{"id":2030,"date":"2025-04-28T00:00:00","date_gmt":"2025-04-27T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/2025\/06\/19\/ces-etrangers-qui-firent-lhistoire-de-france-suite-du-xxe-siecle\/"},"modified":"2025-08-12T08:42:56","modified_gmt":"2025-08-12T06:42:56","slug":"ces-etrangers-qui-firent-lhistoire-de-france-suite-du-xxe-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/ces-etrangers-qui-firent-lhistoire-de-france-suite-du-xxe-siecle\/","title":{"rendered":"Ces \u00e9trangers qui firent l\u2019Histoire de France (suite du XXe si\u00e8cle)"},"content":{"rendered":"<div class=\"field-item even\">\n<p>\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\"><a href=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/boutique\/\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/histoire-en-citations-volume-9-2.jpg\" width=\"120\" height=\"160\" style=\"float: left;margin: 10px 20px\"><\/a>\u00ab\u00a0Nul doute que notre patrie ne doive beaucoup \u00e0 l\u2019influence \u00e9trang\u00e8re. Toutes les races du monde ont contribu\u00e9 pour doter cette Pandore. [\u2026] Races sur races, peuples sur peuples.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jules <span class=\"caps\">MICHELET<\/span> (1798-1874 ), <em>Histoire de France<\/em>, tome I (1835)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019immigration n\u2019est pas trait\u00e9 en tant que tel. Il m\u00e9rite pourtant d\u2019\u00eatre repens\u00e9 \u00e0 l\u2019aune de ces noms plus ou moins c\u00e9l\u00e8bres.<\/p>\n<ul>\n<li>Diversit\u00e9 d\u2019apports en toute \u00e9poque, avec une majorit\u00e9 de reines (m\u00e8res et r\u00e9gentes) sous l\u2019Ancien R\u00e9gime, d\u2019auteurs et d\u2019artistes (cr\u00e9ateurs ou interpr\u00e8tes) \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine.<\/li>\n<li>Parit\u00e9 num\u00e9rique entre les femmes et les hommes, fait historique exceptionnel.<\/li>\n<li>Origine latine (italienne, espagnole, roumaine), slave (polonais) et de proximit\u00e9 (belge, suisse), plus rarement anglo-saxonne et orientale.<\/li>\n<li>Des noms peuvent surprendre\u00a0: Mazarin, Lully, Rousseau, la comtesse de S\u00e9gur, Le Corbusier, Yves Montand, Pierre Cardin\u2026 et tant d\u2019autres \u00e0 (re)d\u00e9couvrir.<\/li>\n<\/ul>\n<p><a href=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/boutique\/\">Revivez toute l\u2019Histoire en citations dans nos Chroniques<\/a>, livres \u00e9lectroniques qui racontent l\u2019histoire de France de la Gaule \u00e0 nos jours, en 3 500 citations num\u00e9rot\u00e9es, sourc\u00e9es, replac\u00e9es dans leur contexte, et sign\u00e9es par pr\u00e8s de 1 200 auteurs.<\/p>\n<h3><span class=\"caps\">VI<\/span>. <span class=\"caps\">XX<\/span>e si\u00e8cle\u00a0: entre r\u00e9volutions artistiques et trag\u00e9dies politiques (suite)<\/h3>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/marc_chagall.jpg\" alt=\"Marc Chagall citations\" title=\"Marc Chagall citations\" width=\"800\" height=\"500\"><\/p>\n<h4><strong>Marc Chagall (1887-1985), juif et russe, doublement marqu\u00e9 par l\u2019Histoire, mais plus que tout artiste heureux, homme de famille, fran\u00e7ais de c\u0153ur, infatigable cr\u00e9ateur d\u2019une \u0153uvre prot\u00e9iforme et color\u00e9e.<\/strong><\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Si toute vie va in\u00e9vitablement vers sa fin, nous devons, durant la n\u00f4tre, la colorier avec nos couleurs d\u2019amour et d\u2019espoir.\u00a0\u00bb<span id=\"1\" class=\"cit-num\">1<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Marc <span class=\"caps\">CHAGALL<\/span> (1887-1985), inaugurant le 7 juillet 1973 (jour de son 85e anniversaire) le mus\u00e9e qui porte son nom \u00e0 Nice, musees-nationaux-alpesmaritimes.fr<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chagall se r\u00e9v\u00e8le la meilleure source pour conna\u00eetre Chagall et en quelques mots, il r\u00e9sume l\u2019essentiel. <br>Une tr\u00e8s longue vie \u2013 il finit presque centenaire, contrairement \u00e0 nombre de peintres contemporains morts avant 40 ans, dont Van Gogh et Modigliani (d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9s), \u00e9trangers attir\u00e9s par Paris, mais moins dou\u00e9s pour l\u2019amour, l\u2019espoir et plus g\u00e9n\u00e9ralement le bonheur\u00a0!<\/p>\n<p>Ces deux mots cl\u00e9s, amour et espoir, vont de pair avec sa vocation artistique, ses dons naturels et un travail incessant. Au terme de quoi la vie de Chagall fut heureuse malgr\u00e9 le contexte historique tragique, les deux guerres mondiales et l\u2019antis\u00e9mitisme g\u00e9nocidaire. Quant \u00e0 la couleur, omnipr\u00e9sente dans son \u0153uvre, elle s\u2019impose en contraste frappant avec les modes et les \u00e9coles.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019amour de ma m\u00e8re pour moi \u00e9tait si grand que j\u2019ai travaill\u00e9 dur pour le justifier.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Marc <span class=\"caps\">CHAGALL<\/span> (1887-1985). Le Figaro.fr Scope<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Citation apparemment plus banale, mais l\u2019importance de la m\u00e8re et de son amour ne se retrouvent exprim\u00e9s et port\u00e9s \u00e0 ce degr\u00e9 que chez un autre juif originaire de Russie, Romain Gary (auteur \u00e0 suivre dans cet \u00e9dito).<\/p>\n<p>Pour le meilleur ou le pire, la cl\u00e9 de toute vie se trouve dans l\u2019enfance. Nul besoin de recourir \u00e0 la psychanalyse comme dans le cas de son compatriote et confr\u00e8re Soutine (\u00e0 suivre), surdou\u00e9 pour le d\u00e9sespoir et le malheur. Chagall l\u2019a rencontr\u00e9 \u00e0 Paris, mais pas du tout appr\u00e9ci\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019ai choisi la peinture parce qu\u2019elle m\u2019\u00e9tait autant n\u00e9cessaire que la nourriture. Elle me semblait \u00eatre une fen\u00eatre par laquelle je pouvais m\u2019envoler dans un autre monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Marc <span class=\"caps\">CHAGALL<\/span> (1887-1985) en 1958. Centre Pompidou @CentrePompidouChagall<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Autre citation pertinente. L\u2019art est vital pour tout Artiste digne de ce nom \u2013 et Chagall s\u2019exprimera \u00e0 travers d\u2019autres formes artistiques (comme Picasso). Mais les derniers mots sont remarquables\u00a0: ses personnages souvent suspendus en l\u2019air semblent voler, appartenant d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un monde irr\u00e9el.<\/p>\n<p>N\u00e9 Mo\u00efche Zakharovitch Chagalov le 7 juillet 1887, dans une famille juive en Bi\u00e9lorussie, \u00e0 Vitebsk\u00a0: \u00ab\u00a0un pays bien \u00e0 part\u00a0; une ville singuli\u00e8re, ville malheureuse, ville ennuyeuse\u00a0\u00bb, mais surtout paradis fantasm\u00e9 de son enfance. Sa m\u00e8re, modeste \u00e9pici\u00e8re, lui apprend \u00e0 lire dans la Bible et \u00e0 aimer les hommes. Malgr\u00e9 l\u2019interdiction de la reproduction d\u2019images par la tradition juive, l\u2019enfant d\u00e9couvre l\u2019art d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge\u00a0: un peintre local l\u2019initie au dessin, c\u2019est une r\u00e9v\u00e9lation.<\/p>\n<p>De 1907 \u00e0 1909, il fait quelques acad\u00e9mies d\u2019art \u00e0 Saint-P\u00e9tersbourg et d\u00e9couvre les travaux de l\u2019avant-garde parisienne. Premier choc. En 1911, son souhait est exauc\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 une bourse\u00a0: il passe trois ans \u00e0 Paris devenu sa seconde ville natale. Il fr\u00e9quente les grands noms de l\u2019\u00c9cole de Paris, Delaunay, L\u00e9ger, Modigliani, Cendrars, Apollinaire\u2026 Son style se pr\u00e9cise et incorpore certains pr\u00e9ceptes du fauvisme et du cubisme, accentuant la gait\u00e9 des couleurs et la d\u00e9construction de l\u2019objet. Son originalit\u00e9 fascine. Il expose ses travaux en 1914 au Salon des ind\u00e9pendants, avant sa premi\u00e8re exposition personnelle \u00e0 Berlin\u00a0: v\u00e9ritable reconnaissance du milieu.<\/p>\n<p>Il retourne au pays natal pour quelques jours\u2026 La Premi\u00e8re Guerre mondiale \u00e9clate, impossible de revenir \u00e0 Paris.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Dans la vie comme sur la palette d\u2019un peintre, il n\u2019y a dans notre vie qu\u2019une seule couleur qui donne un sens \u00e0 la vie et \u00e0 l\u2019art, la couleur de l\u2019amour.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Marc <span class=\"caps\">CHAGALL<\/span> (1887-1985). <a href=\"https:\/\/www.radiofrance.fr\/franceculture\">https:\/\/www.radiofrance.fr\/franceculture<\/a>.<em> Chagall est-il le peintre de l\u2019amour\u00a0?<\/em> 28 septembre 2021<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019amour n\u2019est pas un mot, c\u2019est une id\u00e9e fixe\u00a0chez lui\u00a0: \u00ab\u00a0Malgr\u00e9 tous les ennuis de notre monde, je n\u2019ai jamais abandonn\u00e9 dans mon c\u0153ur l\u2019amour dans lequel j\u2019\u00e9tais \u00e9lev\u00e9 ou l\u2019espoir de l\u2019homme dans l\u2019amour.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019amour de sa m\u00e8re, il \u00e9pousera Bella Rosenfeld en 1915 et leur fille Ida na\u00eet le 18 mai 1916. Il a rencontr\u00e9 Bella en Suisse, \u00e0 B\u00e2le, en 1909. Coup de foudre. Il peint <em>Ma fianc\u00e9e aux gants noirs<\/em>\u00a0: allure alti\u00e8re et robe immacul\u00e9e, Bella semble inaccessible. Six ans plus tard, il la retrouve dans leur village natal\u00a0! \u00ab\u00a0C\u2019est comme si elle me connaissait depuis longtemps, comme si elle savait tout de mon enfance, de mon pr\u00e9sent, de mon avenir\u00a0; comme si elle veillait sur moi, me devinant du plus pr\u00e8s, bien que je la voie pour la premi\u00e8re fois. Je sentis que c\u2019\u00e9tait elle ma femme. Son teint p\u00e2le, ses yeux. Comme ils sont grands, ronds et noirs\u00a0! Ce sont mes yeux, mon \u00e2me\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Bella sera d\u00e9sormais sa muse, son mod\u00e8le, l\u2019\u00e9ternelle fianc\u00e9e. Cet amour survivra \u00e0 sa mort (en 1944, \u00e0 New York), m\u00eame si l\u2019artiste se remarie apr\u00e8s une grave d\u00e9pression, concevant mal la vie sans une famille\u00a0: Virginia Haggard (de 1945 \u00e0 1952), Valentina Brodsky (de 1952 \u00e0 sa mort en 1985). Entre-temps, l\u2019Histoire continue.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0V\u00eatu d\u2019une chemise russe, une serviette de cuir sous le bras, j\u2019avais bien l\u2019allure d\u2019un fonctionnaire sovi\u00e9tique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Marc <span class=\"caps\">CHAGALL<\/span> (1887-1985),<em> Ma vie<\/em> (1923)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En 1917, Chagall adh\u00e8re \u00e0 la r\u00e9volution bolch\u00e9vique en Russie\u00a0: \u00ab\u00a0Je pense que la r\u00e9volution peut \u00eatre grande tout en conservant le respect de l\u2019autrui.\u00a0\u00bb Nomm\u00e9 commissaire aux Beaux-Arts de sa ville, il doit quitter son poste sous l\u2019influence des supr\u00e9matistes. Il s\u2019installe en 1920 \u00e0 Moscou et cr\u00e9e le d\u00e9cor du Th\u00e9\u00e2tre juif. Son univers personnel s\u2019enrichit, m\u00ealant supr\u00e9matisme, futurisme, cubisme, avec une vision onirique qui lui est propre.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019essentiel c\u2019est l\u2019art, la peinture, une peinture diff\u00e9rente de celle que tout le monde fait. Mais laquelle\u00a0? Dieu, ou je ne sais plus qui, me donnera-t-il la force de pouvoir souffler dans mes toiles mon soupir, soupir de la pri\u00e8re et de la tristesse, la pri\u00e8re du salut, de la renaissance\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Marc <span class=\"caps\">CHAGALL<\/span> (1887-1985). <em>Ma vie<\/em> (1923)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Apr\u00e8s un s\u00e9jour \u00e0 Berlin, il s\u2019installe \u00e0 Paris en 1923, voyageant en Europe avec sa famille. Class\u00e9 par les nazis \u00ab\u00a0artiste d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb en Pologne o\u00f9 il mesure l\u2019ampleur du sentiment antis\u00e9mite, il demande la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise en 1937 pour se sentir prot\u00e9g\u00e9. La Seconde Guerre mondiale le rattrape. Arr\u00eat\u00e9 en 1941 par les nazis, il parvient \u00e0 s\u2019enfuir, s\u2019exile aux \u00c9tats-Unis, retrouve ses pairs artistes et r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0: L\u00e9ger, Masson, Mondrian, Bernanos, Maritain, Breton. Il expose \u00e0 la Galerie Pierre Matisse.<\/p>\n<p>Il renoue des liens anciens avec des \u00e9crivains russes envoy\u00e9s \u00e0 New York par l\u2019alli\u00e9 sovi\u00e9tique. Parler \u00e0 nouveau yiddish avec eux, puis d\u00e9couvrir les grands espaces am\u00e9ricains enneig\u00e9s qui rappellent les paysages de sa jeunesse et relancent en lui l\u2019inspiration russe. Sa peinture est quand m\u00eame marqu\u00e9e par la Guerre et l\u2019angoisse pour le sort des Juifs. Le Christ, symbole du martyre des populations juives d\u2019Europe, devient le personnage principal de ses tableaux. La mort de Bella est l\u2019autre drame de sa vie new-yorkaise.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la guerre, Chagall expose \u00e0 nouveau en Europe. En 1948, il s\u2019installe sur la C\u00f4te d\u2019Azur, petit paradis des artistes en marge de Paris. Prolifique, il s\u2019exprime d\u00e9sormais dans tous les arts\u00a0: c\u00e9ramiques, sculptures, mosa\u00efques, vitraux, lithographies, d\u00e9cors et costumes pour l\u2019op\u00e9ra \u2013 aimant passionn\u00e9ment la musique. Il r\u00e9pond \u00e0 de nombreuses commandes publiques et priv\u00e9es, r\u00e9alise des vitraux \u00e0 Metz, J\u00e9rusalem ou New York, le plafond de l\u2019Op\u00e9ra de Paris, la tapisserie du parlement isra\u00e9lien\u2026 Il cr\u00e9era jusqu\u2019\u00e0 sa mort, le 28 mars 1985 \u00e0 Saint-Paul-de-Vence o\u00f9 il est enterr\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0<span class=\"caps\">L\u2019A<\/span>rt, c\u2019est l\u2019effort inlassable d\u2019\u00e9galer la beaut\u00e9 des fleurs sans jamais y arriver.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Marc <span class=\"caps\">CHAGALL<\/span> (1887-1985), <em>Ma vie<\/em> (1923)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ses mots, comme ses peintures, d\u00e9voilent sa profondeur d\u2019\u00e2me et sa vision po\u00e9tique du monde, nous invitant \u00e0 plonger dans un univers o\u00f9 l\u2019imaginaire et la r\u00e9alit\u00e9 se rencontrent. La plupart des citations se trouvent dans son autobiographie.<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Il faut faire chanter le dessin par la couleur.\u00a0\u00bb<\/strong> Il adore la musique \u00e0 l\u2019\u00e9gal de la peinture et v\u00e9n\u00e8re son contemporain Debussy. Il \u00e9crit aussi dans ses <em>Po\u00e8mes\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0De Bach et de Mozart \/ J\u2019entends leur souffle qui sonne \/ Moi-m\u00eame je deviens un son.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Je voudrais dire que c\u2019\u00e9tait quelque part en elle que s\u2019\u00e9tait cach\u00e9 mon talent, que c\u2019est par elle que tout m\u2019a \u00e9t\u00e9 transmis.\u00a0\u00bb<\/strong> Hommage \u00e0 sa m\u00e8re toujours pr\u00e9sente.<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Je me r\u00e9veille dans le d\u00e9sespoir \/ D\u2019une journ\u00e9e nouvelle, de mes d\u00e9sirs. Pas encore dessin\u00e9 \/ Pas encore frott\u00e9s de couleurs.\u00a0\u00bb<\/strong> Po\u00e8mes.<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Mon art est peut-\u00eatre un art insens\u00e9, un mercure flamboyant, une \u00e2me bleue, jaillissant sur mes toiles.\u00a0\u00bb<\/strong> Le bleu voisine avec le rouge, mais tout l\u2019arc-en-ciel s\u2019invite dans sa palette, ses tableaux, ses vitraux, toute son \u0153uvre multiple et unique en son gente.<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Personnellement, je ne crois pas que la tendance scientifique soit heureuse pour l\u2019art\u2026 \u00c9poque qui chante des hymnes \u00e0 l\u2019art technique, qui divinise le formalisme\u2026 L\u2019art me semble \u00eatre surtout un \u00e9tat d\u2019\u00e2me.\u00a0\u00bb<\/strong> En tout cas, Chagall ne th\u00e9orise jamais\u2026<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Si je cr\u00e9e avec mon c\u0153ur, \u00e0 peu pr\u00e8s tout fonctionne\u00a0; si c\u2019est avec ma t\u00eate, presque rien.\u00a0<\/strong>\u00a0\u00bb Et son c\u0153ur toujours vibrant est particuli\u00e8rement pr\u00e9sent dans ses tableaux les plus c\u00e9l\u00e8bres. Citons, entre mil e tre\u2026 (compte approximatif \u00e0 son catalogue)\u00a0:<\/p>\n<p><strong><em>Moi et le village<\/em>, 1911\u00a0:<\/strong> Vitebsk, paradis fantasm\u00e9 de son enfance revu par son imagination (l\u2019ann\u00e9e de son arriv\u00e9e \u00e0 Paris), sans tenir compte de la couleur naturelle, de la taille ni des lois de la gravit\u00e9. C\u2019est une id\u00e9alisation du type de communaut\u00e9 o\u00f9 Chagall a grandi, o\u00f9 les gens et les animaux vivent en harmonie. De facture cubiste, l\u2019\u0153uvre d\u00e9borde d\u2019images tendres et oniriques se chevauchant dans un espace continu.<\/p>\n<p><strong><em>Autoportrait aux sept doigts<\/em>, 1912-13\u00a0:<\/strong> mythologie des villes o\u00f9 il a v\u00e9cu, Vitebsk, Paris, Saint-P\u00e9tersbourg, Chagall \u00e9tant lui-m\u00eame occup\u00e9 \u00e0 peindre sa toile. Les sept doigts de sa main gauche questionnent les historiens d\u2019art\u00a0: mise en image de l\u2019expression yiddish \u00ab\u00a0faire tout avec ses sept doigts\u00a0\u00bb, \u00eatre un homme-orchestre capable de tout faire\u00a0? renvoi \u00e0 la date de naissance de Chagall, un 7 juillet (7-7)\u00a0? r\u00e9f\u00e9rence au monde biblique, \u00e0 la cr\u00e9ation du monde et de l\u2019homme en sept jours\u00a0?<\/p>\n<p><strong><em>Anniversaire<\/em>, 1915\u00a0:<\/strong> illustre l\u2019amour de sa vie et sa muse \u00e9ternelle, Bella. Chagall flotte au-dessus d\u2019elle, cou tendu pour un baiser sur les l\u00e8vres. L\u2019\u0153uvre date du jour de l\u2019anniversaire de Bella, peu avant leur mariage, illustrant les sentiments d\u2019amour et d\u2019engouement ressentis par le peintre. Il se peindra souvent avec Bella, deux amants flottants et entrelac\u00e9s, images intemporelles et embl\u00e9matiques de l\u2019Amour.<\/p>\n<p><strong><em>Au-dessus de la ville<\/em>, 1918\u00a0:<\/strong> autobiographie fantasm\u00e9e et folklorique. Chagall survole aux c\u00f4t\u00e9s de Bella leur ville natale de Vitebsk. Les amants s\u2019enlacent en volant, leur l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 symbolisant l\u2019amour et l\u2019insouciance. Le corps du peintre est d\u2019inspiration cubiste, les formes de Bella se font plus rondes.<\/p>\n<p><strong><em>Le Violoniste vert<\/em>, 1923-24\u00a0:<\/strong> une figure centrale dans la vie de Vitebsk et dans l\u2019iconographie de Chagall. Son visage peint en vert, couleur de l\u2019espoir mais aussi de l\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9, symbolise la vision du r\u00e9el onirique pr\u00f4n\u00e9e par l\u2019artiste. Flottant dans les airs, il surplombe le toit des maisons.<\/p>\n<p><strong><em>Crucifixion blanche<\/em>, 1938\u00a0:<\/strong> m\u00e9lancolie obs\u00e9dante, reflet des temps horribles travers\u00e9s par Chagall. Apr\u00e8s un voyage \u00e0 Berlin, l\u2019\u0153uvre s\u2019impose au t\u00e9moin de la pers\u00e9cution des Juifs dans la mont\u00e9e du nazisme. Le Christ est au centre, le martyr juif crucifi\u00e9 et laiss\u00e9 pour mort. Derri\u00e8re lui, des Juifs terrifi\u00e9s fuient un pogrom alors que les nazis br\u00fblent leurs maisons.<\/p>\n<p><strong><em>Fresque pour le plafond de l\u2019op\u00e9ra Garnier<\/em>, 1964\u00a0:<\/strong> couleurs gaies et lumineuses, th\u00e9matiques de la vie et de la musique. Des monuments embl\u00e9matiques de Paris, des instruments de musique et les portraits de 14 compositeurs d\u2019op\u00e9ra voltigent sur ce majestueux plafond entr\u00e9 dans l\u2019Histoire.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il y a deux ans, monsieur Andr\u00e9 Malraux me proposait de peindre un nouveau plafond de l\u2019Op\u00e9ra \u00e0 Paris. J\u2019\u00e9tais troubl\u00e9, touch\u00e9, \u00e9mu\u2026 Je doutais jour et nuit.\u00a0\u00bb<span id=\"2\" class=\"cit-num\">2<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Marc <span class=\"caps\">CHAGALL<\/span> (1887-1985), 23 septembre 1964, \u00e0 l\u2019inauguration du plafond<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019histoire du nouveau plafond commence en 1960. Lors d\u2019une repr\u00e9sentation de <em>Daphnis et Chlo\u00e9<\/em> \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra, le ministre de la Culture Andr\u00e9 Malraux s\u2019ennuie \u2013 il s\u2019avouait peu sensible \u00e0 la musique. Levant les yeux, il prend soudain conscience de l\u2019aspect acad\u00e9mique du plafond originel, sign\u00e9 Jules Lenepveu (1819-1898). D\u00e8s l\u2019entracte, il contacte son ami Marc Chagall, travaillant alors \u00e0 J\u00e9rusalem sur les vitraux d\u2019une synagogue. Le peintre h\u00e9site, puis accepte. Il se met au travail en janvier 1963.<\/p>\n<p>Pari tenu\u00a0! Impossible de rester insensible \u00e0 cette \u0153uvre, illumin\u00e9s par le grand lustre central. Les personnages de Chagall s\u2019animent en une danse enchanteresse. Il d\u00e9clare en po\u00e8te\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai voulu, en haut, tel dans un miroir, refl\u00e9ter en un bouquet les r\u00eaves, les cr\u00e9ations des acteurs, des musiciens\u2009; me souvenir qu\u2019en bas s\u2019agitent les couleurs des habits des spectateurs. Chanter comme un oiseau, sans th\u00e9orie ni m\u00e9thode. Rendre hommage aux grands compositeurs d\u2019op\u00e9ras et de ballets.\u00a0\u00bb\u00a0 Suscitant admiration ou rejet, le plafond de Chagall d\u00e9chaine les passions et repr\u00e9sente le nouveau visage de l\u2019Op\u00e9ra-Garnier.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/ninara_cc_by_2.0.jpg\" width=\"800\" height=\"500\"><\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ce plafond d\u00e9passe mes esp\u00e9rances. Il introduit dans l\u2019Op\u00e9ra la couleur et la lumi\u00e8re, quelque chose de neuf. Il rendra \u00e0 cette salle un attrait plus vivant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Georges <span class=\"caps\">POMPIDOU<\/span> (1911-1974), Premier ministre du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pompidou reste connu comme grand amateur d\u2019art contemporain. Responsable du Centre \u00e0 son nom, quartier Beaubourg (entre les Halles et le Marais), il fit changer le d\u00e9cor de l\u2019\u00c9lys\u00e9e au temps de sa pr\u00e9sidence.<\/p>\n<p>La fascination pour le plafond de Chagall \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra tient d\u2019abord \u00e0 ses teintes chatoyantes. Il est compos\u00e9 de cinq parties, diff\u00e9renci\u00e9es par des panneaux de couleurs vives. Chagall rend ainsi hommage \u00e0 quatorze compositeurs marquants des arts lyriques et pr\u00e9sents dans le r\u00e9pertoire de l\u2019Op\u00e9ra. Dans le compartiment bleu, des motifs rappellent <em>La fl\u00fbte enchant\u00e9e<\/em> de Mozart et Boris Goudounov de Moussorgski. Sur le vert, le <em>Tristan et Isolde<\/em> de Wagner et le <em>Rom\u00e9o et Juliette<\/em> de Berlioz sont mis \u00e0 l\u2019honneur. Le blanc accueille les d\u00e9cors des <em>Indes Galantes<\/em> de Rameau et le<em> Pell\u00e9as et M\u00e9lisande<\/em> de Debussy. Le jaune contient des r\u00e9f\u00e9rences au <em>Lac des Cygnes<\/em> de Tcha\u00efkovski et \u00e0 <em>Giselle<\/em> d\u2019Alfred Adam. Le rouge correspond \u00e0 Ravel et Stravinski. Les d\u00e9cors non d\u00e9di\u00e9s \u00e0 ces ballets et op\u00e9ras donnent \u00e0 voir des couples l\u00e9gendaires, des cr\u00e9atures f\u00e9\u00e9riques ou des monuments parisiens importants pour lui, tel la Tour Eiffel, sujet de la modernit\u00e9, des cubistes, de Delaunay. En cherchant bien, on peut m\u00eame trouver la repr\u00e9sentation d\u2019Andr\u00e9 Malraux et de Chagall\u2026 Seul probl\u00e8me\u00a0: difficile d\u2019appr\u00e9cier \u00e0 distance cette toile de 220m\u00b2, m\u00eame avec des jumelles d\u2019op\u00e9ra.\u00a0<\/p>\n<p>Contrairement aux rumeurs, le peintre ne toucha pas un centime de l\u2019\u00c9tat pour ce chef-d\u2019\u0153uvre\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait le cadeau de Chagall au pays qui l\u2019a accueilli. Un hommage \u00e0 la France et \u00e0 Paris.\u00a0\u00bb (Anne Monfort-Tanguy commissaire de l\u2019exposition Chagall au centre Pompidou, 3 octobre 2023).<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/le_corbusier.jpg\" alt=\"Le Corbusier citations\" title=\"Le Corbusier citations\" width=\"800\" height=\"500\"><\/p>\n<h4>Le Corbusier (1887-1965), n\u00e9 en Suisse, architecte et grand voyageur, il se fixe en France, pays \u00e0 reconstruire apr\u00e8s la Grande Guerre. Th\u00e9oricien, novateur de g\u00e9nie contest\u00e9, il cr\u00e9e la Cit\u00e9 radieuse de Marseille (1952).<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 port\u00e9 par la cr\u00e9ativit\u00e9. La peinture m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 comprendre les relations entre l\u2019homme et son environnement. C\u2019est un environnement exaltant et dangereux.\u00a0\u00bb<span id=\"3\" class=\"cit-num\">3<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Le <span class=\"caps\">CORBUSIER<\/span> (1887-1965), <em>Le Corbusier<\/em>, Galerie Rapha\u00ebl Durazzo, raphael.durazzo.com<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Charles-\u00c9douard Jeanneret-Gris nait \u00e0 La Chaux-de-Fonds en Suisse, d\u2019une famille d\u2019artisans horlogers. Il entame une formation de graveur-ciseleur, mais doit renoncer \u00e0 cette carri\u00e8re, ne voyant plus que d\u2019un \u0153il. Admis \u00e0 l\u2019\u00c9cole d\u2019art de sa ville, il suit des cours de dessin et de gravure, se tourne vers la peinture, mais son professeur qui ne lui trouve pas assez de talent l\u2019oriente vers l\u2019architecture et la d\u00e9coration, en 1904. Inspir\u00e9 par ses voyages (Europe, Afrique du Nord, Balkans), il ouvre en 1914 un cabinet ind\u00e9pendant d\u2019architecture, mais les commandes sont trop rares, les devis toujours d\u00e9pass\u00e9s, les d\u00e9fauts techniques de construction exasp\u00e9rants pour le jeune architecte. En raison de sa neutralit\u00e9, la Suisse est \u00e9pargn\u00e9e par la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Tout le contraire de la France\u00a0! Vu l\u2019ampleur des besoins pour la reconstruction, il va s\u2019installer \u00e0 Paris d\u00e8s 1917. <br>Il rencontre le peintre Am\u00e9d\u00e9e Ozenfant, travaillant avec lui \u00e0 l\u2019\u00e9laboration du purisme, genre artistique oppos\u00e9 au cubisme, r\u00e9sumable en quelques mots\u00a0qui d\u00e9passent le champ artistique\u00a0: \u00ab\u00a0L\u00e0 o\u00f9 na\u00eet l\u2019ordre, na\u00eet le bien-\u00eatre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ils exposent leurs tableaux et fondent <em><span class=\"caps\">L\u2019E<\/span>sprit nouveau<\/em>, revue d\u2019art et d\u2019architecture \u2013 Charles-\u00c9douard prend alors le pseudonyme de Le Corbusier (d\u2019origine cathare, signifiant marchand de corbeilles ou cordonnier). Le cabinet fait faillite, il trouve alors un associ\u00e9 parfait, son cousin Pierre Jeanneret (1896-1967), architecte et designer suisse. Il ouvre avec lui un second cabinet d\u2019architecture \u2013 qui restera son atelier \u00e0 vie. Il se fait conna\u00eetre par des livres techniques et donne sa vision de l\u2019art (<em>Vers une architecture<\/em>, 1923\u00a0; <em>Urbanisme<\/em>, 1924). Il met en \u0153uvre ses th\u00e9ories dans divers chantiers, alliant toujours l\u2019esth\u00e9tique \u00e0 la fonctionnalit\u00e9 \u2013 par exemple la Villa Savoye, construite par les deux associ\u00e9s \u00e0 Poissy (dans les Yvelines) entre 1928 et 1931.<\/p>\n<p>Le Corbusier va s\u2019int\u00e9resser au design, notamment au mobilier, d\u2019o\u00f9 le fameux fauteuil Chaise longue <span class=\"caps\">LC4<\/span>, cocr\u00e9ant aussi des canap\u00e9s, tables et chaises, dans un style minimaliste. Il prend part aux Congr\u00e8s internationaux d\u2019architecture moderne. Sa cr\u00e9ativit\u00e9 est \u00e9vidente, comme son souci constant de recherche. Hormis la figure humaine (ch\u00e8re \u00e0 tant de peintres), tout peut inspirer le grand architecte \u00e0 venir.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019architecture est le jeu savant, correct et magnifique, des formes assembl\u00e9es dans la lumi\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Le <span class=\"caps\">CORBUSIER<\/span> (1887-1965), <em>Vers une architecture<\/em> (1924)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Prenant toujours part au d\u00e9bat sur l\u2019architecture moderne, Le Corbusier d\u00e9fend le modernisme, le retour aux lois immuables de l\u2019architecture et sanctionne le d\u00e9cor purement d\u00e9coratif. L\u2019entre-deux-guerres lui apporte enfin une reconnaissance nationale. Il con\u00e7oit de nombreuses villas qui sont autant de manifestes de sa pens\u00e9e architecturale. En 1925, il travaille \u00e0 un projet de r\u00e9am\u00e9nagement de Paris, connu sous le nom de \u00ab\u00a0plan Voisin\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb, pr\u00e9voyait de raser une partie de la rive droite pour y construire des gratte-ciels. Trop pol\u00e9mique\u00a0!<\/p>\n<p>Sa Villa Savoye de Poissy, con\u00e7ue en 1928 et achev\u00e9e en 1931, est une r\u00e9alisation exemplaire, combinant lois math\u00e9matiques et habitat moderne. Ce manifeste de modernit\u00e9 affirme une volont\u00e9 architecturale satisfaisant \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, tous les besoins fonctionnels\u00a0\u00bb et illustrant le \u00ab\u00a0purisme\u00a0\u00bb fonctionnaliste qui lui est cher. Qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0machine \u00e0 habiter\u00a0\u00bb par Le Corbusier lui-m\u00eame, cette villa ach\u00e8ve la p\u00e9riode dite des \u00ab\u00a0villas blanches\u00a0\u00bb \u2013 le blanc domine, simplement soulign\u00e9 de noir, avec les plinthes et les tablettes sous les fen\u00eatres en gris clair. Con\u00e7ue comme un habitat fonctionnel, cette maison est la mise en application de sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie sur \u00ab\u00a0les cinq points de l\u2019architecture moderne\u00a0\u00bb\u00a0: pilotis, toit-terrasse, plan libre, fen\u00eatres en bandeaux, fa\u00e7ade libre. L\u2019architecte cherche \u00e0 r\u00e9duire au maximum les cloisons. Pr\u00e9cisons que son \u00ab\u00a0langage\u00a0\u00bb architectural s\u2019applique aussi bien au logement social qu\u2019\u00e0 la villa de luxe. C\u00e9d\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9tat, la Villa Savoye sera class\u00e9e en 2016 au patrimoine mondial de l\u2019Unesco.<\/p>\n<p>En 1930, naturalis\u00e9 fran\u00e7ais, Le Corbusier \u00e9pouse Yvonne Gallis qui exerce une influence positive sur lui\u00a0: tr\u00e8s dogmatique, trop rigoureux, il s\u2019adoucit \u00e0 son contact, s\u2019orientant vers un style plus po\u00e9tique et surr\u00e9aliste, le rapprochant du peintre Fernand L\u00e9ger.<\/p>\n<p>Il d\u00e9veloppe des projets d\u2019urbanisme\u2026 g\u00e9n\u00e9ralement pas r\u00e9alis\u00e9s. Il cr\u00e9e le prototype de la \u00ab\u00a0ville radieuse\u00a0\u00bb et son aura internationale s\u2019accro\u00eet, m\u00eame s\u2019il est toujours critiqu\u00e9 pour sa radicalit\u00e9. Dans la Charte d\u2019Ath\u00e8nes (1933), il pr\u00e9sente ses conceptions de l\u2019architecture li\u00e9e \u00e0 la vie sociale et quotidienne urbaine. Il participe aux grandes manifestations de son \u00e9poque, telle l\u2019Exposition internationale des arts et techniques (1937). Mais la guerre va rattraper ce citoyen devenu fran\u00e7ais.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Des canons, des munitions\u00a0? Merci\u00a0! Des logis\u2026 <span class=\"caps\">SVP<\/span>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Le <span class=\"caps\">CORBUSIER<\/span> (1887-1965), Titre de son livre en 1938. Fondation Le Corbusier<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019attitude de Le Corbusier fait pol\u00e9mique et son rapport \u00e0 la politique pose probl\u00e8me. Son pacifisme n\u2019est pas en cause. Mais il faut parler de son engagement fasciste et de son antis\u00e9mitisme qui d\u00e9passent\u00a0\u00ab\u00a0l\u2019opportunisme tol\u00e9rable\u00a0\u00bb en temps de guerre.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Si nous avions vaincu par les armes, la pourriture triomphait, plus rien de propre n\u2019aurait jamais plus pu pr\u00e9tendre \u00e0 vivre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Le <span class=\"caps\">CORBUSIER<\/span> (1887-1965), lettre \u00e0 sa m\u00e8re. \u00ab\u00a0Le Corbusier plus facho que fada\u00a0\u00bb, <em>Lib\u00e9ration<\/em>, 18 mars 2015<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le Corbusier n\u2019est ni un h\u00e9ros, ni un r\u00e9sistant, ni un saint. Il a prononc\u00e9 des paroles indignes, fray\u00e9 avec des personnages immondes. Le m\u00eame homme a aussi c\u00f4toy\u00e9 des gens sublimes, d\u00e9velopp\u00e9 des th\u00e9ories profondes et r\u00e9alis\u00e9 des \u0153uvres d\u2019une rare intensit\u00e9.<\/p>\n<p>La d\u00e9b\u00e2cle de juin 1940 appara\u00eet \u00e0 Le Corbusier comme \u00ab\u00a0la miraculeuse victoire fran\u00e7aise\u00a0\u00bb. Quelques semaines plus tard, il se r\u00e9jouit du grand \u00ab\u00a0nettoyage\u00a0\u00bb qui se pr\u00e9pare\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019argent, les Juifs (en partie responsables), la franc-ma\u00e7onnerie, tout subira la loi juste. Ces forteresses honteuses seront d\u00e9mantel\u00e9es. Elles dominaient tout.\u00a0\u00bb Il va plus loin, toujours extr\u00eame dans sa pens\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Nous sommes entre les mains d\u2019un vainqueur et son attitude pourrait \u00eatre \u00e9crasante. Si le march\u00e9 est sinc\u00e8re, Hitler peut couronner sa vie par une \u0153uvre grandiose\u00a0: l\u2019am\u00e9nagement de l\u2019Europe.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le Corbusier le grand architecte est nul en g\u00e9opolitique. Mais il se persuade que son heure est venue.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il s\u2019est fait un vrai miracle avec P\u00e9tain. Tout aurait pu s\u2019\u00e9crouler, s\u2019an\u00e9antir dans l\u2019anarchie. Tout est sauv\u00e9 et l\u2019action est dans le pays.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Le <span class=\"caps\">CORBUSIER<\/span> (1887-1965), lettre \u00e0 sa m\u00e8re. \u00ab\u00a0Le Corbusier plus facho que fada\u00a0\u00bb, <em>Lib\u00e9ration<\/em>, 18 mars 2015<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cela fait tant d\u2019ann\u00e9es qu\u2019il voudrait construire autre chose que de belles villas, tant d\u2019ann\u00e9es qu\u2019il r\u00eave de villes \u00e9difi\u00e9es ex nihilo. Alors, pourquoi ne pas faire confiance au Mar\u00e9chal, m\u00eame si rien dans le parcours du vieil homme ne le pr\u00e9dispose \u00e0 accueillir ses imp\u00e9tuosit\u00e9s modernistes\u2026<\/p>\n<p>Le Corbusier rejoint Vichy d\u00e8s la fin de 1940. Nomm\u00e9 conseiller pour l\u2019urbanisme aupr\u00e8s du gouvernement, il a son bureau \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Carlton et commence \u00e0 \u00e9crire <em>l\u2019Urbanisme de la R\u00e9volution nationale<\/em>. Le 27 mars 1941, il rencontre P\u00e9tain, \u00ab\u00a0celui qui a les pleins pouvoirs pour mettre en \u0153uvre le domaine b\u00e2ti de la France\u00a0\u00bb. Malgr\u00e9 ses nombreuses relations \u00e0 Vichy, rien ne se concr\u00e9tise. En juin 1942, son plan d\u2019urbanisme pour Alger est rejet\u00e9. D\u00e9but juillet, il fait ses adieux \u00ab\u00a0au cher merdeux Vichy\u00a0\u00bb. De retour \u00e0 Paris, il devient conseiller technique \u00e0 la fondation du docteur Alexis Carrel, le th\u00e9oricien de l\u2019eug\u00e9nisme. Il d\u00e9missionne le 20 avril 1944, \u00ab\u00a0l\u2019esprit r\u00e9gnant-l\u00e0 ne me convenant pas\u00a0\u00bb, d\u00e9couvre-t-il soudain.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la guerre, soutenu par Claudius-Petit, ministre de la Reconstruction et de l\u2019Urbanisme, admir\u00e9 par Malraux qui voit en lui le plus grand architecte du si\u00e8cle, Le Corbusier peut enfin construire les tours et les barres qu\u2019il dessine depuis les ann\u00e9es 20. Travaillant \u00e0 la reconstruction comme en 1918, il propose des cit\u00e9s-jardins d\u2019un type nouveau, mais ses plans les plus audacieux trouvent rarement leur r\u00e9alisation concr\u00e8te. La \u00ab\u00a0Cit\u00e9 radieuse\u00a0\u00bb de Marseille fait exception.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0C\u2019est une cit\u00e9-jardin verticale qui groupe 1 600 personnes en un seul bloc d\u2019habitation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Le <span class=\"caps\">CORBUSIER<\/span> (1887-1965), \u00e0 l\u2019inauguration de la Cit\u00e9 radieuse, 14 octobre 1952<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il d\u00e9taille son projet avant-gardiste, avec des arguments qui datent de l\u2019\u00e9poque d\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les avantages les plus clairs, c\u2019est lib\u00e9rer la femme, la ma\u00eetresse de maison, des contraintes domestiques qui sont un v\u00e9ritable esclavage et qui peuvent \u00eatre facilit\u00e9es par l\u2019organisation des services communs tels que\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013 les ravitaillements dans la maison elle-m\u00eame par coop\u00e9rative<br>\u2013 la m\u00e9decine pr\u00e9ventive et le dispensaire<br>\u2013 la culture physique r\u00e9alis\u00e9e dans cette habitation<br>\u2013 les clubs d\u2019enfants qui permettent aux mamans de sentir que leurs enfants se trouvent en bonne compagnie.<\/p>\n<p>Cette cit\u00e9-jardin verticale permet l\u2019\u00e9levage \u2013 pardonnez-moi le mot \u2013 l\u2019\u00e9levage de l\u2019enfance. Une enfance qui se d\u00e9roule dans l\u2019air, le soleil, l\u2019espace et la verdure et qui r\u00e9unit toutes les conditions morales et physiques d\u2019un bon d\u00e9veloppement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sa premi\u00e8re \u00ab\u00a0unit\u00e9 d\u2019habitation\u00a0\u00bb est aujourd\u2019hui class\u00e9e au patrimoine mondial de l\u2019<span class=\"caps\">UNESCO<\/span>. On a tout dit et tout \u00e9crit sur ce \u00ab\u00a0jeu savant des formes assembl\u00e9es dans la lumi\u00e8re\u00a0\u00bb, selon sa d\u00e9finition de l\u2019architecture. C\u2019est un immeuble fou, un \u00ab\u00a0village vertical\u00a0\u00bb de 1 600 habitants dans un quartier d\u00e9sert de Marseille, un parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de sur pilotis (en forme de pi\u00e8tements \u00e9vas\u00e9s \u00e0 l\u2019aspect rugueux) long de 130 m et haut de 56 m, g\u00e9om\u00e9triquement compos\u00e9 de 337 appartements en duplex distribu\u00e9s par des \u00ab\u00a0rues int\u00e9rieures\u00a0\u00bb, avec une \u00e9cole, une piscine, des commerces et un centre d\u2019art contemporain. Tr\u00e8s discut\u00e9e, mais tr\u00e8s visit\u00e9e aussi et toujours habit\u00e9e, la Cit\u00e9 radieuse est surnomm\u00e9e famili\u00e8rement \u00ab\u00a0La Maison du Fada\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1950, le peintre de vocation voit grand et se lance dans la peinture murale. Il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la pratique du collage, grave des \u00e9maux sur t\u00f4le d\u2019acier, multiplie les lithographies. Infatigable, l\u2019architecte cr\u00e9e encore la chapelle de Ronchamp en Franche-Comt\u00e9, avant un autre projet d\u2019architecture religieuse, le couvent de la Tourette pr\u00e8s de Lyon. Seule ville \u00e0 lui confier une r\u00e9alisation d\u2019envergure, Chandigarh en Inde, o\u00f9 il prend en charge l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de l\u2019urbanisme. Nouveau d\u00e9fi monumental, r\u00e9alisation jug\u00e9e aujourd\u2019hui et globalement tr\u00e8s r\u00e9ussie.<\/p>\n<p>Le Corbusier meurt \u00e0 77 ans, d\u2019un accident cardiaque lors de sa s\u00e9ance quotidienne de natation \u00e0 Roquebrune. Le 1er septembre 1965, il a droit \u00e0 de grandioses obs\u00e8ques nationales \u00e0 Paris dans la cour du Louvre, orchestr\u00e9es par son grand ami Andr\u00e9 Malraux, ministre de la Culture, faisant du b\u00e2tisseur de la Cit\u00e9 radieuse l\u2019une des incarnations de la France gaulliste\u2026 Selon sa volont\u00e9, il est simplement enterr\u00e9 sur un promontoire de Roquebrune avec sa femme. Le sobre monument fun\u00e9raire en b\u00e9ton \u00e0 double forme est de sa conception.<\/p>\n<p>Le Corbusier reste un mythe toujours vivant, l\u2019un des noms d\u2019architectes les plus c\u00e9l\u00e8bres au monde, bien que r\u00e9guli\u00e8rement remis en question, et non sans raison. Laissons-lui le mot de la fin, r\u00e9aliste et modeste.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Vous savez, c\u2019est toujours la vie qui a raison, l\u2019architecte qui a tort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Le <span class=\"caps\">CORBUSIER<\/span> (1887-1965), inform\u00e9 que la cit\u00e9 Frug\u00e8s \u00e0 Pessac con\u00e7ue par lui a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9e par ses habitants. Propos rapport\u00e9 par Philippe Boudon, <em>Pessac de Le Corbusier<\/em> (1969).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/soutine.jpg\" alt=\"Soutine citations\" title=\"Soutine citations\" width=\"800\" height=\"500\"><\/p>\n<h4>Soutine (1893-1943), juif lithuanien marqu\u00e9 par une enfance malheureuse, malade et tourment\u00e9, solitaire et insensible \u00e0 l\u2019art nouveau, artiste maudit jusque dans son \u0153uvre.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Soutine, ayant fait le portrait d\u2019un vieillard du village, fut ensuite ross\u00e9 brutalement par les fils de ce dernier et le laissant pour mort.\u00a0\u00bb<span id=\"4\" class=\"cit-num\">4<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Michel <span class=\"caps\">KIKO\u00cfNE<\/span> (1892-1968), <em>Mes Souvenirs sur mon camarade Soutine<\/em> (1910)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Fait divers\u00a0\u00bb rapport\u00e9 dans toutes les biographies et parfois contest\u00e9, mais Soutine parlait peu, n\u2019\u00e9crivait gu\u00e8re, se plaisant \u00e0 brouiller les pistes et accr\u00e9ditant l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une perp\u00e9tuelle mal\u00e9diction, jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie. Cet \u00e9pisode va jouer le r\u00f4le de \u00ab\u00a0mythe fondateur\u00a0\u00bb dans sa carri\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Soutine se sentait inconsciemment tendu vers le drame\u00a0\u00bb (m\u00eame source) \u2013 d\u2019o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat de la psychanalyse dans ce cas extr\u00eame, unique en son genre.<\/p>\n<p>Cha\u00efm Soutine na\u00eet en 1893 (ou 1894, selon les sources) dans une famille juive orthodoxe d\u2019origine lituanienne de Smilovitch, un shtetl de 400 habitants pr\u00e8s de Minsk, en Bi\u00e9lorussie. Les conditions de vie sont p\u00e9nibles, les violences s\u2019ajoutant \u00e0 l\u2019angoisse des pogroms\u00a0: la sauvagerie de Soutine adulte et sa peur visc\u00e9rale de l\u2019autorit\u00e9 s\u2019enracinent logiquement dans des traumatismes enfantins. Son p\u00e8re gagne sa vie comme raccommodeur chez un tailleur. Cha\u00efm est le dixi\u00e8me de onze enfants. Timide, il se livre peu. Il aime plus que tout dessiner\u00a0: \u00ab\u00a0avec du charbon, sur des morceaux de papier r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, il n\u2019en finit pas de faire le portrait de ses proches.\u00a0\u00bb La loi h\u00e9bra\u00efque frappe d\u2019interdit toute repr\u00e9sentation humaine ou animale et Cha\u00efm est souvent battu par son p\u00e8re ou ses fr\u00e8res.<\/p>\n<p>Cette fois, sa m\u00e8re porte plainte et obtient de l\u2019accus\u00e9 un d\u00e9dommagement d\u2019une vingtaine de roubles. La somme permet \u00e0 Soutine de quitter son village pour Vilna avec Kikoine, en 1909. Les deux camarades trouvent un emploi de retoucheurs chez un photographe. En 1910, ils passent l\u2019examen d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts. Mais ils r\u00eavent de la capitale fran\u00e7aise, comme d\u2019une \u00ab\u00a0ville fraternelle, g\u00e9n\u00e9reuse, qui sut offrir la libert\u00e9 aux peuples venus d\u2019ailleurs\u00a0\u00bb, moins menac\u00e9e que la Russie par l\u2019antis\u00e9mitisme et en constante \u00e9bullition artistique. Ils arrivent en 1912 (ou 1913). Soutine n\u2019apporte rien avec lui, m\u00eame pas ses dessins.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il ne se rend pas dans les Salons qui exposent la peinture contemporaine, mais il passe ses journ\u00e9es au mus\u00e9e du Louvre, devant les ma\u00eetres flamands qu\u2019il v\u00e9n\u00e8re. Et aussi devant Courbet, Chardin, Rembrandt surtout, \u00e0 ses yeux le premier d\u2019entre tous. Il apprend la lumi\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Dan <span class=\"caps\">FRANCK<\/span> (n\u00e9 en 1952), <em>Boh\u00e8mes<\/em> (1998)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour subsister, il travaille de nuit comme porteur \u00e0 la gare Montparnasse. Il ressent les premiers sympt\u00f4mes cons\u00e9cutifs \u00e0 des ann\u00e9es de privations, gardant de son enfance des souvenirs morbides et obs\u00e9dants de souffrances et de pauvret\u00e9. Il se voit traqu\u00e9 par la mis\u00e8re et tente de se pendre, sauv\u00e9 par son camarade Kr\u00e9m\u00e8gne. Ces souffrances int\u00e9rieures provoquent chez lui une tension nerveuse source d\u2019ulc\u00e8res gastriques.<\/p>\n<p>Faute de pouvoir acheter des toiles neuves, il peint sur des cro\u00fbtes venues du march\u00e9 aux Puces de Clignancourt. Le r\u00e9sultat lui d\u00e9pla\u00eet presque toujours et il d\u00e9chire au couteau ce qu\u2019il vient de faire. De m\u00eame lorsqu\u2019un confr\u00e8re ne montre pas assez d\u2019enthousiasme. Les peintres de Montparnasse se sont pass\u00e9 le mot\u00a0: ne jamais critiquer les \u0153uvres de Soutine\u00a0! Quand il manque de mat\u00e9riel, il reprend les toiles, s\u2019arme de fil et d\u2019aiguilles, recoud des morceaux d\u00e9pareill\u00e9s et peint ces visages d\u00e9form\u00e9s, ces membres tordus, ces outrances qui font son g\u00e9nie\u00a0: plus brutal que Van Gogh, plus fauve que Vlaminck.<\/p>\n<p>2 ao\u00fbt 1914, l\u2019ordre de mobilisation g\u00e9n\u00e9rale est donn\u00e9. Soutine se porte volontaire et creuse des tranch\u00e9es. Le terrassier est vite r\u00e9form\u00e9 pour raison de sant\u00e9. Recens\u00e9 comme Juif, il obtient de la Pr\u00e9fecture de police du 15e arrondissement un permis de s\u00e9jour au titre de r\u00e9fugi\u00e9.<br>Solitaire, Soutine se tient \u00e0 l\u2019\u00e9cart de toutes tendances artistiques et s\u2019installe \u00e0 la Cit\u00e9 Falgui\u00e8re. C\u2019est l\u00e0 que Jacques Lipchitz (sculpteur lituanien, naturalis\u00e9 fran\u00e7ais) lui pr\u00e9sente Amedeo Modigliani \u2013 lui aussi r\u00e9form\u00e9, pour cause de tuberculose.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Que peuvent donc avoir en commun Modigliani, le \u00ab\u00a0prince\u00a0\u00bb italien de Montparnasse, au regard ardent et au charme irr\u00e9sistible, et Cha\u00efm Soutine, le Slave des confins de la Bi\u00e9lorussie, introverti et taiseux, laid et sale pour certains\u00a0? Ils font connaissance en 1915. De cette rencontre artistique na\u00eet une fulgurante amiti\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Modigliani-Soutine, derniers boh\u00e8mes de Montparnasse, Documentaire de Catherine Aventurier, France 5, 26 novembre 2017<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ils se sont connus par l\u2019interm\u00e9diaire du sculpteur Jacques Lipchitz \u00e0 \u00ab\u00a0la Ruche\u00a0\u00bb (quartier du Montparnasse) o\u00f9 se retrouvait toute une communaut\u00e9 d\u2019artistes, souvent juifs, venus des quatre coins du monde. De cette rencontre artistique na\u00eet une fulgurante amiti\u00e9.<\/p>\n<p>Parisien d\u2019adoption depuis huit ans, Modigliani prend sous son aile Soutine, de dix ans son cadet. Ils survivent cit\u00e9 Falgui\u00e8re, souffrent de la faim et du froid, se noient dans l\u2019alcool et la drogue. Modigliani affine son style, ax\u00e9 sur une approche sculpturale des personnages. Ainsi fait-il le <em>Portrait de Cha\u00efm Soutine<\/em> (1916). Loin de la puret\u00e9 de la ligne propre \u00e0 son ami, l\u2019expressionnisme violent et tourment\u00e9 de Soutine provoque et choque. Admirateur de Rembrandt, il d\u00e9forme, vieillit et enlaidit ses mod\u00e8les. Les deux compagnons de mis\u00e8re ont pourtant un point commun\u00a0: r\u00e9v\u00e9ler l\u2019\u00e2me par le portrait\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019un la montre par la beaut\u00e9, l\u2019autre par la laideur. L\u2019approche est oppos\u00e9e, mais la qu\u00eate est la m\u00eame\u00a0\u00bb (Marc Restellini, historien d\u2019art). Pendant cinq ans, ils vont \u00e9crire un chapitre unique et \u00e9nigmatique dans l\u2019histoire de l\u2019art moderne.<\/p>\n<p>20 janvier 1920. Soutine est boulevers\u00e9 en apprenant la mort de Modi et le suicide de sa jeune femme enceinte. Il va soudain le d\u00e9nigrer sans raison, mais il renonce \u00e0 l\u2019alcool \u2013 preuve qu\u2019il n\u2019est pas suicidaire\u00a0! Reste l\u2019ulc\u00e8re, ingu\u00e9rissable. La chance va quand m\u00eame sourire \u00e0 l\u2019artiste maudit, par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un marchand.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Un jour que j\u2019\u00e9tais all\u00e9 voir chez un peintre un tableau de Modigliani, je remarquais, dans un coin de l\u2019atelier, une \u0153uvre qui, sur-le-champ, m\u2019enthousiasma. C\u2019\u00e9tait un Soutine et cela repr\u00e9sentait un p\u00e2tissier. Un p\u00e2tissier inou\u00ef, fascinant, r\u00e9el, truculent, afflig\u00e9 d\u2019une oreille immense et superbe, inattendue et juste, un chef-d\u2019\u0153uvre. Je l\u2019achetai. Le docteur Barnes le vit chez moi[\u2026] Le plaisir spontan\u00e9 qu\u2019il \u00e9prouva devant cette toile devait d\u00e9cider de la brusque fortune de Soutine, faire de ce dernier, du jour au lendemain, un peintre connu, recherch\u00e9 des amateurs, celui dont on ne sourit plus\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Paul <span class=\"caps\">GUILLAUME<\/span> (1891-1934), l\u2019un des grands marchands et collectionneur d\u2019art parisiens<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Son ami Guillaume Apollinaire l\u2019a introduit dans le Tout-Paris artistique et sa galerie rue de Miromesnil expose Picasso, Derain, van Dongen\u2026 En 1922, il conseille et fournit en tableaux Albert Barnes, richissime Am\u00e9ricain qui cr\u00e9e pr\u00e8s de Philadelphie la fondation portant son nom.<\/p>\n<p>\u00c0 dater de 1922, Soutine vit confortablement, soigne sa mise, lit beaucoup pour se perfectionner en fran\u00e7ais et se passionne pour la musique de Bach. Il habite pr\u00e8s du parc Montsouris et loue un atelier spacieux. Il continue \u00e0 peindre des s\u00e9ries, comme beaucoup de peintres \u2013 rappelons les <em>Iris<\/em> ou les <em>Tournesols<\/em> de Van Gogh, les tableaux d\u2019enfants de Modigliani. Soutine est tr\u00e8s \u00e9clectique\u00a0: hommes en pri\u00e8re, p\u00e2tissiers et gar\u00e7ons de caf\u00e9, enfants de ch\u0153ur, cuisini\u00e8res, gar\u00e7ons d\u2019\u00e9tage\u2026 mais aussi des raies (poissons) et d\u2019autres animaux qu\u2019il ne peut plus manger pour cause d\u2019ulc\u00e8re et va peindre \u00e0 l\u2019envi\u2026<\/p>\n<p>Ses voisins, horrifi\u00e9s par les carcasses qu\u2019il conserve, se plaignent des odeurs putrides \u00e9manant de son atelier. Ces animaux \u00e9corch\u00e9s ou \u00e9ventr\u00e9s qu\u2019il prend comme mod\u00e8le sont les visions de son enfance qui caract\u00e9risent une part de sa peinture. \u00c0 chacun ses obsessions\u2026 chez lui, tout remonte \u00e0 l\u2019enfance. Cette fois, il s\u2019exprime clairement.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Autrefois, j\u2019ai vu le boucher du village trancher le cou d\u2019un oiseau et le vider de son sang. Je voulais crier, mais il avait l\u2019air si joyeux que le cri m\u2019est rest\u00e9 dans la gorge. Ce cri, je le sens toujours l\u00e0. Quand, enfant, je faisais un portrait grossier de mon professeur, j\u2019essayais de faire sortir ce cri, mais en vain. Quand je peignis la carcasse de b\u0153uf, c\u2019\u00e9tait encore ce cri que je voulais lib\u00e9rer. Je n\u2019ai pas r\u00e9ussi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">SOUTINE<\/span> (1893-1943), cit\u00e9 parDan <span class=\"caps\">FRANCK<\/span> (n\u00e9 en 1952), <em>Boh\u00e8mes<\/em> (1998)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En 1925 Soutine r\u00e9alise une s\u00e9rie de toiles sur le th\u00e8me du b\u0153uf \u00e9corch\u00e9 qui a pour point de d\u00e9part un tableau du Louvre\u00a0:<em> La Carcasse de b\u0153uf<\/em> de Rembrandt. Il choisit cette \u0153uvre non pour la copier, mais pour l\u2019interpr\u00e9ter et, \u00e0 partir de l\u00e0, inventer sa propre peinture.<\/p>\n<p>Ne pouvant travailler qu\u2019en pr\u00e9sence d\u2019un mod\u00e8le, il fait installer une carcasse de b\u0153uf dans son atelier et, sans dessins pr\u00e9paratoires, ex\u00e9cute plusieurs versions du sujet. On p\u00e9n\u00e8tre autant dans les entrailles de l\u2019animal que dans la peinture elle-m\u00eame. L\u2019\u0153uvre peut aussi \u00eatre vue comme une \u00e9vocation de la crucifixion exalt\u00e9e par la fusion des formes et des couleurs. \u00c0 travers cette image surprenante o\u00f9 la vie c\u00f4toie la mort, l\u2019artiste parvient \u00e0 restituer l\u2019\u00e9motion et le tourment que lui ont procur\u00e9 l\u2019acte de peindre en s\u00e9rie\u2026<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il d\u00e9cline en maintes variations des \u00ab\u00a0victimes immol\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Amas sanglants, poulets morts, lapins \u00e9trip\u00e9s, b\u0153ufs \u00e9corch\u00e9s, viande crue qu\u2019il para\u00eet peindre avec leurs muscles, leurs os, leur graisse, leur sang malax\u00e9s ensemble, leurs apon\u00e9vroses bleuissantes, ces mille moires qui rampent en s\u2019interp\u00e9n\u00e9trant\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">\u00c9lie <span class=\"caps\">FAURE<\/span> (1873-1937) <em>Soutine<\/em> (1929)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lorsqu\u2019il s\u2019attaque \u00e0 la s\u00e9rie des peintures de b\u0153uf, rappelons qu\u2019il se fait livrer par les abattoirs d\u2019immenses carcasses sanguinolentes\u00a0: les gens du quartier appelaient son atelier \u00ab\u00a0la boucherie de Soutine\u00a0\u00bb. Il avait naturellement d\u2019autres sources d\u2019inspiration, mais le traitement n\u2019\u00e9tait pas moins violent, voire choquant.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ses paysages et ses portraits de cette \u00e9poque \u00e9taient sans mesure. On aurait dit qu\u2019il peignait dans un \u00e9tat d\u2019affolement lyrique. Le sujet (selon l\u2019expression consacr\u00e9e, mais au pied de la lettre) d\u00e9bordait le cadre. Une si grande fi\u00e8vre \u00e9tait en lui qu\u2019elle d\u00e9formait tout \u00e0 l\u2019exc\u00e8s. Les maisons quittaient terre, les arbres semblaient voler.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Maurice <span class=\"caps\">SACHS<\/span> (1906-1945), cit\u00e9 par Anne Juranville, Le \u00ab\u00a0bipolaire\u00a0\u00bb et la psychanalyse, Figures de la psychanalyse. 2013\/2 n\u00b0 26<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet \u00e9crivain maudit, \u00ab\u00a0juif collabo\u00a0\u00bb et auteur scandaleux s\u2019est particuli\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9 au cas Soutine. Trait commun \u00e0 cette partie de l\u2019\u0153uvre soutinienne, le traitement de la peinture pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame dans les ann\u00e9es 1930.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019expression est dans la touche.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">SOUTINE<\/span> (1893-1943), Esti Dunow et Maurice Tuchman, \u00ab\u00a0D\u2019apr\u00e8s nature\u00a0: Soutine et ses th\u00e8mes\u00a0\u00bb, Catalogue de l\u2019exposition \u00ab\u00a0Cha\u00efm Soutine, l\u2019ordre du chaos\u00a0\u00bb (2012)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u2026 C\u2019est-\u00e0-dire dans le mouvement, le rythme, la pression du pinceau contre la surface de la toile. L\u2019artiste a vite d\u00e9pass\u00e9 le \u00ab\u00a0dessin lin\u00e9aire et rigide\u00a0\u00bb des premi\u00e8res natures mortes pour d\u00e9couvrir \u00ab\u00a0son v\u00e9ritable \u00e9l\u00e9ment, la touche de couleur et sa flexion sinueuse\u00a0\u00bb h\u00e9rit\u00e9e de Van Gogh, m\u00eame s\u2019il d\u00e9nigre sa technique. Son trait est moins une ligne qu\u2019une \u00ab\u00a0tache grasse\u00a0\u00bb o\u00f9 se ressent l\u2019\u00e9nergie de cette fameuse \u00ab\u00a0touche\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il attaque directement \u00e0 la couleur, \u00ab\u00a0\u00e9vitant ainsi d\u2019appauvrir ou de fragmenter la force de l\u2019inspiration\u2026 Le dessin prenait forme \u00e0 mesure qu\u2019il peignait.\u00a0\u00bb Il travaille lentement, au pinceau, \u00e0 l\u2019occasion au couteau, ou encore \u00e0 la main, malaxant la p\u00e2te, l\u2019\u00e9talant avec les doigts, maniant la peinture comme une mati\u00e8re vive. Il multiplie les touches et les couches, pour accentuer les contrastes. Puis il reprend les d\u00e9tails, avant d\u2019op\u00e9rer sur les fonds des frottis qui les estomperont et feront ressortir l\u2019avant-plan. Ce qui frappe les rares t\u00e9moins qui le voient peindre (car il d\u00e9teste \u00e7a), c\u2019est son \u00e9tat d\u2019excitation, sa gestuelle, sa fr\u00e9n\u00e9sie proche de la transe\u00a0: s\u2019\u00e9lan\u00e7ant parfois de loin, il se rue sur la toile et y jette la peinture \u00e0 coups de pinceau vigoureux, agressifs \u2013 il se serait un jour disloqu\u00e9 le pouce, comme si sa peinture prenait forme de sculpture. La preuve\u00a0?<\/p>\n<p>Li\u00e9e \u00e0 la touche, \u00ab\u00a0la trituration de la mati\u00e8re\u00a0\u00bb est jug\u00e9e essentielle dans cette peinture \u00ab\u00a0\u00e9ruptive\u00a0\u00bb. \u00c9lie Faure (1873-1937) m\u00e9decin et historien de l\u2019art, estimait la mati\u00e8re de Soutine \u00ab\u00a0l\u2019une des plus charnelles que la peinture ait exprim\u00e9es\u2026 Soutine est peut-\u00eatre, depuis Rembrandt, le peintre chez lequel le lyrisme de la mati\u00e8re a le plus profond\u00e9ment jailli d\u2019elle, sans tentative aucune d\u2019imposer \u00e0 la peinture, par d\u2019autres moyens que la mati\u00e8re, cette expression surnaturelle de la vie visible qu\u2019elle a charge de nous offrir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le traitement qu\u2019impose Soutine \u00e0 ses sujets continue \u00e0 surprendre, voire \u00e0 repousser\u00a0: visages bossel\u00e9s, comme meurtris, silhouettes humaines ou animales d\u00e9jet\u00e9es, maisons et escaliers ondulant, paysages secou\u00e9s par quelque temp\u00eate ou s\u00e9isme. \u00c0 l\u2019image de sa vie quotidienne\u2026<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il s\u2019installe, d\u00e9m\u00e9nage, ne se pla\u00eet nulle part, quitte Paris, y revient, craint le poison, se nourrit de p\u00e2tes, se ruine chez les psychiatres, s\u2019en lasse, \u00e9conomise, court les marchands pour racheter ses mauvaises toiles de jeunesse. Si l\u2019on refuse de les lui vendre pour un prix qui lui para\u00eet justifi\u00e9, la rage le prend\u00a0; il les lac\u00e8re, les arrache de la cimaise, en envoie une nouvelle en d\u00e9dommagement. Il rentre harass\u00e9, se met \u00e0 lire\u2026\u00a0\u00bb\u00a0<\/p>\n<p class=\"auteur\">Maurice <span class=\"caps\">SACHS<\/span> (1906-1945), <em>Le Sabbat. Souvenirs d\u2019une jeunesse orageuse<\/em> (posthume, 2011)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u2026\u00a0\u00ab\u00a0quelquefois, on l\u2019aper\u00e7oit le soir \u00e0 Montparnasse, assis \u00e0 ces m\u00eames terrasses qu\u2019il fr\u00e9quentait avec Modigliani et riant. Mais po\u00e8te triste et descendant de cette race l\u00e9gendaire des peintres maudits dont Rembrandt fut le plus grand, \u2013 l\u00e9gion tant\u00f4t obscure, tant\u00f4t brillante, o\u00f9 Van Gogh met du pittoresque, Utrillo de la candeur et Modigliani de la gr\u00e2ce -, Soutine entre myst\u00e9rieusement et secr\u00e8tement dans la gloire.\u00a0\u00bb Au prix d\u2019une vie farouchement solitaire.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019ai du m\u00e9pris pour les femmes qui m\u2019ont d\u00e9sir\u00e9 et poss\u00e9d\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">SOUTINE<\/span> (1893-1943), confidence \u00e0 son ami Modigliani, Clarisse Nico\u00efdski<em>, Soutine ou la profanation<\/em> (1993)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce grand misanthrope \u00e9tait \u00e9galement misogyne. Exceptions \u00e0 la r\u00e8gle, il a eu un seul ami, Modi, et aim\u00e9 une seule femme, Gerda, jeune Juive allemande qui a fui l\u2019Allemagne de Hitler. Rencontr\u00e9e \u00e0 Montparnasse en 1937, elle ignore tout de lui, simplement intrigu\u00e9e et charm\u00e9e par le personnage. L\u2019attirance est r\u00e9ciproque.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Gerda, tu as \u00e9t\u00e9 cette nuit ma garde, tu es Garde, et maintenant c\u2019est moi qui te garde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">SOUTINE<\/span> (1893-1943), cit\u00e9 par Garde, <em>Mes ann\u00e9es avec Soutine<\/em> (2022)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et Gerda Michaelis devint pour tous Mlle Garde. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, le peintre vit deux ann\u00e9es de douceur et d\u2019\u00e9quilibre au point de renouer contact par \u00e9crit avec sa famille et son terrible pass\u00e9. Souffrant perp\u00e9tuellement de l\u2019estomac, il d\u00e9cide de se soigner vraiment. Il consulte des sp\u00e9cialistes, renoue avec certains aliments (dont la viande qu\u2019il se contentait de peindre) et prend ses m\u00e9dicaments. Mais outre son affaiblissement g\u00e9n\u00e9ral, les m\u00e9decins jugent son ulc\u00e8re inop\u00e9rable. Ils ne lui donnent pas plus de six ans \u00e0 vivre \u2013 l\u2019avenir va confirmer ce pronostic.<\/p>\n<p>La guerre s\u00e9pare ce couple de juifs immigr\u00e9s. Soutine, trop craintif et soumis aux autorit\u00e9s, ne fait rien pour aider sa compagne (d\u2019autres s\u2019en chargeront)\u2026 La derni\u00e8re, Marie-Berthe Aurenche (s\u0153ur du sc\u00e9nariste Jean Aurenche, premi\u00e8re \u00e9pouse du peintre Max Ernst, femme-enfant \u00e9g\u00e9rie des surr\u00e9alistes) ne sera d\u2019aucun secours \u00e0 l\u2019artiste. Malgr\u00e9 sa r\u00e9ussite mat\u00e9rielle, il se laisse rattraper par ses \u00ab\u00a0vieux d\u00e9mons\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0la peur, la mis\u00e8re, la crasse\u00a0\u00bb. Il se remet quand m\u00eame au travail, mais le mal l\u2019emporte sur sa volont\u00e9. Il meurt \u00e0 50 ans d\u2019un ulc\u00e8re ayant perfor\u00e9 l\u2019intestin et devenu cancer inop\u00e9rable.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Soutine a re\u00e7u le don de peindre \u00e0 sa naissance, mais ce don a br\u00fbl\u00e9 ses yeux et son cerveau comme un fer rouge. Il aime son tourment, mais c\u2019est un tourment.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Anne <span class=\"caps\">JURANVILLE<\/span> (docteur d\u2019\u00c9tat, agr\u00e9g\u00e9e de philosophie, dipl\u00f4m\u00e9e en psychopathologie clinique et psychanalyse), Le \u00ab\u00a0bipolaire\u00a0\u00bb et la psychanalyse, Figures de la psychanalyse. 2013\/2 n\u00b0 26<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce sera le mot de la fin. Le cas Soutine rel\u00e8ve \u00ab\u00a0naturellement\u00a0\u00bb de la psychanalyse, une cl\u00e9 pour comprendre l\u2019homme et entrer dans l\u2019\u0153uvre foisonnante, aussi attirante que repoussante, qu\u2019il fut le premier \u00e0 rejeter en la d\u00e9truisant. Au terme de cette vie tragiquement laborieuse, il laisse quelque 500 tableaux \u2013 souvent sign\u00e9s, jamais dat\u00e9s, aujourd\u2019hui cot\u00e9s (entre 200 000 et 300 000 euros).<\/p>\n<p>Artiste maudit, oui, mais contrairement \u00e0 Van Gogh et Modigliani, Soutine \u00e9tait le premier \u00e0 se maudire.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/elvire_popesco.jpg\" alt=\"Elvire Pospesco citations\" title=\"Elvire Pospesco citations\" width=\"800\" height=\"500\"><\/p>\n<h4>Elvire <span class=\"caps\">POPESCO<\/span> (1894\u00a0?-1993), n\u00e9e roumaine, jeune vedette \u00e0 Bucarest, elle va faire une \u00e9blouissante carri\u00e8re au th\u00e9\u00e2tre de boulevard, dirigeant deux grandes salles et tenant salon en reine de Paris.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Un verre de champagne avec des larmes au fond\u2026\u00a0\u00bb<span id=\"5\" class=\"cit-num\">5<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Tristan <span class=\"caps\">BERNARD<\/span> (1866-1947), cit\u00e9 dans l\u2019<em>Encyclop\u00e9die Universalis<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u00e9finissant Elvire Popesco, morte le 13 d\u00e9cembre 1993 dans son appartement parisien, \u00e0 l\u2019\u00e2ge officiel de 98 ans.<\/p>\n<p>Sa date de naissance, selon les sources, variait entre 1894 et 1896. Elle d\u00e9clarait avoir perdu toute fiche d\u2019\u00e9tat civil en arrivant en France\u2026 rest\u00e9e \u00e9tonnamment s\u00e9duisante et s\u00e9ductrice jusqu\u2019\u00e0 la fin.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9bute \u00e0 16 ans au th\u00e9\u00e2tre national de Bucarest en jouant Shakespeare \u2013 apr\u00e8s deux ans de formation au Conservatoire, elle br\u00fble d\u00e9j\u00e0 les planches. Elle tourne le premier film de fiction (muet) en Roumanie (<em>La Petite Tzigane de la chambre \u00e0 coucher<\/em>), se mariant deux fois et fondant deux th\u00e9\u00e2tres, l\u2019Excelsior et le Mic. Promise \u00e0 une belle carri\u00e8re, Elvira Popescu pense malgr\u00e9 tout \u00e0 Paris, la ville des arts et des spectacles, parlant d\u00e9j\u00e0 fran\u00e7ais comme tous les Roumains cultiv\u00e9s. En 1923, le po\u00e8te et romancier Jean Richepin, en tourn\u00e9e de conf\u00e9rences dans les Balkans, la d\u00e9couvre sur sc\u00e8ne et lui conseille de partir avec lui en 1923. Elle n\u2019h\u00e9site pas\u00a0!<\/p>\n<p>Elle d\u00e9bute aussit\u00f4t au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019\u0152uvre dans une trag\u00e9die roumaine jou\u00e9e en V.O., <em>Passions rouges<\/em>. Richepin la pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019auteur dramatique et sc\u00e9nariste Louis Verneuil. Fascin\u00e9, et bien qu\u2019elle ne ma\u00eetrise pas compl\u00e8tement la langue fran\u00e7aise, il lui \u00e9crit une com\u00e9die\u00a0:<em> Ma cousine de Varsovie,<\/em> jou\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre Michel \u00e0 partir de d\u00e9cembre 1923. L\u2019intrigue est typiquement boulevardi\u00e8re\u00a0: Archibald que sa femme Lucienne trompe avec Hubert, charge sa cousine Sonia venue passer quelque temps \u00e0 Paris, de s\u00e9duire Hubert. Mais il tombe amoureux de Sonia alors que celle-ci s\u2019\u00e9prend d\u2019Hubert. Lucienne reconquiert finalement son amant et, d\u00e9sabus\u00e9e, l\u2019\u00e9trang\u00e8re repart pour son pays\u2026 C\u2019est un triomphe. L\u2019adaptation au cin\u00e9ma suivra en 1931, avec au g\u00e9n\u00e9rique un jeune sc\u00e9nariste d\u2019avenir, Georges-Henri Clouzot. Malgr\u00e9 tout, le film a (mal) vieilli. Mais Elvire Popesco est lanc\u00e9e\u00a0: l\u2019authenticit\u00e9 de sa veine comique et son accent color\u00e9 deviennent proverbiaux. Les critiques de th\u00e9\u00e2tre lui trouvent vite une s\u00e9rie de surnoms qu\u2019elle porte \u00e0 merveille.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La reine du boulevard\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Notre-Dame du Th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb , \u00ab\u00a0Monstre Sacr\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la Parisienne\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Moins souvent roumaine sur sc\u00e8ne qu\u2019h\u00e9ro\u00efne slave ou italienne, elle est tour \u00e0 tour princesse d\u00e9cadente, aristocrate fofolle, aventuri\u00e8re cosmopolite, s\u00e9ductrice fatale. Les plus c\u00e9l\u00e8bres auteurs du boulevard sont \u00e0 ses pieds. Toujours Verneuil (<em>Pile ou face, Du sang sur l\u2019hermine, La Course \u00e0 l\u2019\u00e9toile<\/em>, etc.) Elle triomphe \u00e9galement dans <em>Tovaritch<\/em> de Jacques Deval, (1933),<em> La Machine infernale<\/em> (1954) de Jean Cocteau, <em>La Contessa ou la volupt\u00e9 d\u2019\u00eatre<\/em> de Maurice Druon (1962)\u2026 Andr\u00e9 Roussin lui taille \u00e0 son tour des r\u00f4les sur mesure\u00a0: <em>Nina<\/em> (1949), <em>La Mamma<\/em> (1957),<em> La Voyante<\/em> (1971)\u2026 En 1979, \u00e0 84 ans, elle reprend <em>La Mamma<\/em> et fait salle comble \u00ab\u00a0chez elle\u00a0\u00bb. Car Elvire Popesco va (co)diriger successivement deux grandes salles parisiennes\u00a0: le Th\u00e9\u00e2tre de Paris (1956-1965), puis le Marigny sur les Champs-\u00c9lys\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette reine du th\u00e9\u00e2tre de boulevard \u00e0 sa belle \u00e9poque fait quelques apparitions au cin\u00e9ma\u00a0: <em>La Pr\u00e9sidente<\/em> de Fernand Rivers, (1938), <em>Tricoche et Cacolet<\/em> de Pierre Colombier, (1938), <em>Ils \u00e9taient neuf c\u00e9libataires<\/em> de Sacha Guitry, (1939),<em> Paradis perdu<\/em> (1938) et <em>Austerlitz<\/em> d\u2019Abel Gance, (1959), <em>Plein Soleil<\/em> de Ren\u00e9 Cl\u00e9ment, (1960).<\/p>\n<p>Remari\u00e9e (en troisi\u00e8mes et derni\u00e8res noces) avec S\u00e9bastien Foy (1900-1967) et devenue comtesse de Foy, la com\u00e9dienne tient salon, r\u00e9unissant le Tout-Paris des arts, des lettres et de la bonne soci\u00e9t\u00e9 dans une superbe propri\u00e9t\u00e9 \u00e0 M\u00e9zy-sur-Seine (les Yvelines), puis \u00e0 Paris, avenue Foch, dans les ann\u00e9es 1980. Les immortels de l\u2019Acad\u00e9mie, des com\u00e9diens retrait\u00e9s ou des jeunes premiers, se pressent \u00e0 ses d\u00eeners. Elle accueille des noms prestigieux\u00a0: Andr\u00e9 Roussin, Sacha Guitry, Jacques Chirac ou Pierre Cardin. En 1987, elle re\u00e7oit un Moli\u00e8re pour l\u2019ensemble de sa carri\u00e8re et, deux ans plus tard, Fran\u00e7ois Mitterrand lui remet les insignes de commandeur de la L\u00e9gion d\u2019honneur.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/michel_simon.jpg\" alt=\"Michel Simon citations\" title=\"Michel Simon citations\" width=\"800\" height=\"500\"><\/p>\n<h4>Michel <span class=\"caps\">SIMON<\/span> (1895-1975), suisse venu faire carri\u00e8re \u00e0 Paris, il br\u00fble les planches au th\u00e9\u00e2tre et cr\u00e8ve l\u2019\u00e9cran au cin\u00e9ma, avec sa personnalit\u00e9 inclassable et sa laideur remarquable.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\"><em>\u00ab\u00a0Eus\u00e8be d\u00e9put\u00e9\u00a0\u00bb<\/em> (1939) \u00e9ni\u00e8me version de <em>\u00ab\u00a0la Belle et la B\u00eate\u00a0\u00bb<\/em><span id=\"6\" class=\"cit-num\">6<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce film fran\u00e7ais d\u2019Andr\u00e9 Berthomieu (sorti l\u2019ann\u00e9e de la Seconde Guerre mondiale) n\u2019est pas rest\u00e9 dans les annales du 7e art. Il r\u00e9unit quand m\u00eame en t\u00eate d\u2019affiche les deux vedettes \u00e9trang\u00e8res faisant carri\u00e8re \u00e0 Paris, Michel Simon et Elvire Popesco, alias Eus\u00e8be Bonbonneau, clerc de notaire devenant d\u00e9put\u00e9 et Mariska, com\u00e9dienne plus tr\u00e9pidante que nature qui manipule Eus\u00e8be.<\/p>\n<p>Le trajet personnel de Michel Simon et d\u2019Elvire Popesco prouve que la beaut\u00e9 ne fait (presque) rien \u00e0 l\u2019affaire. Comme dans le c\u00e9l\u00e8bre <em>Borsalino<\/em> (r\u00e9alis\u00e9 en 1970 par Jacques Deray), Alain Delon et Jean-Paul Belmondo ayant une pr\u00e9sence et une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 comparables, avec des atouts physiques oppos\u00e9s. Le cas Michel Simon est quand m\u00eame unique en son genre, comme le personnage, \u00e0 la ville et \u00e0 la sc\u00e8ne.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0\u00c0 qui vous ressemblez\u00a0? \u00e0 votre p\u00e8re ou \u00e0 votre m\u00e8re\u00a0? <br>Oh\u00a0! vous savez, je ne voudrais faire de tort \u00e0 personne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Michel <span class=\"caps\">SIMON<\/span> (1895-1975), <em>Ouest-France<\/em>, citation du jour<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u00e9licate allusion \u00e0 son \u00ab\u00a0physique ingrat\u00a0\u00bb, autrement dit cette laideur \u00e9vidente devenue obsessionnelle avec l\u2019\u00e2ge et dont il sut jouer comme personne au long de sa carri\u00e8re, multipliant aussi les conqu\u00eates f\u00e9minines en tous genres.<\/p>\n<p>Acteur \u00ab\u00a0cam\u00e9l\u00e9on\u00a0\u00bb \u00e0 la voix tonitruante, il tourne dans 145 films. N\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e que le cin\u00e9matographe (1895), il en plaisante aussi\u00a0: \u00ab\u00a0Un malheur n\u2019arrive jamais seul\u00a0\u00bb. Il reste inoubliable dans quelques chefs d\u2019\u0153uvre devenus \u00e0 juste titre des classiques du 7e art \u00a0:<em> La Passion de Jeanne d\u2019Arc<\/em> de Carl Theodor Dreyer, <em>L\u2019Atalante<\/em> de Jean Vigo, <em>La Chienne<\/em> et <em>Boudu sauv\u00e9 des eaux<\/em> de Jean Renoir, <em>Dr\u00f4le de drame<\/em> et <em>Le Quai des brumes<\/em> de Marcel Carn\u00e9,<em> La Beaut\u00e9 du diable<\/em> de Ren\u00e9 Clair, <em>La Poison<\/em> de Sacha Guitry, <em>Le Viel Homme et l\u2019Enfant<\/em> de Claude Berri.\u00a0 On le retrouve aussi en sc\u00e8ne dans quelque 150 pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Son premier choc artistique date de son service militaire\u00a0: en permission \u00e0 Gen\u00e8ve, il voit Georges Pito\u00ebff jouer pour la premi\u00e8re fois en fran\u00e7ais dans <em>Hedda Gabler<\/em> d\u2019Henrik Ibsen, en 1915. Sa vocation d\u2019acteur est n\u00e9e. Il d\u00e9bute cinq ans apr\u00e8s dans la compagnie des Pito\u00ebff, et suit la troupe qui s\u2019\u00e9tablit en 1952 \u00e0 Paris, au th\u00e9\u00e2tre de la Com\u00e9die des Champs-\u00c9lys\u00e9es. Il quitte les Pito\u00ebff l\u2019ann\u00e9e suivante, pour se vouer au boulevard (de qualit\u00e9). Il joue des vaudevilles de Tristan Bernard et de Marcel Achard. On le voit aussi dans des com\u00e9dies musicales d\u2019Albert Willemetz. Remarqu\u00e9 par Louis Jouvet qui a remplac\u00e9 Pito\u00ebff \u00e0 la Com\u00e9die des Champs-\u00c9lys\u00e9es, il s\u2019impose et explose en 1929 dans <em>Jean de la Lune<\/em> d\u2019Achard. Tenant le r\u00f4le secondaire de Cloclo, Michel Simon devient la principale attraction de la pi\u00e8ce. Indisciplin\u00e9 et voulant tirer la couverture \u00e0 lui, il s\u2019attire l\u2019inimiti\u00e9 du \u00ab\u00a0patron\u00a0\u00bb, Louis Jouvet.<\/p>\n<p>Sa carri\u00e8re th\u00e9\u00e2trale encha\u00eene les succ\u00e8s pendant un demi-si\u00e8cle, avec William Shakespeare, George Bernard Shaw, Luigi Pirandello, Oscar Wilde, Maxime Gorki, \u00c9douard Bourdet et Henri Bernstein. Litt\u00e9ralement inclassable,\u00a0 entre comique, dramatique, tragique, vaudeville, etc., Michel Simon est avant tout lui-m\u00eame.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019importance de Michel Simon d\u00e9passe l\u2019importance de ses r\u00f4les. C\u2019est un personnage qui est grand en lui-m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean <span class=\"caps\">RENOIR<\/span> cit\u00e9 par Claude Gauteur,<em> Michel Simon<\/em> (1987)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Com\u00e9dien hors pair \u00e0 la sc\u00e8ne et \u00e0 l\u2019\u00e9cran, il fut \u00e9galement un homme hors du commun. Son meilleur r\u00f4le, c\u2019est celui qu\u2019il \u00e9crit et met en sc\u00e8ne lui-m\u00eame. Jean Renoir le conna\u00eet bien, l\u2019ayant fait tourner dans deux chefs d\u2019\u0153uvre, <em>La Chienne<\/em> et<em> Boudu sauv\u00e9 des eaux<\/em>. Quant \u00e0 Claude Gauteur, son biographe fut son ami\u00a0: libraire-galeriste (Les Larmes d\u2019\u00c9ros), archiviste (Les Archives d\u2019\u00c9ros), \u00e9diteur (\u00c9ditions Astart\u00e9), chercheur, \u00e9crivain et photographe, sp\u00e9cialiste dans les domaines de l\u2019\u00e9rotisme, la pornographie et la prostitution, il dresse le portrait le plus complet de \u00ab\u00a0Citizen Simon\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Michel Simon se sentait laid, si laid qu\u2019avec les filles, au moins, \u00e7a pouvait passer. Il \u00e9tait tr\u00e8s complex\u00e9 et puis, \u00e0 cette \u00e9poque, il faut quand m\u00eame tenir compte du contexte\u00a0: les femmes libres et affranchies, elles se vendaient.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Alexandre <span class=\"caps\">DUPOUY<\/span>, <em>L\u2019album pornographique de Michel Simon<\/em> (2020)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Amateur notoire de pornographie, Michel Simon poss\u00e8de une collection de plus de 100 000 objets en relation avec le sexe\u00a0: photos (c\u2019est lui-m\u00eame un tr\u00e8s bon photographe), \u00e9ditions originales du marquis de Sade (pornographe assum\u00e9, inventeur du mot \u00ab\u00a0sadisme, criminel r\u00e9cidiviste emprisonn\u00e9 la moiti\u00e9 de sa vie, ayant aujourd\u2019hui les honneurs de la Pl\u00e9iade), des godemichets et des automates surprenants. C\u2019est l\u2019une des plus grandes collections au monde dans ce domaine, dispers\u00e9e apr\u00e8s sa mort lors de nombreuses ventes par son fils Fran\u00e7ois Simon, lui aussi com\u00e9dien.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ce sera la premi\u00e8re fois que vous embrasseriez quelqu\u2019un\u00a0? <br>\u2014 Non, avant j\u2019avais un chien. Il m\u2019embrassait, lui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Michel <span class=\"caps\">SIMON<\/span> (1895-1975), r\u00f4le de Boudu dans <em>Boudu sauv\u00e9 des eaux<\/em> (1932), film de Jean Renoir adapt\u00e9 de la pi\u00e8ce homonyme de Ren\u00e9 Fauchois, cr\u00e9\u00e9e en 1919<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Vilipend\u00e9 \u00e0 sa sortie, le film conna\u00eetra un v\u00e9ritable triomphe dans les ann\u00e9es soixante, o\u00f9 sa modernit\u00e9 et sa glorification de l\u2019anarchie, le pla\u00e7ait au sommet de la tendance libertaire, De plus, r\u00e9trospectivement, Boudu offre \u00e0 Michel Simon un de ses plus grand r\u00f4le \u00e0 l\u2019\u00e9cran.<\/p>\n<p>Dans ce classique libertaire de 1932, Michel Simon reprend le r\u00f4le cr\u00e9\u00e9 sur sc\u00e8ne sept ans plus t\u00f4t. Boudu, clochard d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 parce que son chien est parti et que la soci\u00e9t\u00e9 le d\u00e9go\u00fbte, d\u00e9cide de se jeter dans la Seine. Un bon bourgeois le sauve et se sent oblig\u00e9 de le ramener chez lui. Les pires ennuis commencent pour le brave homme\u2026<\/p>\n<p>Le Boudu de Jean Renoir \u2013 le <span class=\"caps\">SDF<\/span>, l\u2019exclu des ann\u00e9es 30 \u2013 incarne la lutte des classes au premier degr\u00e9\u00a0! Michel Simon, le clochard au comportement incontr\u00f4lable qui mange naturellement ses sardines \u00e0 l\u2019huile avec les doigts ira jusqu\u2019\u00e0 coucher sans remords avec la femme de son sauveur, faisant imploser la petite vie tranquille du notable\u00a0! Pire ou mieux encore, devenu riche, Boudu d\u00e9cide de tout laisser tomber et de retourner \u00e0 la nature\u00a0: <strong>\u00ab\u00a0Vaut mieux \u00eatre pauvre et dehors que riche et enferm\u00e9.\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Cinglante satire du conformisme bourgeois, coproduit par Michel Simon, <em>Boudu<\/em> est un \u00e9chec commercial et critique lors de sa sortie en salles. C\u2019est devenu l\u2019un des classiques du cin\u00e9ma fran\u00e7ais\u00a0! Il a m\u00eame eu droit \u00e0 deux remakes\u00a0:<em> Le Clochard de Beverly Hills<\/em>\u00a0avec Nick Nolte en Boudu et <em>Boudu<\/em> de G\u00e9rard Jugnot avec Depardieu plus vrai que nature dans le r\u00f4le-titre. Sans faire oublier l\u2019inoubliable Michel Simon. Laissons la parole aux grands t\u00e9moins de son temps.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Michel Simon est un acteur extraordinaire. Il est capable de tout, de la farce \u00e0 la trag\u00e9die. Il a une compr\u00e9hension profonde de la nature humaine et il est capable de nous faire rire et pleurer \u00e0 la fois. C\u2019est un artiste complet, un v\u00e9ritable g\u00e9nie. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 un grand admirateur de son travail, en particulier de sa performance dans \u00ab\u00a0Le Quai des brumes\u00a0\u00bb. Il est un acteur qui ne ressemble \u00e0 aucun autre. Il a une pr\u00e9sence unique et une capacit\u00e9 \u00e0 nous transporter dans ses personnages. C\u2019est un v\u00e9ritable artiste.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Charlie <span class=\"caps\">CHAPLIN<\/span> (1889-1977) Revue <em>Cin\u00e9monde<\/em>, No 700, (1958)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Hommage du g\u00e9nie au g\u00e9nie, cr\u00e9ateur du personnage de Charlot et r\u00e9alisateur universellement reconnu.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Michel Simon est le plus grand acteur du monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Sacha Guitry, r\u00e9alisateur de <em>La Poison, La Vie d\u2019un honn\u00eate homme<\/em> et <em>Les Trois font la paire.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Michel Simon est une \u00e9nigme vivante. Sa grandeur vient de ce que ni lui, ni aucun autre ne peuvent la r\u00e9soudre. Il \u00e9tait tout \u00e0 la fois <em>Boudu<\/em> et Clo-Clo [dans <em>Jean de la lune<\/em>], le vieil homme attendrissant de G\u00e9rard Brach dans<em> La Maison<\/em> et le solitaire inqui\u00e9tant du <em>Quai des brumes<\/em>. Dans quelle peau se sentait-il le plus \u00e0 l\u2019aise\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean Cocteau<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0C\u2019est en regardant tourner Michel Simon que j\u2019ai eu devant les yeux l\u2019image du g\u00e9nie humain, surtout dans Dr\u00f4le de drame. Il a vraiment donn\u00e9 toute sa mesure au cin\u00e9ma et je n\u2019ai vraiment qu\u2019un regret\u00a0: c\u2019est de n\u2019avoir tourn\u00e9 que deux films avec lui. Il \u00e9tait aussi \u00e0 l\u2019aise dans le comique que dans le drame et il aurait pu faire un grand trag\u00e9dien, un interpr\u00e8te de Shakespeare.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Marcel Carn\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait une des plus grandes figures du th\u00e9\u00e2tre et du cin\u00e9ma fran\u00e7ais. Une personnalit\u00e9 unique dont le caract\u00e8re bien marqu\u00e9 lui permettait justement de se pr\u00eater \u00e0 tous les r\u00f4les.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Ren\u00e9 Clair<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0C\u2019est un seigneur, un clochard \u00e9toil\u00e9, un impeccable Lord de la rue des Anglais, un g\u00e9nial idiot de vaudeville, un terrible assassin de Thomas de Quincey.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jacques Pr\u00e9vert<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il pr\u00e9sente son personnage avec une telle v\u00e9rit\u00e9, qu\u2019il risque de faire \u00e9clater l\u2019illusion.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean-Louis Barrault<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais persuad\u00e9 que Michel Simon nous enterrerait tous. Il \u00e9tait d\u2019une force prodigieuse. Lors du tournage du Vieil Homme et l\u2019Enfant, \u00e0 74 ans, il se baignait dans les eaux glac\u00e9es. Pour moi, ce film avait repr\u00e9sent\u00e9 une aventure exceptionnelle. Peut-\u00eatre la plus importante de toute ma vie.\u00a0 Je n\u2019en reviens pas\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Claude Berri<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Lorsqu\u2019il jouait, il n\u2019y avait pas une inflexion de sa voix, une lueur de son regard, un geste, un mouvement de son corps qui n\u2019exprimaient pas cette esp\u00e8ce de v\u00e9rit\u00e9 int\u00e9grale. Plus qu\u2019un acteur de g\u00e9nie\u00a0; il \u00e9tait monstrueusement humain.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Michel Galabru, le petit fr\u00e8re artistique de Michel Simon a peut-\u00eatre trouv\u00e9 le mot de la fin<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/joseph_kessel.jpg\" alt=\"Kessel citations\" title=\"Kessel citations\" width=\"800\" height=\"500\"><\/p>\n<h4>Joseph <span class=\"caps\">KESSEL<\/span> (1898-1979), cosmopolite naturalis\u00e9 fran\u00e7ais pour fait de guerre en 1916, r\u00e9sistant et auteur du Chant des partisans en 1943, grand reporter sur tous les fronts et romancier inspir\u00e9 par la Vie.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je ne sais pas votre emploi du temps. Mais, pour ma part, chaque jour que Dieu m\u2019a donn\u00e9 ici, j\u2019ai aim\u00e9 autant que j\u2019ai bu. Et par la vierge, j\u2019avais soif\u00a0\u00a0!\u00a0\u00bb<span id=\"7\" class=\"cit-num\">7<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Joseph <span class=\"caps\">KESSEL<\/span> (1898-1979), <em>Les Enfants de la chance<\/em> (1934)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Romancier, grand reporter, aventurier, r\u00e9sistant et acad\u00e9micien fran\u00e7ais, une vie si bien remplie qu\u2019elle semble un roman dont il serait le personnage plus grand que nature.<\/p>\n<p>Il est le fils d\u2019un m\u00e9decin juif d\u2019origine lituanienne, ayant fait une partie de ses \u00e9tudes en France avant de s\u2019installer en Argentine o\u00f9 Joseph Kessel na\u00eet en 1898. La famille d\u00e9m\u00e9nagea ensuite en Russie, de 1905 \u00e0 1909, puis retourne s\u2019installer en France. Apr\u00e8s une licence de lettres, le jeune homme travaille comme journaliste.<\/p>\n<p>Pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, engag\u00e9 volontaire dans l\u2019arm\u00e9e en 1916, il sert notamment dans l\u2019aviation. Cette exp\u00e9rience donnera naissance \u00e0 <em><span class=\"caps\">L\u2019\u00c9<\/span>quipage<\/em> (1923), roman de guerre mettant en sc\u00e8ne un pilote charg\u00e9 de man\u0153uvrer l\u2019avion et un observateur qui examine le terrain. Les deux hommes ont nou\u00e9 une amiti\u00e9 fusionnelle, mais ils d\u00e9couvrent qu\u2019ils sont amoureux de la m\u00eame femme\u2026 Hymne bouleversant au courage et \u00e0 la fraternit\u00e9, ce livre donne le ton \u00e0 la suite d\u2019une \u0153uvre qui lui ressemble, inspir\u00e9e sur un v\u00e9cu h\u00e9ro\u00efque et en qu\u00eate d\u2019hommes exceptionnels.<\/p>\n<p>En 1920, il est envoy\u00e9 \u00e0 Londres par le<em> Journal des d\u00e9bats<\/em> pour son premier grand reportage. Ayant alors un statut d\u2019apatride, il se fait faire un faux passeport\u2026 Cela l\u2019incite \u00e0 demander l\u2019ann\u00e9e suivante la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise qu\u2019il obtient, faisant intervenir Robert Dreyfus, conseiller haut plac\u00e9 au bureau du sceau, en mars 1922.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la guerre, il se consacre en parall\u00e8le au journalisme et \u00e0 l\u2019\u00e9criture romanesque. Il participe \u00e0 la cr\u00e9ation de <em>Gringoire<\/em>, hebdomadaire politique et litt\u00e9raire devenu l\u2019un des plus importants de l\u2019entre-deux-guerres. Il signe des grands reportages \u00e0 succ\u00e8s pour <em>Paris-Soir<\/em> dirig\u00e9 par Pierre Lazareff. C\u2019est l\u2019\u00e2ge d\u2019or de cette forme de journalisme. Il publie en m\u00eame temps deux romans, Belle de jour qui fait scandale, entour\u00e9 d\u2019une r\u00e9putation sulfureuse jusqu\u2019\u00e0 son adaptation cin\u00e9matographique en 1967 par Luis Bu\u00f1uel, et <em>Fortune carr\u00e9e<\/em>, inspir\u00e9 d\u2019un p\u00e9riple en Mer Rouge o\u00f9 il rencontre Henry de Monfreid.<\/p>\n<p>Quand \u00e9clate la Seconde Guerre mondiale, Kessel est correspondant de guerre, avant de rejoindre la R\u00e9sistance et de rallier le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle \u00e0 Londres.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ami, entends-tu<br>Le vol noir<br>Des corbeaux<br>Sur nos plaines\u00a0?<br>Ami, entends-tu<br>Ces cris sourds<br>Du pays<br>Qu\u2019on encha\u00eene\u00a0?\u00a0\u00bb<span id=\"2798\" class=\"cit-num\">2798<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Joseph Kessel (1898-1979) et Maurice Druon (1918-2009), neveu de Kessel, paroles, et Anna Marly (1917-2006), musique, <em>Le Chant des partisans<\/em> (1943)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il y compose et co\u00e9crit avec son neveu Maurice Druon les paroles du Chant des partisans, devenu l\u2019hymne de la R\u00e9sistance. Compos\u00e9 \u00e0 Londres, siffl\u00e9 par Claude Dauphin \u00e0 la <span class=\"caps\">BBC<\/span>, largu\u00e9 par la <span class=\"caps\">RAF<\/span> (<em>Royal Air Force<\/em>, force a\u00e9rienne royale) sur la France occup\u00e9e, cr\u00e9\u00e9 par Germaine Sablon (dans le film Pourquoi nous combattons) et repris par Yves Montand, entre autres interpr\u00e8tes. Marche au rythme lent, lancinant\u00a0: \u00ab\u00a0Oh\u00e9 Partisans\u00a0\/ Ouvriers\u00a0\/ Et paysans\u00a0\/ C\u2019est l\u2019alarme\u00a0\/ Ce soir l\u2019ennemi\u00a0\/ Conna\u00eetra\u00a0\/ Le prix du sang\u00a0\/ Et des larmes\u2026\u00a0\/ Ami si tu tombes\u00a0\/ Un ami sort de l\u2019ombre\u00a0\/ \u00c0 ta place.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La R\u00e9sistance, devenue un ph\u00e9nom\u00e8ne national, m\u00eale tous les milieux, tous les courants d\u2019opinion, toutes les r\u00e9gions, recr\u00e9ant une union sacr\u00e9e contre l\u2019ennemi dont la pr\u00e9sence se fait de plus en plus insupportable, \u00e0 mesure que ses \u00ab\u00a0besoins de guerre\u00a0\u00bb le rendent plus exigeant en hommes, en argent, en mati\u00e8res premi\u00e8res.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019ai su que nous faisions la plus belle guerre du peuple fran\u00e7ais. Une guerre mat\u00e9riellement peu utile puisque la victoire est assur\u00e9e m\u00eame sans notre concours. Une guerre \u00e0 laquelle personne ne nous oblige. Une guerre sans gloire. Une guerre d\u2019ex\u00e9cution et d\u2019attentats. Une guerre gratuite en un mot. Mais cette guerre est un acte de haine et un acte d\u2019amour. Un acte de vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Joseph <span class=\"caps\">KESSEL<\/span> (1898-1979), <em><span class=\"caps\">L\u2019A<\/span>rm\u00e9e des ombres<\/em> (1943)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Kessel \u00e9crit ce roman-t\u00e9moignage en hommage \u00e0 ses combattants. Il finit la guerre comme capitaine dans l\u2019aviation. Apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, il retourne aux voyages \u2013 dont il tire de grands reportages et la mati\u00e8re de chefs d\u2019\u0153uvres romanesques au succ\u00e8s populaire et critique.<\/p>\n<p>Cons\u00e9cration pour ce fils d\u2019immigr\u00e9s russes juifs, l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise lui ouvre ses portes. Kessel est \u00e9lu le 22 novembre 1962, au fauteuil du duc de La Force, par 14 voix contre 10 au premier tour de scrutin, face \u00e0 Marcel Brion. Devant l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, il revendique hautement son appartenance au juda\u00efsme, comme il en avait t\u00e9moign\u00e9 dans <em>Terre de feu<\/em> (1948), publi\u00e9 lors de la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl. Il tient \u00e0 faire orner son \u00e9p\u00e9e d\u2019acad\u00e9micien d\u2019une \u00e9toile de David.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Un saint ne na\u00eet jamais arm\u00e9 de la saintet\u00e9 comme d\u2019une cuirasse. Un h\u00e9ros ne sort jamais tout cuit d\u2019un moule fabriqu\u00e9 \u00e0 l\u2019avance. La grandeur de l\u2019homme est dans sa complexit\u00e9. Le reste n\u2019est qu\u2019image d\u2019\u00c9pinal.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Joseph <span class=\"caps\">KESSEL<\/span> (1898-1979), <em>Mermoz<\/em>, 1938<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le\u00e7on de l\u2019Histoire, le\u00e7on de la vie\u00a0: Kessel a m\u00eal\u00e9 les deux, passionn\u00e9ment, \u00e0 la folie, avec un talent tr\u00e8s personnel et cette force de la nature qu\u2019Andr\u00e9 Malraux ou Romain Gary pouvaient lui envier. D\u00e9capsulant encore les bouteilles avec ses dents, disait-on, il meurt \u00e0 81 ans, foudroy\u00e9 par une rupture d\u2019an\u00e9vrisme.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il est de ces \u00eatres \u00e0 qui tout exc\u00e8s aura \u00e9t\u00e9 permis, et d\u2019abord dans la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 du soldat et du r\u00e9sistant, et qui aura gagn\u00e9 l\u2019univers sans avoir perdu son \u00e2me.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Fran\u00e7ois <span class=\"caps\">MAURIAC<\/span> (1885-1970), intellectuel de gauche et chr\u00e9tien tourment\u00e9, rendant hommage dans son <em>Bloc-notes<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/brassai.jpg\" alt=\"Brassa\u00ef citations\" title=\"Brassa\u00ef citations\" width=\"800\" height=\"500\"><\/p>\n<h4>Brassa\u00ef (1899\u20131984), n\u00e9 hongrois, chasseur d\u2019images, \u00ab\u00a0l\u2019\u0153il de Paris\u00a0\u00bb sous toutes ses formes les plus secr\u00e8tes est aussi journaliste, peintre, sculpteur, dessinateur et proche de Picasso.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le photographe a le respect de son sujet, un respect qui touche presque \u00e0 la v\u00e9n\u00e9ration; un pouvoir d\u2019observation aigu; la patience et la rapidit\u00e9 de l\u2019aigle pour fondre sur sa proie; l\u2019impulsivit\u00e9; une pr\u00e9dilection pour l\u2019humain par rapport \u00e0 la simple \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb; l\u2019amour de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re; le sens du surr\u00e9el cach\u00e9 derri\u00e8re le r\u00e9el; le m\u00e9pris de la couleur et la joie de la retenue et de la sobri\u00e9t\u00e9 du noir et blanc, ainsi que, finalement, le d\u00e9sir de d\u00e9passer l\u2019anecdotique pour \u00e9lever son sujet au rang de l\u2019universel.\u00a0\u00bb<span id=\"8\" class=\"cit-num\">8<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">BRASSA\u00cf<\/span> (1899-1984),<em> Ouest-France<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La plus belle d\u00e9finition du photographe, sign\u00e9e de Gyula Hal\u00e1sz, hongrois mondialement connu sous le pseudo inspir\u00e9 du nom de sa ville natale, Braslov.<\/p>\n<p>Fils d\u2019un professeur de litt\u00e9rature fran\u00e7aise, il suit son p\u00e8re \u00e0 Paris en 1903-1904. \u00c0 quatre ans, il d\u00e9couvre la capitale avec ses grands yeux d\u00e9j\u00e0 \u00e9merveill\u00e9s\u00a0! De retour en Hongrie, il entre \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 des beaux-arts de Budapest, sert dans la cavalerie de l\u2019arm\u00e9e austro-hongroise \u00e0 la fin de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et s\u2019installe \u00e0 Berlin en 1921. Il y c\u00f4toie de nombreux artistes d\u2019avant-garde, dont Kandinsky. Son d\u00e9sir le plus ardent est pourtant de retourner \u00e0 Paris, capitale des arts.<\/p>\n<p>Install\u00e9 \u00e0 Montparnasse, au c\u0153ur du Paris artistique des ann\u00e9es 1920, il apprend le fran\u00e7ais en lisant les \u0153uvres de Marcel Proust, il se lie \u00e0 Henry Miller, L\u00e9on-Paul Fargue et Jacques Pr\u00e9vert. Il travaille d\u2019abord comme journaliste, travail alimentaire. Il se r\u00e9v\u00e8le bient\u00f4t curieux de tout voir. Confront\u00e9 \u00e0 une demande d\u2019illustration de ses textes, il joint des images qu\u2019il collecte, notamment des cartes postales\u2026 Jusqu\u2019au jour de 1929 o\u00f9 une amie lui confie un appareil photo. Il commence \u00e0 prendre lui-m\u00eame des images et d\u00e9couvre l\u2019extraordinaire possibilit\u00e9 de restituer sa vision de la ville\u00a0!<\/p>\n<p>Il devient r\u00e9ellement photographe en 1930, pour se consacrer au Paris interlope et nocturne\u00a0: les Halles, le canal Saint-Martin, M\u00e9nilmontant, Belleville deviennent un d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 le sujet pr\u00e9domine sur l\u2019esth\u00e9tique. Il prend alors son pseudonyme de Brassa\u00ef et fait aussit\u00f4t preuve d\u2019une grande conscience professionnelle.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La photographie, c\u2019est la conscience m\u00eame de la peinture. Elle lui rappelle sans cesse ce qu\u2019elle ne doit pas faire. Que la peinture prenne donc ses responsabilit\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">BRASSA\u00ce<\/span> (1899-1984), cit\u00e9 dans <em>L\u2019Intransigeant<\/em>, 15 novembre 1932<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Proche du surr\u00e9alisme sans y \u00eatre associ\u00e9, Brassa\u00ef se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9sormais un extraordinaire chasseur d\u2019images. Paris est son terrain, la nuit est son moment. Filles de joie, sc\u00e8nes de bistrot, travestis et bars louches, l\u2019artiste aime les lieux et les ambiances interlopes.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le surr\u00e9alisme de mes images ne fut autre que le r\u00e9el rendu fantastique par la vision.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">BRASSA\u00ce<\/span> (1899-1984), \u00ab\u00a0Le surr\u00e9alisme, de l\u2019ic\u00f4ne au Photomaton\u00a0\u00bb,<em> Le Monde<\/em>, 25 septembre 2009<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il capture des sujets anodins ou \u00e9tranges dont il cherche \u00e0 percer l\u2019intime, voyeur sans voyeurisme ni jugement moral. Il s\u2019invite dans des bals homosexuels, des maisons closes, une fumerie clandestine d\u2019opium. Il scrute aussi les traces grav\u00e9es sur les murs de la ville. En 1960, il publiera <em>Grafitti<\/em>, fruit de 30 ans de recherches, r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9\u00e9dit\u00e9, qui propose pour la premi\u00e8re fois le graffiti comme une forme d\u2019art brut, primitif, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Picasso y participe.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019\u0153il de Paris\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"auteur\">Henry <span class=\"caps\">MILLER<\/span> (1891-1980), essayiste et romancier am\u00e9ricain, surnomme ainsi son ami Brassa\u00ef, \u00e0 la publication de son premier livre <em>Paris de nuit<\/em> (1932)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au-del\u00e0 de sa vision, on pourrait parler de son exp\u00e9rience de la ville ou de son \u00ab\u00a0observation participante\u00a0\u00bb pour reprendre les termes d\u2019un ethnologue. Il ressort de la majeure partie de ces images une impression d\u2019\u00e9tranget\u00e9\u00a0: le rendu de l\u2019obscurit\u00e9, le sentiment du lecteur de ne pas reconna\u00eetre la ville qui lui est de jour si familier. Dans sa pr\u00e9face, Paul Morand souligne que \u00ab\u00a0la nuit n\u2019est pas le n\u00e9gatif du jour, le blanc des photographies diurnes ne se contente pas de noircir\u00a0: ce ne sont tout simplement pas les m\u00eames images\u00a0\u00bb. Qualifi\u00e9e par un journaliste du <em>Monde<\/em> de \u00ab\u00a0symphonie en noir majeur\u00a0\u00bb, l\u2019\u0153uvre de Brassa\u00ef fait grand bruit. Outre les faveurs de la critique, l\u2019ouvrage diffus\u00e9 \u00e0 12 000 exemplaires rencontre un large public et influencera durablement nombre de photographes. L<em>e Paris secret des ann\u00e9es trente<\/em> (1976) fera \u00e9cho \u00e0 <em>Paris de nuit.<\/em><\/p>\n<p>Sa premi\u00e8re exposition au MoMA de New York est organis\u00e9e en 1948. D\u2019autres suivent. Sa popularit\u00e9 ne change rien \u00e0 sa simplicit\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ce que j\u2019aime, c\u2019est les photos o\u00f9 il y a un sujet tr\u00e8s simple qui, par une saisie particuli\u00e8re, devient un objet de luxe. Moi je ne suis pas reporter. L\u2019actualit\u00e9 ne m\u2019int\u00e9resse pas. La vie quotidienne est plus bouleversante. Que Mr. Truman arrive \u00e0 Paris, ce n\u2019est pas la r\u00e9alit\u00e9. La concierge, la boulang\u00e8re, des femmes qui font la queue \u00e0 la boucherie, voil\u00e0 la grande vie\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">BRASSA\u00cf<\/span> (1899-1984), Commentaire de Brassa\u00ef accompagnant la pr\u00e9sentation de ses photographies \u00e0 l\u2019exposition \u00ab\u00a0Five French Photographers\u00a0\u00bb, <span class=\"caps\">MOMA<\/span>, New York, 1951<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Brassa\u00ef continue de subvenir \u00e0 ses besoins gr\u00e2ce \u00e0 la photographie commerciale. En tant que r\u00e9alisateur, il obtient le prix du film le plus original au Festival de Cannes pour <em>Tant qu\u2019il y aura des b\u00eates<\/em> en 1956. En 1961, il cesse la photographie artistique et se consacre \u00e0 la sculpture. Mais en 1978, deux ans apr\u00e8s la publication chez Gallimard du Paris secret des ann\u00e9es 30, Brassa\u00ef re\u00e7oit le premier Grand Prix national de la photographie.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Si l\u2019on devait vivre \u00e9ternellement, tout deviendrait monotone. C\u2019est l\u2019id\u00e9e de la mort qui nous talonne. C\u2019est la hantise et le d\u00e9sir de l\u2019homme de laisser une trace ind\u00e9l\u00e9bile de son \u00e9ph\u00e9m\u00e8re passage sur cette terre qui donnent naissance \u00e0 l\u2019art.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">BRASSA\u00cf<\/span> (1899-1984), <em>Ouest-France<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il fut aussi peintre et dessinateur, po\u00e8te et humaniste. Ami de Pablo Picasso et d\u2019Henry Miller, le photographe ne voulait qu\u2019une chose, dit-il, \u00ab\u00a0\u00eatre libre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/serge_lifar.jpg\" alt=\"Serge Lifar\" title=\"Serge Lifar\" width=\"800\" height=\"500\"><\/p>\n<h4>Serge <span class=\"caps\">LIFAR<\/span> (1905-1986), danseur et chor\u00e9graphe issu des Ballets russes de Diaghilev et\u00a0 ma\u00eetre de ballet \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra de Paris pendant presque trente ans, une vie pour la Danse.<\/h4>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ce n\u2019est qu\u2019en dansant que je sais dire les choses les plus sublimes.\u00a0\u00bb<span id=\"9\" class=\"cit-num\">9<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Serge <span class=\"caps\">LIFAR<\/span> (1905-1986), Fondation pour l\u2019amour de la danse<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le mot est emprunt\u00e9 \u00e0 Nietzche dans <em>Ainsi parlait Zarathoustra<\/em> (1883-1885).<\/p>\n<p>Lifar fut certes une \u00e9toile de la danse, mais il se r\u00e9v\u00e9la un grand communiquant, personnage charismatique et conf\u00e9rencier dou\u00e9. En 1958, quand il fonde l\u2019Universit\u00e9 de la danse, il inaugure m\u00eame une nouvelle activit\u00e9 de professeur-conf\u00e9rencier. Quant \u00e0 sa beaut\u00e9 naturelle, sa prestance, elle frappe tous ceux qui l\u2019ont vu.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Qu\u2019on se figure un jeune gar\u00e7on qui pr\u00e9tend avoir 18 ans, mais qui en para\u00eet 15, un corps mince et dur aux \u00e9paules encore enfantines, un visage mat et brid\u00e9 de Tartare, br\u00fbl\u00e9 par des yeux verts, vifs, tendres et gais, des yeux de jeune chien que tout amuse\u2026 Dans les gestes vit cette brusquerie que le temps n\u2019a pas encore effac\u00e9e. Le sourire est charmant de confiance\u2026 Sur tout cela de la na\u00efvet\u00e9, de la joie, de la victoire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Joseph <span class=\"caps\">KESSEL<\/span> (1898-1979), Fondation Serge Lifar<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Fils d\u2019un fonctionnaire des Eaux et For\u00eats, Sergue\u00ef Mikha\u00eflovitch Lifar na\u00eet \u00e0 Kiev (Ukraine) en 1905, \u00e0 l\u2019aube des troubles r\u00e9volutionnaires. Enfance paisible, mais l\u2019adolescent r\u00eaveur souffre de la guerre civile entre Rouges et Blancs. Bless\u00e9 \u00e0 la main par un \u00e9clat d\u2019obus, il renonce \u00e0 la carri\u00e8re de pianiste qu\u2019il pr\u00e9parait au Conservatoire de musique avec Vladimir Horowitz. En 1921, sa curiosit\u00e9 le conduit au cours de danse de Bronislava Nijinska, s\u0153ur du c\u00e9l\u00e8bre danseur Nijinski et seule femme chor\u00e9graphe. C\u2019est une v\u00e9ritable r\u00e9v\u00e9lation\u00a0: il vient de d\u00e9couvrir son univers. Mais il est d\u00e9j\u00e0 bien tard pour commencer\u2026<\/p>\n<p>Il devient son \u00e9l\u00e8ve jusqu\u2019au jour o\u00f9 elle rejoint Serge Diaghilev et ses Ballets russes \u00e0 Paris. Il manque de gar\u00e7ons. Seul Lifar trouve gr\u00e2ce aux yeux de Diaghilev qui le prend pour amant, sid\u00e9r\u00e9 par sa beaut\u00e9\u2026 et l\u2019envoie travailler en Italie pour parfaire sa technique. Devenu danseur des Ballets russes, il rencontre Balanchine (futur cr\u00e9ateur de <em>l\u2019American Ballet<\/em> \u00e0 New York) et fait merveille dans <em>Apollon musag\u00e8te<\/em> et <em>Le Fils prodigue<\/em>. En 1929, Lifar r\u00e8gle sa premi\u00e8re chor\u00e9graphie, Renard, sur une musique de Stravinsky\u00a0: un triomphe, la naissance d\u2019une nouvelle esth\u00e9tique du ballet.<\/p>\n<p>\u00c0 la mort de Diaghilev en 1929, l\u2019administrateur-m\u00e9c\u00e8ne de l\u2019Op\u00e9ra, Jacques Rouch\u00e9, invite Lifar pour danser dans <em>Les Cr\u00e9atures de Prom\u00e9th\u00e9e<\/em> (sur la musique de Beethoven). Balanchine commence la chor\u00e9graphie, mais tombe malade. Lifar r\u00e8gle enti\u00e8rement le ballet, modifie le livret et donne la primaut\u00e9 au Prom\u00e9th\u00e9e qu\u2019il incarne. L\u2019ann\u00e9e suivante, nomm\u00e9 ma\u00eetre de ballet de l\u2019Op\u00e9ra, il prend les r\u00eanes de la compagnie. Il cr\u00e9e une classe d\u2019adage (suite de mouvements amples sur un rythme lent) et gr\u00e2ce \u00e0 lui, le danseur n\u2019est plus le \u00ab\u00a0faire-valoir\u00a0\u00bb de la ballerine. Il cr\u00e9e un r\u00e9pertoire compos\u00e9 de ses propres \u0153uvres (<em>Icare, Rom\u00e9o et Juliette, Suite en blanc, Les Mirages, Ph\u00e8dre et Variations<\/em>\u2026), d\u2019\u0153uvres embl\u00e9matiques des Ballets russes et de grands classiques du <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle, dont <em>Giselle<\/em> qui avait disparu du r\u00e9pertoire.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il y a entre la danse et la sculpture antique une corr\u00e9lation si \u00e9troite que l\u2019on peut affirmer que la sculpture est la fixation de divers moments dans\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Serge <span class=\"caps\">LIFAR<\/span> (1905-1986)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il impose surtout au ballet de l\u2019Op\u00e9ra son style n\u00e9oclassique, point de fusion parfait des techniques classique et moderne.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Sa bonne humeur, son enthousiasme, sa patience, sa pr\u00e9sence \u00e9tonnante, son magn\u00e9tisme faisaient que l\u2019on donnait le meilleur de nous-m\u00eames, que l\u2019heure ne comptait pas. On respirait une atmosph\u00e8re de constante cr\u00e9ativit\u00e9. Tout ceci a beaucoup contribu\u00e9 \u00e0 garder de lui un souvenir attachant et des plus respectueux. Le Ma\u00eetre reste le grand chor\u00e9graphe, auteur d\u2019une p\u00e9riode glorieuse pour la danse fran\u00e7aise.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Yvette Chauvir\u00e9 (1917-2016), \u00e9toile de l\u2019Op\u00e9ra de Paris. Fondation Serge Lifar \/ T\u00e9moignages<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Serge Lifar forme de jeunes \u00c9toiles (Yvette Chauvir\u00e9, Liane Dayd\u00e9, Lycette Darsonval, Claude Bessy, Christine Vaussard\u2026), dynamise le Corps de ballet, institue des soir\u00e9es enti\u00e8res consacr\u00e9es \u00e0 la danse. Le Ballet de l\u2019Op\u00e9ra ainsi remodel\u00e9, il l\u2019entra\u00eene dans de nombreuses tourn\u00e9es\u00a0: Canada, \u00c9tats-Unis, Br\u00e9sil, Argentine, Japon, <span class=\"caps\">U.R.S.S.<\/span> Ma\u00eetre de ballet sous l\u2019Occupation, Lifar est condamn\u00e9 en 1945 par le Comit\u00e9 d\u2019\u00e9puration et suspendu d\u2019activit\u00e9 \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra pendant un an \u2013 on discute encore de son attitude, entre collaboration et opportunisme. Il revient avec <em>Les Mirages<\/em> en 1947, dans un climat tendu. Il restera en poste jusqu\u2019en 1958.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0C\u2019est terrible\u00a0! J\u2019ai cru percer mon fils.\u00a0\u00bb\u00a0<\/p>\n<p class=\"auteur\">Marquis de <span class=\"caps\">CUEVAS<\/span> (1885-1961),<em> Paris Match<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En mars 1958, Serge Lifar et le marquis de Cuevas s\u2019opposent \u00e0 propos d\u2019une exclusivit\u00e9 revendiqu\u00e9e par Lifar sur le r\u00e9pertoire du Nouveau-Ballet de Monte-Carlo du marquis. C\u2019est le choc de deux hommes aux ego hypertrophi\u00e9s.<\/p>\n<p>George de las Cuevas de Bustillo y Teran, marquis de Piedrablanca de Guana, grand d\u2019Espagne et cousin du duc d\u2019Albe, a consacr\u00e9 sa vie et sa fortune \u00e0 la danse. Chilien par sa naissance, espagnol par ses anc\u00eatres, am\u00e9ricain par son mariage avec une h\u00e9riti\u00e8re Rockefeller, il est devenu fran\u00e7ais par le c\u0153ur. Fantasque, il se trimballe en robe de brocart et collier de pierres fines, accompagn\u00e9 de ses 18 p\u00e9kinois blancs, qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0les sylphides\u00a0\u00bb, et d\u00e9fraie r\u00e9guli\u00e8rement la chronique. Face \u00e0 lui, Serge Lifar, flamboyant danseur et chor\u00e9graphe d\u2019origine ukrainienne, adul\u00e9 par la presse et les critiques qui louent sa beaut\u00e9 autant que son charisme, ma\u00eetre de ballet de l\u2019Op\u00e9ra de Paris, demeure l\u2019une des figures les plus en vue de la vie culturelle et mondaine parisienne. Le premier a soufflet\u00e9 publiquement le second qui lui a envoy\u00e9 son gant \u00e0 la figure. Seul un duel peut laver l\u2019affront et sauver l\u2019honneur.<\/p>\n<p>\u00c0 la quatri\u00e8me reprise, Cuevas tend le bras et ne bouge plus. Lifar, lui, tremble, s\u2019agite et, dans un geste maladroit, s\u2019\u00e9gratigne l\u2019avant-bras sur la pointe de l\u2019\u00e9p\u00e9e du marquis. Le sang a coul\u00e9, le duel est termin\u00e9, l\u2019honneur est sauf. Paniqu\u00e9, le marquis s\u2019\u00e9croule dans les bras de Jean-Marie Le Pen, t\u00e9moin. \u00ab\u00a0C\u2019est terrible, dit-il, j\u2019ai cru percer mon fils.\u00a0\u00bb De son c\u00f4t\u00e9, Lifar affirme\u00a0: \u00ab\u00a0Je me suis battu contre lui, et je le consid\u00e8re comme mon p\u00e8re.\u00a0\u00bb Le duel s\u2019ach\u00e8ve par des embrassades. On croyait assister \u00e0 un drame, ce fut une tragi-com\u00e9die.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Au moment o\u00f9 vous quittez l\u2019Op\u00e9ra de Paris, auquel vous avez consacr\u00e9 toute votre activit\u00e9 artistique pendant tant d\u2019ann\u00e9es pour le plus grand renom de notre Ballet National, je tiens \u00e0 vous redire mon admiration pour votre grand talent et \u00e0 vous exprimer mes remerciements pour la part personnelle que vous avez prise au rayonnement culturel de la France \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Charles de <span class=\"caps\">GAULLE<\/span> (1890-1970), pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en 1958, cit\u00e9 par Serge Lifar, <em>Les m\u00e9moires d\u2019Icare<\/em>, 1989<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La fin de r\u00e8gne fut difficile et contest\u00e9e pour diverses raisons, comme la p\u00e9riode de la Seconde Guerre mondiale dont Lifar ne s\u2019est pas tout \u00e0 fit remis.<\/p>\n<p>En 1961, il a la joie de retrouver sa m\u00e8re-patrie derri\u00e8re le rideau de fer, Moscou et son Bolcho\u00ef, Leningrad et son th\u00e9\u00e2tre Kirov. Il revoit Kiev, sa ville natale quitt\u00e9e 40 ans auparavant, le temps lui semble aboli\u00a0: \u00ab\u00a0Ainsi le voyage se bouclait parfaitement. La jeunesse se mariait \u00e0 la sagesse qui venait. Kiev rejoignait Kiev. J\u2019y retrouvai tout, ma maison et mon coll\u00e8ge, mes rues, jusqu\u2019aux souvenirs de mes parents, tout sauf un certain parfum de la vie, enfui \u00e0 jamais. Je vis les \u00e9coles de danse. D\u00e9sormais, c\u2019est de l\u00e0-bas, je le pressentais, qu\u2019allait nous revenir la v\u00e9rit\u00e9 chor\u00e9graphique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019Histoire doit retenir l\u2019essentiel, l\u2019indiscutable apport artistique de Serge Lifar \u00e0 la danse en g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019Op\u00e9ra de Paris en particulier. En t\u00e9moignent divers noms appartenant au milieu culturel \u2013 citations publi\u00e9es sur la Fondation Serge Lifar.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0S\u2019il jouait Napol\u00e9on, il \u00e9tait Napol\u00e9on. Si c\u2019\u00e9tait un pharaon, il devenait Pharaon, et dans Icare, il br\u00fblait ses ailes dans le soleil et, symboliquement, il mourrait sur la terre, d\u00e9vor\u00e9 par son ambition de s\u2019\u00e9lever au-dessus des possibilit\u00e9s humaines.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Attilio <span class=\"caps\">LABIS<\/span> (1936-2023),<em> Serge Lifar par un danseur \u00e9toile<\/em> (2001)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0A ce propos, on peut parler de son c\u00f4t\u00e9 mystique, qui risque d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ceux qui l\u2019ont connu superficiellement, car dans ces moments de transfiguration, le myst\u00e8re d\u2019avoir une autre vie int\u00e9rieure impalpable le submergeait. Il vivait alors int\u00e9rieurement et d\u00e9tach\u00e9 du monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Chaque fois que Lifar danse, je vois du sang\u00a0; ses genoux sont bless\u00e9s, sa bouche est une blessure, ses veines s\u2019ouvrent. Il ruisselle litt\u00e9ralement, non pas du sang rouge que la foule et les familles cachent vite avec des linges, mais de ce sang de l\u2019\u00e2me dont la perte nous \u00e9puise et qui est une sueur d\u2019amour\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jean <span class=\"caps\">COCTEAU<\/span> (1889-1963)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Lorsque \u00e0 ce privil\u00e8ge surnaturel comme les stigmates s\u2019ajoutent les gr\u00e2ces de la jeunesse, alors la danse au lieu d\u2019\u00eatre un art assez ridicule retrouve son caract\u00e8re sublime et religieux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les pieds des danseurs savent non seulement parler, \u00e9crire, mais aussi penser\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Paul <span class=\"caps\">VALERY<\/span> (1871-1945)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Le ballet peut-il exister sans musique\u00a0? L\u2019id\u00e9e de Lifar est forte parce qu\u2019elle rencontre la v\u00e9rit\u00e9. Et ce qui est pour moi plus \u00e9tonnant encore, c\u2019est que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 faire de la po\u00e9sie qui na\u00eet uniquement du rythme\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les Italiens et les Russes ont des temp\u00e9raments int\u00e9ressants pour la Danse \u2026 mais vous, les Fran\u00e7ais, vous avez quelque chose qui est rare et que personne n\u2019a\u00a0: c\u2019est le sens de la mesure.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Serge <span class=\"caps\">LIFAR<\/span> (1905-1986), cit\u00e9 par Attilio Labis (novembre 2001)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Il voulait parler des extr\u00eames qui caract\u00e9risent l\u2019extr\u00eame sensibilit\u00e9 et l\u2019ext\u00e9riorisation passionn\u00e9e parfois incontr\u00f4lable\u2026 Il ne parlait bien \u00e9videmment pas de la musique, mais du geste pr\u00e9cis, l\u00e0 o\u00f9 il faut qu\u2019il soit pour pr\u00e9server l\u2019\u00e9quilibre et le sens du mouvement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/manouchian_portrait_crop.jpg\" width=\"267\" height=\"325\"><\/p>\n<p><strong>Missak Manouchian (1909-1944), r\u00e9fugi\u00e9 arm\u00e9nien rescap\u00e9 du g\u00e9nocide, ouvrier et po\u00e8te, militant anti-fasciste, communiste et r\u00e9sistant actif, h\u00e9ros de <em>l\u2019Affiche rouge<\/em>, fusill\u00e9 et panth\u00e9onis\u00e9 80 ans apr\u00e8s.\u00a0<\/strong><\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes<br>Noirs de barbe et de nuit hirsutes mena\u00e7ants<br>L\u2019affiche qui semblait une tache de sang<br>Parce qu\u2019\u00e0 prononcer vos noms sont difficiles<br>Y cherchait un effet de peur sur les passants.\u00a0\u00bb<span id=\"12\" class=\"cit-num\">12<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Louis <span class=\"caps\">ARAGON<\/span> (1897-1982), \u00ab\u00a0Strophes pour se souvenir\u00a0\u00bb, po\u00e8me extrait du <em>Roman inachev\u00e9<\/em> (1955)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Po\u00e8te engag\u00e9, il \u00e9crit onze ans apr\u00e8s ces vers en m\u00e9moire du \u00ab\u00a0groupe Manouchian\u00a0\u00bb, r\u00e9sistants \u00e9trangers fusill\u00e9s par la Gestapo en 1944. Leur condamnation fut annonc\u00e9e par une affiche reproduisant leurs photographies, rest\u00e9e sous le nom de \u00ab\u00a0l\u2019Affiche rouge\u00a0\u00bb apr\u00e8s la chanson de L\u00e9o Ferr\u00e9, en 1961. \u00c9tonnante histoire dans l\u2019Histoire\u2026<\/p>\n<p>Missak Manouchian (1909-1944) est un survivant du g\u00e9nocide arm\u00e9nien de 1915. R\u00e9fugi\u00e9 en France en 1924, menuisier de formation, il pratique divers m\u00e9tiers manuel pour vivre. Sa nationalisation lui est refus\u00e9e en 1934 (pour cause de ch\u00f4mage et de demande trop tardive).<\/p>\n<p>Il \u00e9crit par n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00eatre (po\u00e8mes, notes, r\u00e9flexions) et fonde m\u00eame une revue litt\u00e9raire. Il s\u2019engage au <span class=\"caps\">PCF<\/span> (Parti communiste fran\u00e7ais),\u00a0 par conviction politique et pour lutter contre le fascisme montant. Mobilis\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise en octobre 1939, d\u00e9mobilis\u00e9 apr\u00e8s la d\u00e9faite et l\u2019armistice du 22 juin 1940, militant communiste clandestin au printemps 1941, il participe \u00e0 nombre d\u2019op\u00e9rations. Arr\u00eat\u00e9 par la police fran\u00e7aise apr\u00e8s une longue filature, tortur\u00e9, livr\u00e9 \u00e0 la police secr\u00e8te de l\u2019arm\u00e9e allemande, condamne \u00e0 mort avec vingt-deux de ses camarades, il meurt, comme il l\u2019\u00e9crit \u00e0 son \u00e9pouse M\u00e9lin\u00e9e juste avant son ex\u00e9cution au Mont Val\u00e9rien, \u00ab\u00a0en soldat r\u00e9gulier de l\u2019Arm\u00e9e fran\u00e7aise de la Lib\u00e9ration\u00a0\u00bb, refusant de se couvrir les yeux face au peloton d\u2019ex\u00e9cution.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0\u2026 Bonheur \u00e0 ceux qui vont nous survivre et go\u00fbter la douceur de la libert\u00e9 et de la paix de demain\u2026 Au moment de mourir, je proclame que je n\u2019ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu\u2019il m\u00e9ritera comme ch\u00e2timent et comme r\u00e9compense\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Missak <span class=\"caps\">MANOUCHIAN<\/span> (1909-1944), Derni\u00e8re lettre \u00e0 sa femme, 21 f\u00e9vrier 1944<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Ma ch\u00e8re M\u00e9lin\u00e9e, ma petite orpheline bien-aim\u00e9e. Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. On va \u00eatre fusill\u00e9s cet apr\u00e8s-midi \u00e0 15 heures. Cela m\u2019arrive comme un accident dans ma vie, je n\u2019y crois pas, mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t\u2019\u00e9crire\u00a0? Tout est confus en moi et bien clair en m\u00eame temps. Je m\u2019\u00e9tais engag\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e de la Lib\u00e9ration en soldat volontaire et je meurs \u00e0 deux doigts de la victoire et du but. Bonheur \u00e0 ceux qui vont nous survivre et go\u00fbter la douceur de la libert\u00e9 et de la paix de demain. Je suis s\u00fbr que le peuple fran\u00e7ais et tous les combattants de la libert\u00e9 sauront honorer notre m\u00e9moire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n\u2019ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu\u2019il m\u00e9ritera comme ch\u00e2timent et comme r\u00e9compense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternit\u00e9 apr\u00e8s la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur\u00a0! \u00e0 tous\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La plupart des articles de presse couvrant le proc\u00e8s et l\u2019ex\u00e9cution sont marqu\u00e9s par la x\u00e9nophobie, l\u2019antis\u00e9mitisme et l\u2019anticommunisme pour discr\u00e9diter la R\u00e9sistance aux yeux de l\u2019opinion publique fran\u00e7aise. Mais le destin en d\u00e9cide autrement. Aragon veut raviver le souvenir d\u2019hommes qui ont donn\u00e9 leur vie pour la libert\u00e9, des r\u00e9sistants, afin qu\u2019ils ne tombent pas dans l\u2019oubli. Il \u00e9crit ses \u00ab\u00a0Strophes pour se souvenir\u00a0\u00bb\u2026 \u00ab\u00a0Onze ans d\u00e9j\u00e0 que cela passe vite onze ans\u00a0\u00bb\u2026 Cette lettre de 1944, devenue po\u00e8me de Louis Aragon en 1955, sera mise en musique six ans apr\u00e8s par L\u00e9o Ferr\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ils \u00e9taient vingt et trois quand les fusils fleurirent<br>Vingt et trois qui donnaient leur c\u0153ur avant le temps<br>Vingt et trois \u00e9trangers et nos fr\u00e8res pourtant<br>Vingt et trois amoureux de vivre \u00e0 en mourir<br>Vingt et trois qui criaient la France en s\u2019abattant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">L\u00e9o <span class=\"caps\">FERR\u00c9<\/span> (1916-1993), derni\u00e8re strophe de <em>L\u2019Affiche rouge<\/em> (1961). <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=SFt2v4OSTbU\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v<span class=\"caps\">=SF<\/span>t2v4OSTbU<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>L\u2019Affiche rouge<\/em> se transforma en \u00ab\u00a0tube\u00a0\u00bb, devenu porte-drapeau des r\u00e9citals de Ferr\u00e9, auteur-compositeur-interpr\u00e8te toujours engag\u00e9. Habit\u00e9 par ce texte \u00e9voquant le courage, l\u2019abn\u00e9gation et l\u2019amour, il finissait sa chanson, presque en pleurant, scandant cette derni\u00e8re strophe.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019occasion des 80 ans de son ex\u00e9cution, le r\u00e9sistant d\u2019origine arm\u00e9nienne Missak Manouchian sera panth\u00e9onis\u00e9, accompagn\u00e9 de\u00a0son \u00e9pouse M\u00e9lin\u00e9e. \u00ab\u00a0Si Manouchian entre au Panth\u00e9on aujourd\u2019hui, il le doit naturellement \u00e0 son action, mais aussi \u00e0 cette fameuse <em>Affiche rouge<\/em> qui eut l\u2019effet inverse de celui escompt\u00e9 par les Allemands.\u00a0\u00bb <em>Le Figaro<\/em>, 21 f\u00e9vrier 2024.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/josephine_baker_1.jpg\" width=\"600\" height=\"400\"><\/p>\n<p><strong>Jos\u00e9phine Baker (1906-1975), artiste noire d\u2019origine am\u00e9ricaine, femme politique et combattante tout terrain, panth\u00e9onis\u00e9e pour une vie bien remplie.<\/strong><\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0J\u2019ai deux amours\u00a0: mon pays et Paris.\u00a0\u00bb<span id=\"14\" class=\"cit-num\">14<\/span><\/p>\n<p class=\"auteur\">Jos\u00e9phine <span class=\"caps\">BAKER<\/span> (1906-1975), <em>J\u2019ai deux amours<\/em>, chanson, paroles de G\u00e9o Koger et Henri Varna, musique de Vincent Scotto<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est son refrain f\u00e9tiche et jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie, qu\u2019elle entre sur un plateau de t\u00e9l\u00e9vision, dans un restaurant ou une bo\u00eete de nuit, l\u2019orchestre joue aussit\u00f4t les premi\u00e8res mesures\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai deux amours \/ Mon pays et Paris \/ Par eux toujours \/ Mon c\u0153ur est ravi \/ Ma savane est belle \/ Mais \u00e0 quoi bon le nier \/ Ce qui m\u2019ensorcelle \/ C\u2019est Paris, Paris tout entier.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le Panth\u00e9on lui a ouvert ses portes le 30 novembre 2021. Elle \u00ab\u00a0coche toutes les cases\u00a0\u00bb comme l\u2019on dit\u00a0: artiste populaire, star mondiale, femme libre, descendante d\u2019esclave noire, bisexuelle assum\u00e9e, naturalis\u00e9e fran\u00e7aise, r\u00e9sistante triplement d\u00e9cor\u00e9e, protectrice des animaux, m\u00e8re de douze enfants adopt\u00e9s et chacun d\u2019ethnie diff\u00e9rente\u2026 Sa vie est un feuilleton dont l\u2019h\u00e9ro\u00efne est dou\u00e9e de tous les talents, avec un sacr\u00e9 caract\u00e8re et une \u00e9nergie hors norme dont elle a quand m\u00eame abus\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la limite de ses forces.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Eh oui\u00a0! Je danserai, chanterai, jouerai, toute ma vie, je suis n\u00e9e seulement pour cela. Vivre, c\u2019est danser, j\u2019aimerais mourir \u00e0 bout de souffle, \u00e9puis\u00e9e, \u00e0 la fin d\u2019une danse ou d\u2019un refrain.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jos\u00e9phine <span class=\"caps\">BAKER<\/span> (1906-1975), <em>Les M\u00e9moires de Jos\u00e9phine Baker recueillies par Marcel Sauvage<\/em> (1949)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Elle a tenu parole, ses derni\u00e8res apparitions sont path\u00e9tiques, telle est sa (riche) nature\u00a0! Mais ce n\u2019est pas la raison de sa panth\u00e9onisation, ni m\u00eame l\u2019essentiel chez ce personnage hors norme\u00a0! Ses racines sont plus profondes. Elle nous donne la cl\u00e9 de l\u2019\u00e9nigme qu\u2019est sa vie.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Un jour j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que j\u2019habitais dans un pays o\u00f9 j\u2019avais peur d\u2019\u00eatre noire. C\u2019\u00e9tait un pays r\u00e9serv\u00e9 aux Blancs. Il n\u2019y avait pas de place pour les Noirs. J\u2019\u00e9touffais aux \u00c9tats-Unis. Beaucoup d\u2019entre nous sommes partis, pas parce que nous le voulions, mais parce que nous ne pouvions plus supporter \u00e7a\u2026 Je me suis sentie lib\u00e9r\u00e9e \u00e0 Paris.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jos\u00e9phine <span class=\"caps\">BAKER<\/span> (1906-1975).<em> Alliages culturels\u00a0: la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise en transformation<\/em> (2014), Heather Willis Allen, S\u00e9bastien Dubreil<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans le Paris des Ann\u00e9es folles, l\u2019esth\u00e9tique n\u00e8gre est \u00e0 la mode et la premi\u00e8re exposition d\u2019art n\u00e8gre va influencer les artistes Fauves et Cubistes. Le peintre Fernand L\u00e9ger conseille \u00e0 l\u2019administrateur du Th\u00e9\u00e2tre des Champs-\u00c9lys\u00e9es de monter un spectacle enti\u00e8rement ex\u00e9cut\u00e9 par des Noirs\u00a0: \u00ab\u00a0la Revue n\u00e8gre\u00a0\u00bb, vingt-cinq artistes dont douze musiciens parmi lesquels le trompettiste Sidney Bechet et une danseuse de 19 ans \u00e0 l\u2019incroyable pr\u00e9sence. Paul Colin cr\u00e9e l\u2019affiche de la revue. Jos\u00e9phine Baker y appara\u00eet dans une robe blanche ajust\u00e9e, poings sur les hanches, cheveux courts et gomin\u00e9s, entre deux noirs, l\u2019un portant un chapeau inclin\u00e9 sur l\u2019\u0153il et un n\u0153ud papillon \u00e0 carreaux, l\u2019autre arborant un large sourire. Cette \u0153uvre folklorique est l\u2019une des grandes r\u00e9ussites de l\u2019Art d\u00e9co\u00a0: les d\u00e9formations cubistes rendent admirablement le rythme du jazz, nouveau en France \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0V\u00e9nus noire\u00a0\u00bb est lanc\u00e9e en 1925\u00a0: elle a le diable au corps, v\u00eatue d\u2019une ceinture de plumes blanches, dansant\u00a0 le charleston avec son partenaire Joe Alex. Scandale\u2026 et succ\u00e8s imm\u00e9diat. La salle affiche complet. Forte de sa renomm\u00e9e, Jos\u00e9phine devient la meneuse des Folies Berg\u00e8re en 1926\u00a0: les plumes laissent place \u00e0 la ceinture de bananes. Encore plus provoquant\u00a0! Le tout Paris des Ann\u00e9es folles n\u2019a plus que ce nom \u00e0 la bouche\u00a0: Jos\u00e9phine Baker. D\u2019autres artistes afro-am\u00e9ricains vont s\u00e9journer en Europe\u00a0: peintres, sculpteurs, po\u00e8tes, romanciers trouvent \u00e0 Paris le lieu o\u00f9 prolonger la \u00ab\u00a0renaissance n\u00e8gre\u00a0\u00bb de Harlem et y appr\u00e9cient une soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale qui ignore la s\u00e9gr\u00e9gation.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0C\u2019est la France qui m\u2019a fait ce que je suis, je lui garderai une reconnaissance \u00e9ternelle. La France est douce, il fait bon y vivre pour nous autres gens de couleur, parce qu\u2019il n\u2019y existe pas de pr\u00e9jug\u00e9s racistes. Ne suis-je pas devenue l\u2019enfant ch\u00e9rie des Parisiens. Ils m\u2019ont tout donn\u00e9, en particulier leur c\u0153ur. Je leur ai donn\u00e9 le mien. Je suis pr\u00eate, capitaine, \u00e0 leur donner aujourd\u2019hui ma vie. Vous pouvez disposer de moi comme vous l\u2019entendez.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jos\u00e9phine <span class=\"caps\">BAKER<\/span> (1906-1975) \u00e0 Jacques Abtey chef du contre-espionnage militaire \u00e0 Paris qui la cite dans <em>La Guerre secr\u00e8te de Jos\u00e9phine Baker<\/em> (1948)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Septembre 1939. Le capitaine Abtey est charg\u00e9 de recruter des \u00ab\u00a0Honorables Correspondants\u00a0\u00bb susceptibles de se rendre partout sans \u00e9veiller les soup\u00e7ons afin de recueillir des renseignements sur l\u2019activit\u00e9 des agents allemands. Elle se pr\u00e9sente \u00e0 lui en toute simplicit\u00e9, lors de leur premi\u00e8re rencontre, villa Beau Ch\u00eane au V\u00e9sinet. Elle expliquera ensuite sa m\u00e9thode pour faire passer des messages secrets\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est tr\u00e8s pratique d\u2019\u00eatre Jos\u00e9phine Baker. D\u00e8s que je suis annonc\u00e9e dans une ville, les invitations pleuvent \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. A S\u00e9ville, \u00e0 Madrid, \u00e0 Barcelone, le sc\u00e9nario est le m\u00eame. J\u2019affectionne les ambassades et les consulats qui fourmillent de gens int\u00e9ressants. Je note soigneusement en rentrant\u2026 Ces papiers seraient sans doute compromettants si on les trouvait. Mais qui oserait fouiller Jos\u00e9phine Baker jusqu\u2019\u00e0 la peau\u00a0? Ils sont bien mis \u00e0 l\u2019abri, attach\u00e9s par une \u00e9pingle de nourrice (\u00e0 son soutien-gorge). D\u2019ailleurs mes passages de douane s\u2019effectuent toujours dans la d\u00e9contraction\u2026 Les douaniers me font de grands sourires et me r\u00e9clament effectivement des papiers\u2026 mais ce sont des autographes\u00a0!\u00a0\u00bb \u00c0 ce petit jeu, elle risque quand m\u00eame la prison et parfois sa vie.<\/p>\n<p>Lors de son passage \u00e0 Alger en 1943, le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, reconnaissant pour ses actions dans la R\u00e9sistance, lui offre une petite Croix de Lorraine en or. Titulaire d\u2019un brevet de pilote pour masquer son engagement dans le contre-espionnage, elle rejoint les Infirmi\u00e8res Pilotes Secouristes de l\u2019Air (<span class=\"caps\">IPSA<\/span>) et accueille des r\u00e9fugi\u00e9s de la Croix Rouge. \u00c0 ses fun\u00e9railles en 1975, elle fut la premi\u00e8re femme d\u2019origine am\u00e9ricaine \u00e0 recevoir les honneurs militaires.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Quelle importance y a-t-il \u00e0 ce que je sois noire, blanche, jaune ou rouge\u00a0? Dieu, en nous cr\u00e9ant, n\u2019a pas fait de diff\u00e9rence. Pourquoi l\u2019homme voudrait-il le surpasser en cr\u00e9ant des lois auxquelles Dieu m\u00eame n\u2019a pas song\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"auteur\">Jos\u00e9phine <span class=\"caps\">BAKER<\/span> (1906-1975), Discours du 28 d\u00e9cembre 1953 \u2013 Meeting de la <span class=\"caps\">LICA<\/span> (Ligue internationale contre l\u2019antis\u00e9mitisme) (<span class=\"caps\">LICA<\/span>) devenue en 1980 <span class=\"caps\">LICRA<\/span> (Ligue internationale contre le racisme et l\u2019antis\u00e9mitisme)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans son ch\u00e2teau des Milandes (o\u00f9 elle perd tout l\u2019argent gagn\u00e9 en tourn\u00e9es et plus encore\u2026), elle est fi\u00e8re de sa \u00ab\u00a0tribu arc-en-ciel\u00a0\u00bb. Faute de pouvoir \u00eatre m\u00e8re, elle a adopt\u00e9 ses douze enfants, chacun d\u2019une ethnie diff\u00e9rente\u00a0(cor\u00e9en, finnois, fran\u00e7ais, japonais, ivoirien,\u00a0 colombien, canadien, alg\u00e9rien, marocain, v\u00e9n\u00e9zu\u00e9lien, juif fran\u00e7ais\u2026).<\/p>\n<p>Elle retourne aux <span class=\"caps\">USA<\/span> en 1963 et participe \u00e0 la Marche sur Washington pour l\u2019emploi et la libert\u00e9 organis\u00e9e par Martin Luther King \u2013 elle prononce un discours, avec son uniforme de l\u2019Arm\u00e9e de l\u2019air fran\u00e7aise et ses m\u00e9dailles de r\u00e9sistante.<\/p>\n<p>Tout le reste de sa vie, elle mettra sa popularit\u00e9 au service de ses id\u00e9es inlassablement r\u00e9p\u00e9t\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0Je combats la discrimination raciale, religieuse et sociale n\u2019importe o\u00f9 je la trouve, car je suis profond\u00e9ment contre et je ne puis rester insensible aux malheurs de celui qui ne peut pas se d\u00e9fendre dans ce domaine. Du reste, je suis navr\u00e9e d\u2019\u00eatre oblig\u00e9e de combattre car, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous vivons, de telles situations ne devraient pas exister. Je lutte de toutes mes forces pour faire abolir les lois existantes dans diff\u00e9rents pays qui soutiennent la discrimination raciale et religieuse parce que ces lois font croire \u00e0 ces citoyens qu\u2019ils ont raison d\u2019\u00e9lever leurs enfants dans cet esprit.\u00a0\u00bb Bref, une belle personne, \u00e0 tout point de vue et un personnage politique au meilleur sens du terme.<\/p>\n<\/div>\n<style>\r\n        a .cit-num {\r\n            text-decoration: none !important;\r\n            color: inherit !important;\r\n        }\r\n    <\/style>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 \u00ab\u00a0Nul doute que notre patrie ne doive beaucoup \u00e0 l&#8217;influence \u00e9trang\u00e8re. Toutes les races du monde ont contribu\u00e9 pour doter cette Pandore. [&#8230;] Races sur races, peuples sur peuples.\u00a0\u00bb Jules MICHELET (1798-1874 ), Histoire de France, tome I (1835) Le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019immigration n\u2019est pas trait\u00e9 en tant que tel. Il m\u00e9rite pourtant d\u2019\u00eatre [&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","theme-transparent-header-meta":"","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"default","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-5)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"tablet":{"background-color":"","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"mobile":{"background-color":"","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""}},"ast-content-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"tablet":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"mobile":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""}},"iawp_total_views":112,"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"class_list":["post-2030","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-edito-de-la-semaine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2030","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2030"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2030\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12544,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2030\/revisions\/12544"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2030"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2030"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2030"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}