00e9iforme \u00e9chappe r\u00e9solument \u00e0 toutes les tentatives de classification.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Laure <span class=\"caps\">ADLER<\/span> (n\u00e9e en 1950) et Camille <span class=\"caps\">VI\u00c9VILLE<\/span> (n\u00e9e en 1980), <em>Les Femmes artistes sont dangereuses<\/em> (2018)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En 2008, le Centre Pompidou pr\u00e9sentait une exposition r\u00e9trospective de sa carri\u00e8re, avec plus de deux cents \u0153uvres R\u00e9ussite am\u00e9ricaine encore plus incontestable d\u2019une artiste fran\u00e7aise\u00a0: en 2022 \u00e0 Art Basel (manifestation annuelle d\u2019art contemporain), l\u2019une de ses fameuses araign\u00e9es est vendue 40 millions de dollars. La m\u00eame ann\u00e9e, une version plus petite, \u2039Spider <span class=\"caps\">IV<\/span>\u203a, a chang\u00e9 de propri\u00e9taire pour 22,5 millions de dollars.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/emil_cioran_.jpg\" width=\"600\" height=\"400\"><\/p>\n<h4>Emil Cioran (1911-1995), roumain, install\u00e9 \u00e0 Berlin puis \u00e0 Paris en 1937, antis\u00e9mite (repenti), philosophe sceptique et nihiliste, profond\u00e9ment pessimiste, il vit pauvrement et meurt m\u00e9connu du (grand) public.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je donnerais tous les paysages du monde pour celui de mon enfance.\u00a0\u00bb<span id=\"5\" class=\"cit-num\">5<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995),<em> Histoire et utopie<\/em> (1960)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>N\u00e9 dans un petit village de Roumanie, fils d\u2019un pr\u00eatre orthodoxe, il \u00e9tudie d\u00e8s 17 ans la philosophie \u00e0 Bucarest. Ses auteurs de r\u00e9f\u00e9rence sont Nietzsche, Schopenhauer, mais il consacre sa th\u00e8se \u00e0 Bergson. Il poursuit ses \u00e9tudes \u00e0 Berlin. Engag\u00e9 comme professeur de philosophie en Roumanie, il obtient presque 100 % d\u2019\u00e9chec pour ses \u00e9tudiants ce dont il est, para\u00eet-il, assez fier\u2026 \u00c0 22 ans, son premier ouvrage, <em>Sur les cimes du d\u00e9sespoir,<\/em> le propulse parmi les r\u00e9f\u00e9rences de la litt\u00e9rature roumaine. Quatre ans plus tard, il fait scandale avec <em>Des larmes et des saints\u00a0<\/em>: p\u00e9riode trouble pour Cioran qui c\u00f4toie un temps les jeunesses fascistes. Il s\u2019installe \u00e0 Paris pendant l\u2019Occupation, avec une bourse, pour terminer sa th\u00e8se sur Bergson \u2013 plus tard reni\u00e9 pour n\u2019avoir pas compris la trag\u00e9die de la vie.<\/p>\n<p>Il abandonne d\u00e9sormais toute id\u00e9ologie politique pour se consacrer \u00e0 l\u2019\u00e9criture en philosophe. Les communistes qui ont pris le pouvoir en Roumanie apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale ayant interdit ses livres, il reste \u00e0 Paris jusqu\u2019\u00e0 la fin de son existence, vivant pauvrement, r\u00e9digeant dor\u00e9navant ses ouvrages en fran\u00e7ais.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La langue fran\u00e7aise m\u2019a apais\u00e9 comme une camisole de force calme un fou.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995), cit\u00e9 par Laurent Dandrieu, <em>La Confr\u00e9rie des intranquilles<\/em> (2020)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il adopte une \u00e9criture classique dans la tradition rh\u00e9torique des moralistes fran\u00e7ais, en m\u00eame temps que visc\u00e9rale, entre raison et passion, clart\u00e9 et paradoxe. Il refusera tous les prix litt\u00e9raires \u2013 sauf le prix Rivarol en 1949, par besoin financier.<\/p>\n<p>Son scepticisme est fortement influenc\u00e9 par le nihilisme. Reconnu au sein des milieux intellectuels, il fr\u00e9quente Ionesco, Beckett, Gabriel Marcel et Mircea Eliade. \u00ab\u00a0J\u2019ai connu toutes les formes de d\u00e9ch\u00e9ance, y compris le succ\u00e8s.\u00a0\u00bb Il est toutefois inconnu du grand public, ce qui, faute de \u00ab\u00a0second m\u00e9tier\u00a0\u00bb, le condamne \u00e0 vivre chichement dans un h\u00f4tel, puis une chambre de bonne. Symbole de cette pr\u00e9carit\u00e9, il mange au restaurant universitaire jusqu\u2019\u00e0 ses 40 ans, \u00e2ge limite l\u00e9gal. Sa compagne Simone Bou\u00e9 (1919-1997) l\u2019aide \u00e0 vivre et tape ses manuscrits \u00e0 la machine. Sa \u00ab\u00a0vie parisienne\u00a0\u00bb est faite de longues marches en solitaire et de balades \u00e0 v\u00e9lo. Rien que de tr\u00e8s banal. Toujours obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019id\u00e9e du suicide, cette tentation le maintient en vie\u00a0: \u00ab\u00a0Sans l\u2019id\u00e9e de suicide, je me serais tu\u00e9 depuis toujours.\u00a0\u00bb<em> (Syllogismes de l\u2019amertume)<\/em><\/p>\n<p>Tout Cioran est finalement dans ses \u0153uvres. Dix titres (par ordre de publication), nous r\u00e9v\u00e8lent l\u2019essentiel de ce personnage atypique et de son \u00e9volution.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Une constatation que je peux v\u00e9rifier, \u00e0 mon grand regret, \u00e0 chaque instant\u00a0: seuls sont heureux ceux qui ne pensent jamais, autrement dit ceux qui ne pensent que le strict minimum n\u00e9cessaire pour vivre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995) <em>Sur les cimes du d\u00e9sespoir<\/em> (1934)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 22 ans, il publie ce premier ouvrage et inscrit son nom au panth\u00e9on des grands \u00e9crivains roumains. Il est \u00ab\u00a0lanc\u00e9\u00a0\u00bb, mais \u00e0 quel prix et vers quoi\u00a0? Un tel philosophe ne peut \u00eatre que tr\u00e8s malheureux.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Au comble du d\u00e9sespoir, seule la passion de l\u2019absurde pare encore le chaos d\u2019un \u00e9clat d\u00e9moniaque.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Rien ne saurait justifier le fait de vivre. Peut-on encore, \u00e9tant all\u00e9 au bout de soi-m\u00eame, invoquer des arguments, des causes, des effets ou des consid\u00e9rations morales\u00a0? Certes, non\u00a0: il ne reste alors pour vivre que des raisons d\u00e9nu\u00e9es de fondement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le travail\u00a0: une mal\u00e9diction que l\u2019homme a transform\u00e9e en volupt\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le Juif n\u2019est pas notre semblable, notre prochain, et, quelle que soit l\u2019intimit\u00e9 entretenue avec lui, un gouffre nous s\u00e9pare.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995) <em>Des larmes et des saints<\/em> (1937)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019antis\u00e9mitisme est une forme de x\u00e9nophobie fr\u00e9quente en Roumanie\u2026 L\u2019ouvrage fait pourtant scandale dans son pays. Refus\u00e9 par son \u00e9diteur, il publie \u00e0 compte d\u2019auteur. Les critiques sont mauvaises. Cioran supprimera plus tard ces passages pour l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise qui d\u00e9veloppe d\u2019autres th\u00e9matiques ch\u00e8res \u00e0 l\u2019auteur, notamment religieuses.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les Hongrois nous ha\u00efssent de loin tandis que les Juifs nous ha\u00efssent au c\u0153ur m\u00eame de notre soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dieu a exploit\u00e9 tous nos complexes d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, en commen\u00e7ant par notre incapacit\u00e9 de croire \u00e0 notre propre divinit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Penser \u00e0 tout moment, se poser des probl\u00e8mes capitaux \u00e0 tout bout de champ et \u00e9prouver un doute permanent quant \u00e0 son destin; \u00eatre fatigu\u00e9 de vivre, \u00e9puis\u00e9 par ses pens\u00e9es et par sa propre existence au-del\u00e0 de toute limite; laisser derri\u00e8re soi une tra\u00een\u00e9e de sang et de fum\u00e9e comme symbole du drame et de la mort de son \u00eatre \u2013 c\u2019est \u00eatre malheureux au point que le probl\u00e8me de la pens\u00e9e vous donne envie de vomir et que la r\u00e9flexion vous appara\u00eet comme une damnation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La vie et moi\u00a0: deux lignes parall\u00e8les qui se rencontrent dans la mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995), <em>Le Cr\u00e9puscule des pens\u00e9es<\/em> (1940)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Complaisance narcissique\u00a0? M\u00e9lancolie morbide\u00a0? Il se pourrait que la d\u00e9tresse de Cioran r\u00e9v\u00e8le quelque chose de la dure t\u00e2che d\u2019exister.\u00a0\u00bb (\u00c9milio Balturi). Mais qu\u2019y a-t-il au bout du nihilisme\u00a0? La mort\u00a0? La r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration\u00a0? Le raffinement de la volont\u00e9 de n\u00e9ant\u00a0? La culture du d\u00e9sespoir est omnipr\u00e9sente chez l\u2019auteur et le suicide devient un art quotidien. Po\u00e8te du malheur, le penseur roumain ne revendique rien. Il t\u00e9moigne et fait \u00e9clater le d\u00e9risoire de la vie, \u00e0 travers une pluie d\u2019aphorismes acides et d\u2019images cinglantes, avec le \u00ab\u00a0besoin de consigner toutes les r\u00e9flexions am\u00e8res, par l\u2019\u00e9trange peur qu\u2019on arriverait un jour \u00e0 ne plus \u00eatre triste\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019homme qui pratique la lucidit\u00e9 pendant toute sa vie devient un classique du d\u00e9sespoir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La solitude est l\u2019aphrodisiaque de l\u2019esprit, comme la conversation celui de l\u2019intelligence.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous sommes accroch\u00e9s \u00e0 la femme par terreur de l\u2019ennui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tout d\u00e9sespoir est un ultimatum \u00e0 Dieu.\u00a0\u00bb\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Donnez un but pr\u00e9cis \u00e0 la vie\u00a0: elle perd instantan\u00e9ment son attrait.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995),<em> Pr\u00e9cis de d\u00e9composition<\/em> (1949)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Avec son premier livre \u00e9crit en fran\u00e7ais dans un style somptueux, \u00e0 la fois pessimiste et tonique, l\u2019auteur se d\u00e9bat dans une sorte de sagesse faite de ricanement, de r\u00e9signation et de rage.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019espoir est une vertu d\u2019esclaves.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les opportunistes ont sauv\u00e9 les peuples\u00a0; les h\u00e9ros les ont ruin\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tous les penseurs sont des rat\u00e9s de l\u2019action et qui se vengent de leur \u00e9chec par l\u2019entremise des concepts.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Paris, point le plus \u00e9loign\u00e9 du Paradis, n\u2019en demeure pas moins le seul endroit o\u00f9 il fasse bon d\u00e9sesp\u00e9rer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995), <em>Syllogismes de l\u2019amertume<\/em> (1952)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Recueil de pens\u00e9es tour \u00e0 tour graves ou cocasses, avec une obsession\u00a0: conserver au doute permanent le double privil\u00e8ge de l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 et du sourire. Le philosophe prom\u00e8ne sur notre \u00e9poque, sur l\u2019histoire et sur l\u2019homme, un regard plus d\u00e9tach\u00e9\u00a0: la r\u00e9volte c\u00e8de le pas \u00e0 l\u2019humour, avec une sorte de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans l\u2019ahurissement.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c0 vingt ans, je n\u2019avais en t\u00eate que l\u2019extermination des vieux\u00a0; je persiste \u00e0 la croire urgente mais j\u2019y ajouterais maintenant celle des jeunes\u00a0; avec l\u2019\u00e2ge on a une vision plus compl\u00e8te des choses.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ne se suicident que les optimistes qui ne peuvent plus l\u2019\u00eatre. Les autres, n\u2019ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les romantiques furent les derniers sp\u00e9cialistes du suicide. Depuis, on le b\u00e2cle\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En vieillissant, on apprend \u00e0 troquer ses terreurs contre ses ricanements.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le secret de mon adaptation \u00e0 la vie\u00a0? \u2013 J\u2019ai chang\u00e9 de d\u00e9sespoir comme de chemise.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il n\u2019est pas \u00e9l\u00e9gant d\u2019abuser de la malchance\u00a0: certains individus, comme certains peuples s\u2019y complaisent tant qu\u2019ils d\u00e9shonorent la trag\u00e9die.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les sources d\u2019un \u00e9crivain, ce sont ses hontes\u00a0; celui qui n\u2019en d\u00e9couvre pas en soi, ou s\u2019y d\u00e9robe, est vou\u00e9 au plagiat ou \u00e0 la critique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La malhonn\u00eatet\u00e9 d\u2019un penseur se reconna\u00eet \u00e0 la somme d\u2019id\u00e9es pr\u00e9cises qu\u2019il avance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9\u00a0? Une marotte d\u2019adolescent, ou un sympt\u00f4me de s\u00e9nilit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995), <em>La Tentation d\u2019exister<\/em> (1956)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Protestation contre la lucidit\u00e9, apologie path\u00e9tique du mensonge, retour \u00e0 quelques fictions salutaires\u2026 et quelques \u00e9vidences.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Que l\u2019homme n\u2019aime rien, et il sera invuln\u00e9rable.\u00a0\u00bb Citation de Tchouang-Tseu, penseur chinois du <span class=\"caps\">IV<\/span>e si\u00e8cle av. J.-C. \u00e0 qui l\u2019on attribue la paternit\u00e9 d\u2019un texte essentiel du tao\u00efsme.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La barbarie est accessible \u00e0 quiconque\u00a0: il suffit d\u2019y prendre go\u00fbt.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les rides d\u2019une nation sont aussi visibles que celles d\u2019un individu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On ne peut \u00eatre normal et vivant \u00e0 la fois.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0\u00c0 la longue, la vie sans utopie devient irrespirable, pour la multitude du moins\u00a0: sous peine de se p\u00e9trifier, il faut au monde un d\u00e9lire neuf.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995),<em> Histoire et utopie<\/em> (1960)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est l\u2019analyse des vices et des vertus de l\u2019utopie. Pour faire soci\u00e9t\u00e9, il faut se cr\u00e9er des fictions, des symboles d\u2019avenir, un roman national, l\u2019imagination permettant de structurer le r\u00e9el pour tendre vers un id\u00e9al. Mais l\u2019utopie d\u00e9cha\u00eene les \u00e9nergies d\u2019une collectivit\u00e9, tout essor met la libert\u00e9 en p\u00e9ril, tout nouveau d\u00e9lire s\u2019ach\u00e8ve en servitude.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans son dessein g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019utopie est un r\u00eave cosmogonique au niveau de l\u2019histoire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le savoir, ayant irrit\u00e9 et stimul\u00e9 notre app\u00e9tit de puissance, il nous conduira inexorablement \u00e0 notre perte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Par rapport \u00e0 l\u2019Occident, tout en Russie se hausse d\u2019un degr\u00e9\u00a0: le scepticisme y devient nihilisme, l\u2019hypoth\u00e8se dogme, l\u2019id\u00e9e ic\u00f4ne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tout d\u00e9mocrate est un tyran d\u2019op\u00e9rette.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019aimerais \u00eatre libre, \u00e9perdument libre. Libre comme un mort-n\u00e9\u2026 Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995), <em>De l\u2019inconv\u00e9nient d\u2019\u00eatre n\u00e9<\/em> (1973)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est son ouvrage le plus diffus\u00e9 en France\u00a0: aphorismes fragment\u00e9s sur l\u2019absurdit\u00e9 de la condition humaine et prises de position personnelles, paradoxe et autod\u00e9rision. Cioran est pass\u00e9 ma\u00eetre dans cet exercice d\u2019\u00e9cole philosophique et lucide\u2026 dont il est la premi\u00e8re cible.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Avoir commis tous les crimes, hormis celui d\u2019\u00eatre p\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce que je sais \u00e0 soixante, je le savais aussi bien \u00e0 vingt. Quarante ans d\u2019un long, d\u2019un superflu travail de v\u00e9rification\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous avons perdu en naissant autant que nous perdrons en mourant. Tout.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas la peine de se tuer puisqu\u2019on se tue toujours trop tard.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ex\u00e8cre cette vie que j\u2019idol\u00e2tre\u2026 L\u2019homme accepte la mort, mais non l\u2019heure de sa mort. Mourir n\u2019importe quand, sauf quand il faut que l\u2019on meure.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On voudrait parfois \u00eatre cannibale, moins pour le plaisir de d\u00e9vorer tel ou tel que pour celui de le vomir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si l\u2019on pouvait se voir avec les yeux des autres, on dispara\u00eetrait sur-le-champ.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Des opinions, oui\u00a0; des convictions, non. Tel est le point de d\u00e9part de la fiert\u00e9 intellectuelle.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995), <em>Aveux et Anath\u00e8mes<\/em> (1987)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sa derni\u00e8re \u0153uvre, avant que la maladie d\u2019Alzheimer ait raison de lui\u00a0: une suite de perplexit\u00e9s, entre convictions et caprices, des interrogations, mais aucune r\u00e9ponse. S\u2019il y en avait une, on la conna\u00eetrait.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ces enfants dont je n\u2019ai pas voulu, s\u2019ils savaient le bonheur qu\u2019ils me doivent\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Puisqu\u2019on ne se souvient que des humiliations et des d\u00e9faites, \u00e0 quoi donc aura servi le reste\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tant la solitude me comble que le moindre rendez-vous m\u2019est une crucifixion.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On n\u2019habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c\u2019est cela et rien d\u2019autre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le fran\u00e7ais\u00a0: idiome id\u00e9al pour traduire d\u00e9licatement des sentiments \u00e9quivoques.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 coup d\u2019excitants (caf\u00e9, tabac) que j\u2019ai \u00e9crit tous mes livres. \u00c0 quoi tient l\u2019activit\u00e9 de l\u2019esprit\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Emil <span class=\"caps\">CIORAN<\/span> (1911-1995),<em> Cahiers, 1957-1972<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Des notes \u00e9crites en toute libert\u00e9, autant de pris sur le vif. Ce \u00ab\u00a0fanatique du pire\u00a0\u00bb offre le paradoxe, savoureux pour ses lecteurs, d\u2019un pessimiste radical s\u2019exprimant dans un style vif, all\u00e8gre et, pour tout dire, requinquant.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Expliquer quoi que ce soit par Dieu, c\u2019est c\u00e9der \u00e0 une solution de facilit\u00e9. Dieu n\u2019explique rien, c\u2019est l\u00e0 sa force.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il est \u00e9vident que Dieu \u00e9tait une solution, et qu\u2019on n\u2019en trouvera jamais une autre qui soit aussi satisfaisante.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il n\u2019y a qu\u2019un rem\u00e8de au d\u00e9sespoir\u00a0: c\u2019est la pri\u00e8re \u2013 la pri\u00e8re qui peut tout, qui peut m\u00eame cr\u00e9er Dieu\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qu\u2019un sage\u00a0? Un lucifer g\u00e2teux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Un croyant qui a perdu la foi, la gr\u00e2ce, pourrait \u00e0 juste titre accuser Dieu de trahison.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Par peur d\u2019\u00eatre quelconque, j\u2019ai fini par n\u2019\u00eatre rien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les critiques sont les maquereaux de la litt\u00e9rature.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/romain_gary.jpg\" width=\"600\" height=\"400\"><\/p>\n<h4>Romain Gary (1914-1980), n\u00e9 Roman Kacew, russe et juif, aviateur et r\u00e9sistant fran\u00e7ais, diplomate, romancier et r\u00e9alisateur, tr\u00e8s li\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re, deux fois prix Goncourt, divorc\u00e9 de Jean Seberg et suicid\u00e9 comme elle.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Avec l\u2019amour maternel, la vie nous a fait \u00e0 l\u2019aube une promesse qu\u2019elle ne tient jamais.\u00a0\u00bb<span id=\"6\" class=\"cit-num\">6<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Romain <span class=\"caps\">GARY<\/span> (1914-1980 ), <em>La Promesse de l\u2019aube<\/em> (1960)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce mot donne la cl\u00e9 du personnage, avec ses forces et ses failles. Le contexte est clair\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Chaque fois qu\u2019une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son c\u0153ur, ce ne sont plus que des condol\u00e9ances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa m\u00e8re comme un chien abandonn\u00e9. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des l\u00e8vres tr\u00e8s douces vous parlent d\u2019amour, mais vous \u00eates au courant. Vous \u00eates pass\u00e9 \u00e0 la source tr\u00e8s t\u00f4t et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous c\u00f4t\u00e9s, il n\u2019y a plus de puits, il n\u2019y a que des mirages. Vous avez fait, d\u00e8s la premi\u00e8re lueur de l\u2019aube, une \u00e9tude tr\u00e8s serr\u00e9e de l\u2019amour et vous avez sur vous de la documentation. Je ne dis pas qu\u2019il faille emp\u00eacher les m\u00e8res d\u2019aimer leurs petits. Je dis simplement qu\u2019il vaut mieux que les m\u00e8res aient encore quelqu\u2019un d\u2019autre \u00e0 aimer. Si ma m\u00e8re avait eu un amant, je n\u2019aurais pas pass\u00e9 ma vie \u00e0 mourir de soif aupr\u00e8s de chaque fontaine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette autobiographie dat\u00e9e de sa quarantaine \u00e9voque avec humour et tendresse l\u2019enfance et la jeunesse sous le signe d\u2019une m\u00e8re hors du commun, pr\u00e9sent\u00e9e comme une ancienne actrice russe, port\u00e9e par un amour et une foi inconditionnelle en son fils. L\u2019histoire raconte la lutte sans tr\u00eave qu\u2019elle m\u00e8ne contre l\u2019adversit\u00e9, l\u2019\u00e9nergie extravagante qu\u2019elle d\u00e9ploie pour qu\u2019il connaisse un destin grandiose et les efforts de Romain, pr\u00eat \u00e0 tout pour faire co\u00efncider sa vie \u00ab\u00a0avec le r\u00eave na\u00eff de celle qu\u2019il aime\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En f\u00e9vrier 1941, elle meurt \u00e0 Nice loin de lui qui joue d\u00e9j\u00e0 avec la mort en h\u00e9ros. Il dira n\u2019avoir appris la nouvelle qu\u2019\u00e0 son retour \u00e0 Nice en 1944 \u2013 fait incroyable\u00a0: \u00ab\u00a0Au cours des derniers jours qui avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa mort, elle avait \u00e9crit pr\u00e8s de deux cent cinquante lettres, qu\u2019elle avait fait parvenir \u00e0 son amie en Suisse (\u2026) Je continuai donc \u00e0 recevoir de ma m\u00e8re la force et le courage qu\u2019il me fallait pour pers\u00e9v\u00e9rer alors qu\u2019elle \u00e9tait morte depuis plus de trois ans. Le cordon ombilical avait continu\u00e9 \u00e0 fonctionner.\u00a0\u00bb Fait d\u00e9menti par certaines sources. Mais sa m\u00e8re restera \u00e0 jamais pr\u00e9sente pour lui.<\/p>\n<p>Autre constante, n\u00e9 de p\u00e8re inconnu, la qu\u00eate de l\u2019identit\u00e9 sera le moteur d\u2019une \u0153uvre qui brouille les pistes de sa biographie et multiplie les pseudos\u00a0au point d\u2019en faire un roman \u00e0 la fin de sa vie (<em>Pseudos<\/em>, 1976, sign\u00e9 \u00c9mile Ajar). Comme Andr\u00e9 Malraux quoique dans un autre genre, \u00ab\u00a0il devient un mythomane de g\u00e9nie. Il commence \u00e0 inventer sa vie avant d\u2019inventer la vie de ses romans. Il va m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 15 ans, au bord de la promenade des Anglais \u00e0 Nice s\u2019inventer un p\u00e8re\u00a0\u00bb (Laurent Seksik, n\u00e9 \u00e0 Nice en 1962, \u00e9crivain et m\u00e9decin).<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le patriotisme c\u2019est l\u2019amour des siens. Le nationalisme c\u2019est la haine des autres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Romain <span class=\"caps\">GARY<\/span> (1914-1980), <em>\u00c9ducation europ\u00e9enne<\/em> (1945)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une d\u00e9finition qui vaut v\u00e9rit\u00e9 historique, dans ce roman de guerre. Janek, 14 ans, apprend \u00e0 survivre, mais \u00e0 quel prix \u2013 avec des partisans au c\u0153ur de la for\u00eat polonaise, alors que se d\u00e9roule plus \u00e0 l\u2019est la bataille de Stalingrad.<\/p>\n<p>N\u00e9 \u00e0 Vilnius en Lituanie dans une famille juive d\u00e9port\u00e9e en Russie apr\u00e8s une mesure g\u00e9n\u00e9rale d\u2019expulsion des juifs de la zone du front, Gary donnera dans ses livres et ses interviews de nombreuses versions sur l\u2019origine de ses parents, son enfance et son adolescence. Seule certitude, il s\u2019installe en France \u00e0 Nice avec sa m\u00e8re en 1928. Bachelier, il poursuit des \u00e9tudes de droit \u00e0 Aix-en-Provence. En 1935, il s\u2019engage dans l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air et devient aviateur \u2013 rien de plus prestigieux. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint les Forces fran\u00e7aises libres et combat aux c\u00f4t\u00e9s des Alli\u00e9s en tant que navigateur bombardier. Ses actions h\u00e9ro\u00efques lui vaudront plusieurs distinctions, dont la Croix de guerre et la L\u00e9gion d\u2019honneur.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la guerre, il entame une carri\u00e8re diplomatique pour faire honneur \u00e0 sa m\u00e8re (morte), en parall\u00e8le \u00e0 sa v\u00e9ritable vocation, l\u2019\u00e9criture. Consul g\u00e9n\u00e9ral de France \u00e0 Los Angeles, il sera \u00e9galement en poste \u00e0 Sofia, Berne et New York. Son premier roman \u00e9voque les souffrances et les r\u00e9sistances sous l\u2019occupation nazie.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas d\u2019art d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u2013 le d\u00e9sespoir, c\u2019est seulement un manque de talent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Romain <span class=\"caps\">GARY<\/span> (1914-1980), <em>\u00c9ducation europ\u00e9enne<\/em> (1945)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Craignant de mourir en mission, il veut (d\u00e9j\u00e0) laisser une trace dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. Sous le nom de Romain Gary de Kacew, il \u00e9crit dans l\u2019urgence un r\u00e9cit sur la r\u00e9sistance en Pologne (pays de ses origines) et le front de l\u2019Est. Il le termine en 1943, avec l\u2019obsession de la mort proche quand son escadrille retourne en Angleterre et m\u00e8ne des missions excessivement dangereuses au-dessus de l\u2019Europe continentale. Ce roman de guerre est bien accueilli par le public et la critique \u2013 hormis Jean-Paul Sartre dans <em>Les Temps modernes.<\/em><\/p>\n<p>Le livre re\u00e7oit le prix des Critiques, le public le pl\u00e9biscite, avec une traduction en vingt-sept langues\u00a0! Lors de sa r\u00e9\u00e9dition chez Gallimard, Gary en donne une seconde version, ajoutant le partisan Nadejda, figure fictive devenue mythique au sein de la r\u00e9sistance polonaise et changeant le sens de son action contre l\u2019ennemi allemand.<\/p>\n<p>Les romans qui suivent n\u2019ont pas le m\u00eame succ\u00e8s, mais Gary ne doute pas de son talent et ne peut pas d\u00e9cevoir sa m\u00e8re toujours vivante en lui. Dix ans apr\u00e8s, il re\u00e7oit la distinction supr\u00eame d\u2019une vie d\u2019auteur fran\u00e7ais, le Goncourt.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0<span class=\"caps\">L\u2019A<\/span>frique perdra lorsqu\u2019elle perdra les \u00e9l\u00e9phants. Comment pouvons-nous parler de progr\u00e8s, alors que nous d\u00e9truisons encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations de la vie\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Romain <span class=\"caps\">GARY<\/span> (1914-1980), <em>Les Racines du ciel<\/em> (prix Goncourt 1956)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Citons quelques lignes\u00a0de ce grand roman qui fait \u00e9cho \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 g\u00e9opolitique et \u00e0 l\u2019obsession \u00e9cologique\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<span class=\"caps\">L\u2019A<\/span>frique ne s\u2019\u00e9veillera \u00e0 son destin que lorsqu\u2019elle aura cess\u00e9 d\u2019\u00eatre le jardin zoologique du monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Est-ce que nous ne sommes vraiment plus capables de respecter la nature, la libert\u00e9 vivante, sans aucun rendement, sans utilit\u00e9, sans autre objet que de se laisser entrevoir de temps en temps\u00a0? La libert\u00e9 elle-m\u00eame est anachronique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il est possible que ce qu\u2019on appelle la civilisation consiste en un long effort pour tromper les hommes sur eux-m\u00eames.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ils ne pouvaient donc imaginer \u00e0 quel point la d\u00e9fense d\u2019une marge humaine assez grande et g\u00e9n\u00e9reuse pour contenir m\u00eame les g\u00e9ants pachydermes pouvait \u00eatre la seule cause digne d\u2019une civilisation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Comment faire mieux que d\u2019avoir le Goncourt\u00a0? Se lancer dans le cin\u00e9ma. D\u00e8s 1958, il sc\u00e9narise l\u2019adaptation des <em>Racines du Ciel<\/em> r\u00e9alis\u00e9e par John Huston. En 1962, il contribue au sc\u00e9nario du plus grand film de guerre fran\u00e7ais, <em>Le Jour le plus long<\/em> (1962). Il participe au jury du festivals de Cannes. Entre temps, en 1959, Gary est tomb\u00e9 fou amoureux d\u2019une actrice qui va changer sa vie et peut-\u00eatre sa mort, avec son \u0153uvre cin\u00e9matographique devenue un nouveau d\u00e9fi.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je vois la vie comme une grande course de relais o\u00f9 chacun de nous avant de tomber doit porter plus loin le d\u00e9fi d\u2019\u00eatre un homme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Romain <span class=\"caps\">GARY<\/span> (1914-1980), <em>La Promesse de l\u2019aube<\/em> (1960)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette autobiographie n\u2019int\u00e8gre pas l\u2019aventure avec le second grand amour de sa vie, mais elle illustre ce chapitre, le plus m\u00e9diatis\u00e9 pour le meilleur et pour le pire. L\u2019actrice am\u00e9ricaine Jean Seberg, star dans son pays, est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e en France par le premier long m\u00e9trage du pape de la Nouvelle vague, Jean-Luc Godard\u00a0: <em>\u00c0 bout de souffle<\/em> (1960), duo mythique avec Jean-Paul Belmondo. En 1963, Gary divorce pour l\u2019\u00e9pouser. En 1968, il tourne <em>Les Oiseaux vont mourir au P\u00e9rou<\/em> (Jean Seberg, Pierre Brasseur et Maurice Ronet). Apprenant que sa femme entretient une liaison avec Clint Eastwood pendant un tournage (<em>La Kermesse de l\u2019Ouest<\/em>), il prend l\u2019avion et provoque l\u2019acteur en duel au revolver\u00a0: le \u00ab\u00a0cow-boy am\u00e9ricain\u00a0\u00bb se d\u00e9file.\u00a0<\/p>\n<p>Romain Gary et Jean Seberg se s\u00e9parent et divorcent en 1970. Remari\u00e9 une troisi\u00e8me fois, il continue de l\u2019aimer, de la faire tourner (<em>Police Magnum<\/em> en 1972, avec James Mason, Stephen Boyd) et surtout de la prot\u00e9ger en h\u00e9ros d\u2019une actualit\u00e9 peut-\u00eatre trop br\u00fblante \u00e0 son go\u00fbt\u2026 jusqu\u2019au suicide de la star en 1979. Navrant \u00ab\u00a0fait divers\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019h\u00e9ro\u00efne est d\u00e9pass\u00e9e par son r\u00f4le politique en faveur des<em> Black Panthers<\/em> et sa liaison malheureuses avec l\u2019un de ses membres, traqu\u00e9e par le <span class=\"caps\">FBI<\/span> inventant un sc\u00e9nario aujourd\u2019hui encore discut\u00e9\u2026 qui d\u00e9passe l\u2019imagination cr\u00e9atrice de Romain Gary et les forces de la victime\u00a0!<\/p>\n<p>Il va quand m\u00eame se surpasser une derni\u00e8re fois dans le genre \u00ab\u00a0incroyable, mais vrai\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0impossible n\u2019est pas Gary.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les gens tiennent \u00e0 la vie plus qu\u2019\u00e0 n\u2019importe quoi, c\u2019est m\u00eame marrant quand on pense \u00e0 toutes les belles choses qu\u2019il y a dans le monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Romain <span class=\"caps\">GARY<\/span> (1914-1980), <em>La Vie devant soi<\/em> (1975), second prix Goncourt publi\u00e9 sous le pseudo d\u2019Emil Ajar<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au-del\u00e0 du scandale tr\u00e8s tout-parisien \u00e0 la ville, c\u2019est son dernier grand roman, sujet surprenant dans la bibliographie de Gary que certains critiques trouvaient ennuyeux et qui n\u2019a plus \u00ab\u00a0la cote\u00a0\u00bb (ou \u00ab\u00a0la carte\u00a0\u00bb comme l\u2019on dit aussi). Il veut prouver qu\u2019il peut encore et toujours se renouveler. D\u2019o\u00f9 cette histoire d\u2019une vieille femme juive et d\u2019un jeune orphelin arabe, adapt\u00e9e au cin\u00e9ma deux ans apr\u00e8s sous le titre Madame Rosa, avec Simone Signoret plus g\u00e9niale que nature.<\/p>\n<p>Quartier Belleville, ann\u00e9es 70. Momo, 10 ans, vit chez Madame Rosa, ancienne prostitu\u00e9e, hant\u00e9e par ses souvenirs d\u2019Auschwitz et se laissant gagner peu \u00e0 peu par la maladie. Son m\u00e9decin veut la faire hospitaliser, elle refuse, soutenue par Momo. De m\u00eame qu\u2019elle n\u2019a aucune identit\u00e9 l\u00e9gale, car<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0d\u00e8s qu\u2019on sait qui vous \u00eates, on est s\u00fbr de vous le reprocher\u00a0\u00bb. Elle vit donc avec des faux papiers. Femme au grand c\u0153ur, elle a cr\u00e9\u00e9 \u00ab\u00a0une pension sans famille pour les gosses qui sont n\u00e9s de travers\u00a0\u00bb. Autrement dit, elle accueille des enfants de prostitu\u00e9es pour les prot\u00e9ger de l\u2019assistance publique ou des \u00ab\u00a0proxin\u00e8tes\u00a0\u00bb, comme dit Momo. Il raconte son quotidien \u00e0 hauteur d\u2019enfant, \u00e9maillant son r\u00e9cit de r\u00e9flexions sur la vie qu\u2019il a devant lui.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La vie, c\u2019est pas un truc pour tout le monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La vie fait vivre les gens sans faire tellement attention \u00e0 ce qui leur arrive.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais tellement heureux que je voulais mourir\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je tiens pas tellement \u00e0 \u00eatre heureux, je pr\u00e9f\u00e8re encore la vie. Le bonheur, c\u2019est une belle ordure et une peau de vache et il faudrait lui apprendre \u00e0 vivre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Madame Rosa dit que la vie peut \u00eatre tr\u00e8s belle mais qu\u2019on ne l\u2019a pas encore vraiment trouv\u00e9e et qu\u2019en attendant il faut bien vivre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le plus triste avec les personnes qui s\u2019en vont de la t\u00eate est qu\u2019on ne sait pas combien \u00e7a va durer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il ne faut pas pleurer, mon petit, c\u2019est naturel que les vieux meurent. Tu as toute la vie devant toi\u00a0\u00bb dit Rosa.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le Goncourt ne peut ni s\u2019accepter ni se refuser\u2026 Mais M. Ajar est libre de reverser les b\u00e9n\u00e9fices \u00e0 une bonne \u0153uvre.\u00a0\u00bb<span id=\"7\" class=\"cit-num\">7<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Herv\u00e9 <span class=\"caps\">BAZIN<\/span> (1911-1996), pr\u00e9sident de l\u2019acad\u00e9mie Goncourt, 20 novembre\u00a01975. <em>Le Monde<\/em>, 22 novembre 1975<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le 17 novembre, depuis le restaurant Drouant \u00e0 Paris, Armand Lanoux, membre de l\u2019Acad\u00e9mie Goncourt, annon\u00e7ait \u00e0 la foule de journalistes impatients le nom de l\u2019heureux laur\u00e9at\u00a0: \u00c9mile Ajar. Nul ne l\u2019a vu, Nul ne le conna\u00eet. Il s\u2019est fait remarquer un an plus t\u00f4t avec son premier livre<em> Gros C\u00e2lin<\/em>\u00a0: \u00e0 d\u00e9faut de trouver l\u2019amour, un employ\u00e9 de bureau s\u2019\u00e9prend d\u2019un python, fascin\u00e9 par sa capacit\u00e9 de muer.\u00a0 Selon son directeur litt\u00e9raire au Mercure de France, Ajar est un Fran\u00e7ais n\u00e9 \u00e0 Oran, r\u00e9fugi\u00e9 au Br\u00e9sil, car poursuivi pour des avortements clandestins en France\u2026 Au comit\u00e9 du Goncourt, peu importe qui se trouve derri\u00e8re le livre, c\u2019est la plume qui compte\u00a0!<\/p>\n<p>Trois jours plus tard, stupeur g\u00e9n\u00e9rale\u00a0: le laur\u00e9at refuse le prix. L\u2019Acad\u00e9mie ne peut accepter une telle d\u00e9cision. D\u2019o\u00f9 la r\u00e9action d\u2019Herv\u00e9 Bazin\u00a0: \u00ab\u00a0Nous votons pour un livre, non pour un candidat. Le prix Goncourt ne peut ni s\u2019accepter, ni se refuser, pas plus que la naissance ou la mort. Monsieur Ajar reste couronn\u00e9\u2026\u00a0\u00bb Ce que tout le monde ignore, c\u2019est qu\u2019\u00c9mile Ajar n\u2019existe pas.<\/p>\n<p>Il fallait un visage \u00e0 Ajar, pour faire taire les soup\u00e7ons. Gary \u2013 coup de g\u00e9nie \u2013 propose le r\u00f4le \u00e0 son neveu Paul Pavlowitch (cousin par alliance). Il signera encore <em>Pseudos<\/em>, naturellement \u00e9crit par Gary. Face \u00e0 la presse, il lui fournit ses r\u00e9pliques, ses gestes, son jeu de sc\u00e8ne\u00a0: il construit le personnage. Paul s\u2019av\u00e8re excellent acteur\u2026 Apr\u00e8s la mort de Gary, il d\u00e9crira les coulisses de la supercherie, avec des sc\u00e8nes dignes d\u2019un film d\u2019espionnage\u00a0: rendez-vous secrets la nuit, faux papiers. Il donne surtout \u00e0 comprendre le plus important\u00a0: le trouble identitaire de Gary. Au-del\u00e0 de la blague ou du pied de nez, cette double signature disait la grande n\u00e9vrose d\u2019un grand \u00e9crivain, identit\u00e9 tortur\u00e9e par l\u2019Histoire et fruit de l\u2019ambition maternelle d\u00e9crite dans <em>La Promesse de l\u2019aube<\/em>. Gary a pass\u00e9 sa vie \u00e0 accomplir les r\u00eaves de sa m\u00e8re. Et un jour, \u00e0 60 ans, l\u2019\u00e2ge auquel sa m\u00e8re est morte, il cr\u00e9e \u00c9mile Ajar. C\u2019est d\u00e9sormais lui qui dispose d\u2019une marionnette. Il se lib\u00e8re en reproduisant ce qu\u2019il a v\u00e9cu.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de sa vie, Gary \u00e9tait quand m\u00eame t\u00e9tanis\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de salir la l\u00e9gion d\u2019honneur qu\u2019il avait re\u00e7ue, lui le Compagnon de la Lib\u00e9ration. Il craignait que son imposture n\u2019entache l\u2019honneur de la R\u00e9sistance. Il n\u2019en fut rien. Mais son canular \u00e9tait devenu un carcan, un pi\u00e8ge mortel.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il ne faut pas avoir peur du bonheur. C\u2019est seulement un bon moment \u00e0 passer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Romain <span class=\"caps\">GARY<\/span> (1914-1980), <em>Au-del\u00e0 de cette limite<\/em> (1978)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dernier roman sign\u00e9 Gary. Jacques Rainier, 59 ans (l\u2019\u00e2ge de l\u2019auteur \u00e0 un an pr\u00e8s), industriel, conna\u00eet des difficult\u00e9s dans ses affaires, alors que sa liaison avec Laura, une jeune Br\u00e9silienne, lui fait vivre ses jours les plus heureux. Un matin, \u00e0 Venise, les confidences cyniques et angoiss\u00e9es d\u2019un homme obs\u00e9d\u00e9 par le mythe de la virilit\u00e9 et le d\u00e9clin sexuel \u00e9veillent le soup\u00e7on en lui-m\u00eame, sur lui-m\u00eame. La peur de l\u2019impuissance, d\u2019abord insidieuse, ensuite envahissante, destructrice, ne le quitte plus.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Quand on a envie de crever, le chocolat a encore meilleur go\u00fbt que d\u2019habitude.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Romain <span class=\"caps\">GARY<\/span> (1914-1980), <em>La Vie devant soi<\/em> (1975)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En 1978, \u00e0 la sortie de son dernier livre (<em>Au-del\u00e0 de cette limite<\/em>), la journaliste Caroline Monney pose la question \u00e0 Gary\u00a0: \u00ab\u00a0Vieillir\u00a0? \u2014 Catastrophe. Mais \u00e7a ne m\u2019arrivera pas. Jamais. J\u2019imagine que ce doit \u00eatre une chose atroce, mais comme moi, je suis incapable de vieillir, j\u2019ai fait un pacte avec ce monsieur l\u00e0-haut, vous connaissez\u00a0? J\u2019ai fait un pacte avec lui aux termes duquel je ne vieillirai jamais.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Parole tenue. Gary, 66 ans et portant toujours beau, a fini de brouiller les pistes et de se r\u00e9inventer \u00e0 plaisir. Il se suicide le 2 d\u00e9cembre 1980 avec son Browning <span class=\"caps\">GP<\/span>, se tirant une balle dans la bouche. Il laisse une lettre dat\u00e9e \u00ab\u00a0Jour J\u00a0\u00bb avec ces mots\u00a0: \u00ab\u00a0Aucun rapport avec Jean Seberg\u00a0\u00bb \u2013 son dernier grand amour, suicid\u00e9e le 30 ao\u00fbt 1979. Faut-il croire ce mot de la fin posthume\u00a0?<\/p>\n<p>Compagnon de la Lib\u00e9ration, il a droit aux honneurs militaires fran\u00e7ais, suivis d\u2019une m\u00e9lop\u00e9e russe lors de ses obs\u00e8ques \u00e0 l\u2019\u00e9glise Saint-Louis des Invalides le 9 d\u00e9cembre 1980. Le 15 mars 1981, sa derni\u00e8re compagne disperse ses cendres, selon son v\u0153u, en mer M\u00e9diterran\u00e9e au large de Menton.<\/p>\n<p>Artiste aux multiples facettes, il marque le monde de la litt\u00e9rature pour le myst\u00e8re et la libert\u00e9 de ton qu\u2019il incarne.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/luis_mariano.jpg\" width=\"481\" height=\"397\"><\/p>\n<h4>Luis <span class=\"caps\">MARIANO<\/span> (1914-1970), n\u00e9 \u00e0 Irun (pays basque espagnol), \u00ab\u00a0prince de l\u2019op\u00e9rette\u00a0\u00bb, t\u00e9nor l\u00e9ger au timbre exceptionnel, idol\u00e2tr\u00e9 dans les ann\u00e9es 60 par un large public auquel il se donne avec passion.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il reste avant tout une voix admirable, velout\u00e9e et puissante \u00e0 la fois\u00a0; une voix \u00e9clatante et magique\u00a0; une voix aux aigus impressionnants, qui fut suffisamment ample et souple pour convenir aussi bien \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra, \u00e0 l\u2019Op\u00e9rette qu\u2019\u00e0 la chanson de vari\u00e9t\u00e9. Une voix de Soleil qui rayonnait dans tous les genres musicaux.\u00a0\u00bb<span id=\"7\" class=\"cit-num\">7<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Christian <span class=\"caps\">CADOPPI<\/span> (n\u00e9 en 1956), Regards sur Luis Mariano \u2013 \u00e0 l\u2019occasion du 100e anniversaire de sa naissance<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Il a commenc\u00e9 comme simple choriste, venant d\u2019une chorale compos\u00e9e de Basques espagnols exil\u00e9s de leur patrie en pleine tourmente d\u2019une guerre civile, puis il a fait fortune en devenant le prince de l\u2019Op\u00e9rette, l\u2019ic\u00f4ne de la chanson, la \u00ab\u00a0star\u00a0\u00bb incontest\u00e9e du show-biz\u2026 Le simple choriste qu\u2019il fut a entretenu les r\u00eaves de millions de personnes de son vivant et de milliers de nostalgiques apr\u00e8s sa mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mariano Eusebio Gonz\u00e1lez y Garc\u00eda na\u00eet le 13 ao\u00fbt 1914 \u00e0 Irun au Pays basque espagnol, pr\u00e8s de la fronti\u00e8re avec la France. Fils d\u2019un garagiste et d\u2019une brodeuse, il se d\u00e9couvre une passion pour le dessin et le chant\u2026 La famille fuit l\u2019Espagne au d\u00e9clenchement de la guerre civile et s\u2019installe \u00e0 Hendaye. Mariano rejoint la troupe vocale Eresoinka, un ensemble charg\u00e9 de promouvoir la culture basque \u00e0 travers l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Re\u00e7u au conservatoire de Bordeaux en 1939, il donne ses premiers r\u00e9citals de cabaret. Les airs de tango s\u00e9duisent le public et il \u00ab\u00a0monte \u00e0 Paris\u00a0\u00bb en septembre 1942. Fin 1944, son c\u0153ur d\u2019artiste balance entre la chanson populaire et l\u2019art lyrique, son agente et amie ayant pris contact avec Jacques Rouch\u00e9, directeur de l\u2019Op\u00e9ra, pour lui faire passer les auditions. Saint-Granier, cr\u00e9ateur de revues, lui d\u00e9conseille l\u2019op\u00e9ra. En 1945, rencontre d\u00e9cisive avec le compositeur Francis Lopez\u00a0(1916-1995)\u00a0: il lui propose le premier r\u00f4le d\u2019une op\u00e9rette inachev\u00e9e, devenue<em> La Belle de Cadix.<\/em><\/p>\n<p>Pr\u00e9vue pour six semaines, elle reste \u00e0 l\u2019affiche plus de cinq ans. Luis Mariano est promu star nationale. Ses op\u00e9rettes font salle comble\u00a0: <em>Andalousie, Chevalier du ciel, Le Chanteur de Mexico.<\/em> Ses r\u00e9citals s\u2019exportent dans le monde entier, particuli\u00e8rement en Am\u00e9rique, accueilli comme une rock star, au Mexique ou en Uruguay. Surnomme \u00ab\u00a0le prince de l\u2019op\u00e9rette\u00a0\u00bb, son homosexualit\u00e9 ne nuit en rien \u00e0 la \u00ab\u00a0marianomania\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Fin des ann\u00e9es 1950 et d\u00e9but des ann\u00e9es 1960\u00a0: bouleversement culturel majeur dans la chanson fran\u00e7aise, avec le d\u00e9ferlement de la vague y\u00e9y\u00e9, ces chanteurs rock et pop adaptant et important les plus grands succ\u00e8s venus de Grande-Bretagne ou des \u00c9tats-Unis. La concurrence des Johnny Hallyday, Sylvie Vartan et autres Richard Anthony est rude, mais Luis Mariano encha\u00eene les succ\u00e8s sur les planches dans les op\u00e9rettes\u00a0:<em> Le Secret de Marco Polo, Visa pour l\u2019amour<\/em> ou <em>Le Prince de Madrid,<\/em> avec une s\u00e9rie de tourn\u00e9es triomphales en Europe de l\u2019Est et une diversification de ses enregistrements en espagnol et en italien.<\/p>\n<p>Le chanteur se surm\u00e8ne et sa sant\u00e9 commence \u00e0 d\u00e9cliner. En d\u00e9cembre 1969, il doit abandonner sa nouvelle op\u00e9rette <em>La Caravelle d\u2019Or<\/em> \u00e0 la suite d\u2019un malaise sur sc\u00e8ne \u2013 une h\u00e9patite mal diagnostiqu\u00e9e et non trait\u00e9e. Tr\u00e8s affaibli, il ne s\u2019en remettra jamais\u00a0: le 14 juillet 1970, il meurt des suites d\u2019une h\u00e9morragie c\u00e9r\u00e9brale, \u00e0 55 ans.<\/p>\n<p>Pendant trente ans, il aura tout donn\u00e9 \u00e0 son public qui le lui a bien rendu. Il avait besoin de cette passion pour exister, mais le culte de Mariano surv\u00e9cut \u00e0 sa fin brutale. Seul peut-\u00eatre dans l\u2019histoire du spectacle, Rudolf Valentino aux \u00c9tats-Unis a connu ce culte posthume. Conform\u00e9ment \u00e0 ses derni\u00e8res volont\u00e9s, Mariano est enterr\u00e9 dans le cimeti\u00e8re de la commune basque d\u2019Arcangues o\u00f9 il s\u00e9journait r\u00e9guli\u00e8rement. Sa tombe est r\u00e9guli\u00e8rement visit\u00e9e et fleurie par ses fans, venus de tout le pays.<br>Quelques airs r\u00e9sument sa carri\u00e8re. La qualit\u00e9 technique du son ne rend pas toujours justice \u00e0 sa voix exceptionnelle.<\/p>\n<p><strong>La Belle de Cadix (1945).<\/strong> <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=I6RmdnWkMFA\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v<span class=\"caps\">=I6R<\/span>mdnWkMFA<\/a><br>Luis Mariano doit son premier succ\u00e8s \u00e0 cette \u00ab\u00a0belle aux yeux de velours\u00a0\u00bb. Elle marque la rencontre du chanteur avec le compositeur Francis Lopez qui mettra en musique presque toutes ses op\u00e9rettes et tous ses succ\u00e8s. Adapt\u00e9e d\u2019une op\u00e9rette inachev\u00e9e de Raymond Vincy nomm\u00e9e<em> Mariage \u00e0 l\u2019essai<\/em>, la pi\u00e8ce s\u2019appelait \u00e0 l\u2019origine<em> La Belle de Budapest<\/em>, avant que Lopez et Mariano, tous deux basques d\u2019origine, la renomment <em>La Belle de Cadix.<\/em><\/p>\n<p><strong>Mexico (1951)<\/strong>. <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=cKeQcmlvKEE%20\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=cKeQcmlvKEE <\/a><br>Cr\u00e9\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet \u00e0 Paris le 15 d\u00e9cembre 1951, le spectacle sera adapt\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran en 1956 par Richard Pottier, sous le m\u00eame titre. \u00c0 la t\u00eate d\u2019un casting prestigieux \u2013 Bourvil, Annie Cordy, Pauline Carton et Fernando Rey \u2013 Mariano conna\u00eetra son plus grand succ\u00e8s au cin\u00e9ma\u00a0: pr\u00e8s de 5 millions de spectateurs en salles. La chanson titre \u00ab\u00a0Mexico\u00a0\u00bb, avec son c\u00e9l\u00e8bre contre-ut final, morceau de bravoure pour tout t\u00e9nor en voix \u2013 r\u00e9p\u00e9t\u00e9 cinq saisons de suite au Ch\u00e2telet. On imagine le tour de force vocal \u2013 aucun t\u00e9nor d\u2019op\u00e9ra ne s\u2019y risquerait, mais Mariano se donne toujours \u00e0 fond.<\/p>\n<p><strong>L\u2019amour est un bouquet de violettes,<\/strong> chanson tir\u00e9e de l\u2019op\u00e9rette film\u00e9e par Richard Pottier, <em>Violettes imp\u00e9riales<\/em> (1952). <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=VoZeUTkzu4c\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=VoZeUTkzu4c<\/a><br>L\u2019op\u00e9rette est cr\u00e9\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre Mogador par le couple vedette, Marcel Merk\u00e8s et Paulette Merval. Quand Violettes imp\u00e9riales devient un film en 1952, le r\u00f4le revient \u00e0 la star de l\u2019\u00e9poque, Luis Mariano, aux c\u00f4t\u00e9s de Carmen Sevilla, actrice, danseuse et chanteuse espagnole en renom. La chanson interpr\u00e9t\u00e9e par Mariano devient aussit\u00f4t \u00ab\u00a0un tube\u00a0\u00bb avant la lettre.<\/p>\n<p><strong>Maman la plus belle du monde,<\/strong> adaptation d\u2019une chanson italienne de Marino Marini, <em>La pi\u00f9 bella del mondo<\/em> (1958) <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=ANj6StScGYU\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v<span class=\"caps\">=AN<\/span>j6StScGYU<\/a><br>Version fran\u00e7aise sign\u00e9e Luis Mariano et Henri Salvador, interpr\u00e9t\u00e9e (entre autres) par Mariano et Tino Rossi, autre voix iconique. Mariano gagne le match contre le t\u00e9nor corse \u00e0 la voix de velours\u00a0: \u00ab\u00a0Maman c\u2019est toi la plus belle du monde \/ Et lorsque tout s\u2019effondre \/ Autour de moi \/ Maman, toi tu es l\u00e0.\u00a0\u00bb \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1950, Luis Mariano est l\u2019une des plus grandes stars de la chanson fran\u00e7aise (tous genres confondus) dans le monde, avec sa voix de t\u00e9nor roucoulante et ses m\u00e9lodies ensoleill\u00e9es, mariage du bel canto espagnol et de l\u2019op\u00e9rette \u00e0 la fran\u00e7aise.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/georges_guetary.jpg\" width=\"200\" height=\"300\"><\/p>\n<h4>Georges Gu\u00e9tary (1915-1997), grec n\u00e9 en \u00c9gypte, naturalis\u00e9 fran\u00e7ais, chanteur de charme incontest\u00e9, bon com\u00e9dien sur sc\u00e8ne et \u00e0 l\u2019\u00e9cran, carri\u00e8re internationale et vie de famille heureuse.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La vie de mon p\u00e8re semble sortie d\u2019un roman.\u00a0\u00bb<span id=\"8\" class=\"cit-num\">8<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">H\u00e9l\u00e8ne <span class=\"caps\">GU\u00c9TARY<\/span> (n\u00e9e en 1957), pr\u00e9face d\u2019une biographie de Georges Gu\u00e9tary, \u00e9crite par Martin P\u00e9net, illustr\u00e9e par Fabien Lacaf, accompagn\u00e9e de 2 <span class=\"caps\">CD<\/span>. Librairie \u00ab\u00a0la Promesse de l\u2019aube\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Auteure, plasticienne et r\u00e9alisatrice fran\u00e7aise, fille du c\u00e9l\u00e8bre chanteur, form\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Beaux-arts de Paris, elle fait ses d\u00e9buts de plasticienne \u00e0 New York o\u00f9 elle passe douze ans de vie. Elle rend un juste hommage \u00e0 son p\u00e8re \u2013 comme rarement enfant d\u2019artiste a pu le faire\u00a0!<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9passe la fiction. Il est n\u00e9 en \u00c9gypte, dans une famille grecque de douze enfants. Un destin extraordinaire l\u2019a fait traverser la mer, \u00e9chapper aux allemands pendant la guerre, faire r\u00eaver la zone libre, puis la France, cartonner \u00e0 Londres, \u00eatre choisi par Gene Kelly pour jouer et chanter dans <em>\u00ab\u00a0Un Am\u00e9ricain \u00e0 Paris\u00a0\u00bb<\/em> et parcourir sa vie en chantant. C\u2019\u00e9tait un monstre de gentillesse, une force de la nature, un type formidablement joyeux et simple, qui donnait tout ce qu\u2019il poss\u00e9dait, et qui avait un vrai sens de la vie\u2026 Il signait tous ses autographes\u00a0: \u00ab\u00a0Avec Joie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Lorsqu\u2019il chante, Georges, on entend les baisers voler\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Fr\u00e9d\u00e9ric <span class=\"caps\">DARD<\/span> (1921-2000), cit\u00e9 par H\u00e9l\u00e8ne Gu\u00e9tary dans sa pr\u00e9face \u00e0 la biographie de son p\u00e8re, de Martin P\u00e9net<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Avant de chanter aussi bien, le futur Gu\u00e9tary (nom emprunt\u00e9 \u00e0 la bourgade c\u00f4ti\u00e8re de Gu\u00e9thary, au Pays basque, dans laquelle il s\u00e9journa au d\u00e9but de la guerre) fait ses classes \u00e0 Paris, aupr\u00e8s de la cantatrice lyrique Ninon Vallin, s\u00e9duite par les qualit\u00e9s vocales du jeune homme. Studieux, concentr\u00e9, m\u00e9thodique, il progresse et gardera toujours ses qualit\u00e9s. Il d\u00e9bute comme soliste dans l\u2019orchestre de Jo Bouillon, remarqu\u00e9 en 1937 par Henri Varna, directeur du Casino de Paris qui lui confie un r\u00f4le de \u00ab\u00a0boy\u00a0\u00bb dans la revue de Mistinguett. Pendant la Seconde Guerre mondiale, sans emploi dans le spectacle, il devient ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel dans un restaurant toulousain, avec sa belle allure. Il y rencontre un accord\u00e9oniste connu qui l\u2019engage comme chanteur et lui permet d\u2019enregistrer son premier disque. Autre rencontre d\u00e9cisive, le compositeur basque Francis Lopez, chirurgien-dentiste qui se lance lui aussi dans la chanson. Gu\u00e9tary cr\u00e9e <em>Robin des Bois<\/em> (1943), chansonnette bonne \u00e0 redonner le moral aux Fran\u00e7ais pendant la guerre. Apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, <em>\u00c0 Honolulu<\/em> (1945), sign\u00e9 Lopez, conna\u00eet le m\u00eame succ\u00e8s. Gu\u00e9tary tourne son premier film, <em>Le Cavalier noir<\/em> (1945)\u00a0: les chansons (sign\u00e9es Francis Lopez) rallient \u00e0 nouveau tous les suffrages, surtout <em>Chic \u00e0 Chiquito.<\/em><\/p>\n<p>Gu\u00e9tary se lance alors \u00e0 la conqu\u00eate du public am\u00e9ricain. Consacr\u00e9 meilleur chanteur d\u2019op\u00e9rette \u00e0 Broadway en 1950, il devient une grosse vedette au Qu\u00e9bec. De retour en France en 1950, il tient le premier r\u00f4le dans deux op\u00e9rettes de Lopez, <em>Pour Don Carlos<\/em> (th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet) et deux ans plus tard, <em>La Route fleurie<\/em> (\u00e0 l\u2019<span class=\"caps\">ABC<\/span>), avec pour partenaires Bourvil et Annie Cordy. Promu le \u00ab\u00a0bon copain chantant\u00a0\u00bb, c\u2019est un vrai com\u00e9dien sur sc\u00e8ne, face aux deux comiques, vedettes des planches.<\/p>\n<p>Gene Kelly, de passage \u00e0 Paris pour les besoins du film en pr\u00e9paration <em>Un Am\u00e9ricain \u00e0 Paris<\/em>, le voit sur sc\u00e8ne et d\u00e9cide de l\u2019engager. Nouvelle cons\u00e9cration pour l\u2019heureux artiste\u00a0! Il enchaine ensuite les op\u00e9rettes de divers auteurs\u00a0: <em>Pacifico<\/em> (1958), <em>La Polka des lampions<\/em> (1962), <em>Monsieur Carnaval<\/em> (1965, sur une musique de Charles Aznavour, avec le fameux air de <em>La Boh\u00e8me<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Je vous parle d\u2019un temps\u2026\u00a0\u00bb), <em>Monsieur Pompadour<\/em> (1971). Mais <em>Les Aventures de Tom Jones<\/em> (1974) n\u2019ont aucun succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Il para\u00eet \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision le 16 octobre 1961, dans l\u2019\u00e9mission \u00ab\u00a0Si \u00e7a vous chante\u00a0\u00bb, se mettant \u00e0 la mode du rock en compagnie de Dick Rivers, interpr\u00e9tant <em>Georges, viens danser le rock<\/em> (chanson cr\u00e9\u00e9e en 1956), accompagn\u00e9 en direct par \u00ab\u00a0Les Chats Sauvages\u00a0\u00bb. Le disque se vend tr\u00e8s bien, malgr\u00e9 une interpr\u00e9tation jug\u00e9e \u00ab\u00a0hors normes\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0pas dans le coup\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En 1981, Francis Lopez souhaite relancer la mode de l\u2019op\u00e9rette et rappelle son ami Gu\u00e9tary pour<em> Aventure \u00e0 Monte-Carlo<\/em>\u00a0: succ\u00e8s honorable. Il encha\u00eene ensuite les derni\u00e8res cr\u00e9ations de Lopez, mais la mode est pass\u00e9e de l\u2019op\u00e9rette. Restent les disques, les vid\u00e9os, le souvenir d\u2019un artiste unique en son genre, \u00e0 la sc\u00e8ne comme \u00e0 la ville.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Lui, l\u2019\u00e9ternel jeune premier, arch\u00e9type de tous les h\u00e9ros romantiques, \u00e0 la fois Bayard et Robin des Bois, Prince Charmant et Gentleman Cambrioleur, <span class=\"caps\">D\u2019A<\/span>rtagnan et Siegfried, beau, noble et pur\u2026\u00a0Georges Gu\u00e9tary \u00e9tait un homme \u00e0 part, un personnage \u00ab\u00a0bigger than life\u00a0\u00bb comme l\u2019on dit \u00e0 Broadway. Quand il riait, les murs tremblaient, s\u2019il haussait le ton, les foudres de Zeus vous tombaient sur la t\u00eate. Il parlait si musicalement, avec son dr\u00f4le d\u2019accent, qu\u2019on aurait pu penser qu\u2019il faisait des vers. Et lorsqu\u2019il chantait, comme disait son ami Fr\u00e9deric Dard, on entendait les baisers voler.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Gu\u00e9tary fait exception \u00e0 la r\u00e8gle de tous les artistes tortur\u00e9s ou\/et critiqu\u00e9s. Il s\u2019offre m\u00eame le bonheur d\u2019une famille normale, mari\u00e9 \u00e0 Janine Guyon (actrice et r\u00e9alisatrice de t\u00e9l\u00e9vision) et p\u00e8re de deux enfants, H\u00e9l\u00e8ne et Fran\u00e7ois. Il meurt tout simplement d\u2019une crise cardiaque \u00e0 82 ans.<\/p>\n<p>Voici quelques titres t\u00e9moignant de son talent. La voix passe mieux que celle de son confr\u00e8re Mariano, son physique et son jeu classique n\u2019ont pas vieilli\u2026 \u00c0 vous de juger \u2013 quitte \u00e0 revenir ensuite au rap et aux rappeurs, si le c\u0153ur vous en dit\u00a0!<\/p>\n<p><em><strong>Un Am\u00e9ricain \u00e0 Paris<\/strong><\/em>, film de Vincente Minnelli, 1951 <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=3ELhufqKM1M\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v<span class=\"caps\">=3EL<\/span>hufqKM1M<\/a><\/p>\n<p><em><strong>La Vie de boh\u00eame<\/strong><\/em>, duo avec Bourvil, concert live de 1966. <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=yIAjC9asY4o\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=yIAjC9asY4o<\/a><\/p>\n<p><em><strong>La Boh\u00eame<\/strong><\/em>, extrait de <em>Monsieur Carnaval,<\/em> concert live de 1966.\u00a0 <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Er422pmxSas%20\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Er422pmxSas <\/a><\/p>\n<p><em><strong>La Valse des regrets<\/strong><\/em>, chanson sur la valse de Brahms opus 39 <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=HlhigGhVId0%206\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=HlhigGhVId0 6<\/a><\/p>\n<\/div>\n<style>\r\n        a .cit-num {\r\n            text-decoration: none !important;\r\n            color: inherit !important;\r\n        }\r\n    <\/style>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 \u00ab\u00a0Nul doute que notre patrie ne doive beaucoup \u00e0 l&#8217;influence \u00e9trang\u00e8re. Toutes les races du monde ont contribu\u00e9 pour doter cette Pandore. [&#8230;] Races sur races, peuples sur peuples.\u00a0\u00bb Jules MICHELET (1798-1874 ), Histoire de France, tome I (1835) Le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019immigration n\u2019est pas trait\u00e9 en tant que tel. 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