{"id":9879,"date":"2026-01-05T01:00:00","date_gmt":"2026-01-05T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/2025\/06\/26\/portrait-en-citations-de-montesquieu-1689-1755\/"},"modified":"2026-01-05T07:53:05","modified_gmt":"2026-01-05T06:53:05","slug":"portrait-en-citations-de-montesquieu-1689-1755","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/portrait-en-citations-de-montesquieu-1689-1755\/","title":{"rendered":"Portrait en citations de Montesquieu (1689-1755)"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"9879\" class=\"elementor elementor-9879\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-57ac490e e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"57ac490e\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-71860012 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"71860012\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"field-item even\"><p>\u00a0<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le gouvernement est comme toutes les choses du monde\u00a0; pour le conserver, il faut l\u2019aimer.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span>,<em> De l\u2019esprit des\u00a0lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>Historiquement, Montesquieu devance le grand Voltaire de quelques ann\u00e9es.<\/p><p>Pour l\u2019esprit, au sens d\u2019humour ou d\u2019ironie, il fait jeu \u00e9gal avec lui dans les <em>Lettres Persanes<\/em> (1721), son premier grand succ\u00e8s.<\/p><p>Au niveau de la th\u00e9orie, la rigueur<em> De l\u2019esprit des lois<\/em> (1748) l\u2019emporte sur le <em>Contrat social<\/em> de Rousseau. Et ses<em> Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur d\u00e9cadence<\/em> (1734) r\u00e9v\u00e8lent un esprit d\u2019analyse historique annon\u00e7ant le <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle.<\/p><p>L\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre fait de l\u2019ombre au personnage\u00a0: discret, maladivement timide de son propre aveu et moins \u00ab\u00a0romanesque\u00a0\u00bb que ses confr\u00e8res \u00e0 la biographie mouvement\u00e9e.<\/p><p>Voici l\u2019occasion de mieux conna\u00eetre ce grand seigneur, ex-magistrat, tr\u00e8s fortun\u00e9 (par h\u00e9ritage), homme sans histoire, heureux de vivre comme il l\u2019entend \u2013 passionn\u00e9 de voyages et d\u2019exp\u00e9riences scientifiques, de lecture et d\u2019\u00e9criture, gu\u00e8re g\u00ean\u00e9 par la censure et universellement reconnu pour son talent.<\/p><p>(Re)d\u00e9couvrir Montesquieu s\u2019impose aujourd\u2019hui o\u00f9 tout pr\u00eate \u00e0 confusion, entre l\u2019hyst\u00e9rie des \u00ab\u00a0fake-news\u00a0\u00bb et la recherche d\u2019un consensuel \u00ab\u00a0en m\u00eame temps\u00a0\u00bb. Ce philosophe nous rappelle la s\u00e9paration des pouvoirs (ex\u00e9cutif, l\u00e9gislatif, judiciaire) indispensable \u00e0 une r\u00e9publique digne de ce nom, aucune forme de d\u00e9mocratie (pouvoir du peuple) n\u2019\u00e9tant possible avec le tsarisme d\u2019un Poutine ou le populisme d\u2019un Trump. C\u2019est dire l\u2019int\u00e9r\u00eat du Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res et de son premier repr\u00e9sentant.<\/p><p><a href=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/boutique\/\"><img decoding=\"async\" style=\"margin-left: auto; margin-right: auto;\" src=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/histoire-en-citations-volume-4-68.jpg\" width=\"165\" height=\"220\"><\/a><\/p><p><a href=\"https:\/\/histoire-en-citations.fr\/WP\/boutique\/\">Revivez toute l\u2019Histoire en citations dans nos Chroniques<\/a>, livres \u00e9lectroniques qui racontent l\u2019histoire de France de la Gaule \u00e0 nos jours, en 3 500 citations num\u00e9rot\u00e9es, sourc\u00e9es, replac\u00e9es dans leur contexte, et sign\u00e9es par pr\u00e8s de 1 200 auteurs.<\/p><h3 style=\"text-align: center;\"><span class=\"caps\">PORTRAIT<\/span><\/h3><h4>Autoportrait de Montesquieu<\/h4><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9tude a \u00e9t\u00e9 pour moi le souverain rem\u00e8de contre les d\u00e9go\u00fbts, n\u2019ayant jamais eu de chagrin qu\u2019une heure de lecture ne m\u2019ait \u00f4t\u00e9.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1\" class=\"cit-num\">1<\/span><\/p><p class=\"auteur\">Charles-Louis de Secondat, baron de la Br\u00e8de et de <span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Cahiers<\/em> (posthume).<\/p><\/blockquote><p>Montesquieu est un homme heureux. Paisible magistrat qui \u00e9crit d\u2019abord pour se distraire, il se lib\u00e8re de sa charge parlementaire et sans aucun probl\u00e8me d\u2019argent, peut se consacrer \u00e0 des travaux qui rencontrent aussit\u00f4t le succ\u00e8s et le public esp\u00e9r\u00e9s. Dans ses <em>Cahiers<\/em>, il nous donne ce portrait de lui-m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0Je m\u2019\u00e9veille le matin avec une joie secr\u00e8te\u00a0; je vois la lumi\u00e8re avec une esp\u00e8ce de ravissement. Tout le reste du jour je suis content.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Je suis bon citoyen parce que j\u2019aime le gouvernement o\u00f9 je suis n\u00e9 [\u2026] parce que j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 content de l\u2019\u00e9tat o\u00f9 je suis [\u2026] mais dans quelque pays que je fusse n\u00e9, je l\u2019aurais \u00e9t\u00e9 tout de m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Cahiers<\/em> (posthume).<\/p><\/blockquote><p>Sa philosophie sera \u00e0 l\u2019image de l\u2019homme et du citoyen, toute d\u2019\u00e9quilibre et de raison, en accord avec ce si\u00e8cle o\u00f9 le bonheur est de r\u00e8gle, Rousseau l\u2019\u00e9corch\u00e9 vif faisant exception parmi les philosophes.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La timidit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 le fl\u00e9au de toute ma vie\u00a0; elle semblait obscurcir jusqu\u2019\u00e0 mes organes, lier ma langue, mettre un nuage sur mes pens\u00e9es, d\u00e9ranger mes expressions. J\u2019\u00e9tais moins sujet \u00e0 ces abattements devant des gens d\u2019esprit que devant des sots\u00a0: c\u2019est que j\u2019esp\u00e9rais qu\u2019ils m\u2019entendraient, cela me donnait de la confiance.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>\u0152uvres compl\u00e8tes de Montesquieu<\/em>, texte \u00e9tabli par \u00c9douard Laboulaye, 1879 (tome <span class=\"caps\">VII<\/span>).<\/p><\/blockquote><p>Un aveu qui peut surprendre, au hasard d\u2019une lettre. Mais \u00e0 bien regarder ses rares portraits, il est \u00e9vident que l\u2019homme ne s\u2019offre pas au regard du peintre\u2026 Tout le contraire de Voltaire plus d\u00e9tendu et Diderot posant non sans plaisir. Il arrive parfois \u00e0 Rousseau de poser, mais il s\u2019abandonne rarement \u2013 hormis dans ses textes, \u00e0 commencer par les <em>Confessions<\/em>.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Si je savais quelque chose qui me f\u00fbt utile et qui f\u00fbt pr\u00e9judiciable \u00e0 ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui f\u00fbt utile \u00e0 ma famille et qui ne le f\u00fbt pas \u00e0 ma patrie, je chercherais \u00e0 l\u2019oublier. Si je savais quelque chose utile \u00e0 ma patrie et qui f\u00fbt pr\u00e9judiciable \u00e0 l\u2019Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Cahiers<\/em> (posthume).<\/p><\/blockquote><p>C\u2019est le premier de tous les philosophes \u00e0 se proclamer europ\u00e9en et m\u00eame citoyen du monde, \u00e0 l\u2019image d\u2019un\u00a0si\u00e8cle \u00e0 vocation cosmopolite.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La gravit\u00e9 est le bouclier des sots.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Pens\u00e9es et fragments in\u00e9dits<\/em> (posthume).<\/p><\/blockquote><p>Remarque de forme et de fond, en cela plus profonde qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. L\u2019humour des <em>Lettres persanes<\/em> ne nuit en rien au message politique de l\u2019\u0153uvre et le style des \u0153uvres suivantes se gardera de toute p\u00e9danterie, malgr\u00e9 l\u2019importance du propos (politique et philosophique).<\/p><h4>Montesquieu vu par Sainte-Beuve, entre autres critiques<\/h4><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Montesquieu \u00e9crit, interpr\u00e8te le Droit. Voltaire pleure et crie pour le Droit. Et Rousseau le fonde.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Jules <span class=\"caps\">MICHELET<\/span> (1798-1874), <em>Histoire de la R\u00e9volution fran\u00e7aise<\/em>, Introduction, section <span class=\"caps\">VI<\/span><\/p><\/blockquote><p>L\u2019historien pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des Fran\u00e7ais (mais pas des autres historiens) \u00e9nonce en une ligne le juste partage des t\u00e2ches entre les philosophes des Lumi\u00e8res qui pr\u00e9parent la R\u00e9volution sans pourtant la souhaiter. Une v\u00e9ritable filiation le relie aux deux premiers, avec une fraternit\u00e9 historienne pour le travail de synth\u00e8se accompli par Montesquieu dans les <em>Consid\u00e9rations<\/em> et <em>l\u2019Esprit des lois.<\/em><\/p><p>Rappelons aussi l\u2019envol\u00e9e hugolienne dans <em>Les Mis\u00e9rables<\/em>\u00a0(1862)\u00a0: \u00ab\u00a0Pour que la R\u00e9volution soit, il ne suffit pas que Montesquieu la pr\u00e9sente, que Diderot la pr\u00eache, que Beaumarchais l\u2019annonce, que Condorcet la calcule, qu\u2019Arouet la pr\u00e9pare, que Rousseau la pr\u00e9m\u00e9dite\u00a0; il faut que Danton l\u2019ose.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ce qu\u2019il y a de beau chez Montesquieu, c\u2019est l\u2019homme derri\u00e8re le livre.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Charles-Augustin <span class=\"caps\">SAINTE<\/span>\u2013<span class=\"caps\">BEUVE<\/span> (1804-1869), <em>Causeries du lundi<\/em>, tome <span class=\"caps\">VII<\/span>. <em>Lumi\u00e8res et salons \u2013 Anthologie \u00e9tablie et pr\u00e9sent\u00e9e par Pierre Ber\u00e8s, Charles-Augustin Sainte-Beuve<\/em> (1992).<\/p><\/blockquote><p>Montesquieu est le dernier grand auteur auquel le plus grand critique du <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle va s\u2019int\u00e9resser, de 1852 jusqu\u2019\u00e0 sa mort. Bonne raison pour inviter Sainte-Beuve \u00e0 t\u00e9moigner plusieurs fois dans ce portrait. Autre raison paradoxale\u00a0: c\u2019est peu dire qu\u2019il d\u00e9sapprouve l\u2019essentiel de sa pens\u00e9e\u00a0! D\u2019o\u00f9 la sinc\u00e9rit\u00e9 du t\u00e9moignage sur l\u2019homme (comme sur l\u2019\u0153uvre).<\/p><p>Devenu v\u00e9ritablement r\u00e9actionnaire apr\u00e8s la R\u00e9volution de 1848 et les massacres de juin, effray\u00e9 comme la majorit\u00e9 des Fran\u00e7ais par les menaces du socialisme, \u00e0 ses yeux \u00ab\u00a0le lib\u00e9ralisme m\u00eame de Montesquieu appara\u00eet comme une dangereuse fantaisie.\u00a0\u00bb <em>Sainte-Beuve et le <span class=\"caps\">XVIII<\/span>e si\u00e8cle ou comment les r\u00e9volutions arrivent<\/em> (1972), Roger Fayolle.<\/p><p>Son point de vue critique sur la qualit\u00e9 intrins\u00e8que du personnage est d\u2019autant plus int\u00e9ressant.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Homme d\u2019\u00e9tude et de pens\u00e9e, d\u00e9tach\u00e9 d\u2019assez bonne heure des passions et n\u2019ayant du moins jamais \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9 par elles, il habita et v\u00e9cut dans la fermet\u00e9 de l\u2019intelligence.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"2\" class=\"cit-num\">2<\/span><\/p><p class=\"auteur\">Charles-Augustin <span class=\"caps\">SAINTE<\/span>\u2013<span class=\"caps\">BEUVE<\/span> (1804-1869), <em>Causeries du lundi<\/em>, tome <span class=\"caps\">VII<\/span>.<\/p><\/blockquote><p>Il ne dit pas le mot-cl\u00e9 de timidit\u00e9 \u2013 fl\u00e9au avou\u00e9 de toute sa vie \u2013 mais il semble sous-jacent.<\/p><p>\u00ab\u00a0Tr\u00e8s bon dans le particulier, naturel et simple, il m\u00e9rita d\u2019\u00eatre aim\u00e9 de tout ce qui l\u2019entourait\u00a0; mais, m\u00eame dans ses parties les plus humaines, on retrouverait ce c\u00f4t\u00e9 ferme, indiff\u00e9rent, une \u00e9quit\u00e9 bienveillante et sup\u00e9rieure plut\u00f4t que la tendresse de l\u2019\u00e2me.\u00a0\u00bb<\/p><p>Montesquieu est en cela aussi tr\u00e8s diff\u00e9rent de Voltaire, Rousseau et Diderot.<\/p><p>Signalons pourtant un d\u00e9tail peu connu qui remonte\u2026 \u00e0 sa naissance\u00a0: \u00ab\u00a0Ce jour 18 janvier 1689, a \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9 dans notre \u00e9glise paroissiale, le fils de M. de Secondat, notre seigneur. Il a \u00e9t\u00e9 tenu sur les fonds par un pauvre mendiant de cette paroisse, nomm\u00e9 Charles, \u00e0 telle fin que son parrain lui rappelle toute sa vie que les pauvres sont nos fr\u00e8res. Que le bon Dieu nous conserve cet enfant.\u00a0\u00bb Acte paroissial, source <em>Wikip\u00e9dia<\/em>.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Apr\u00e8s sa nomination \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, Montesquieu prit une r\u00e9solution, bien rare chez un Fran\u00e7ais du <span class=\"caps\">XVIII<\/span>e si\u00e8cle, ce fut de quitter la France pour quelques ann\u00e9es afin de visiter les pays \u00e9trangers. C\u2019est en voyant les choses et les hommes qu\u2019il voulait achever de s\u2019instruire, avant de mettre la derni\u00e8re main au grand ouvrage dont la pens\u00e9e l\u2019occupait depuis sa jeunesse, <em>l\u2019Esprit des lois<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">\u00c9douard <span class=\"caps\">LABOULAYE<\/span> (1811-1883),<em> Pr\u00e9face \u00e0 la nouvelle \u00e9dition des Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur d\u00e9cadence<\/em>, Garnier, 1876.<\/p><\/blockquote><p><br>Montesquieu fut \u00e9lu le 5 janvier 1728 contre Mathieu Marais (juriste et avocat, connu pour ses <em>M\u00e9moires<\/em>).<\/p><p>C\u2019est la premi\u00e8re grande victoire du parti philosophique. \u00ab\u00a0Re\u00e7u le 24 janvier 1728 par Roland Mallet, la froideur que lui t\u00e9moign\u00e8rent ses nouveaux confr\u00e8res, m\u00eame ceux qui \u00e9taient ses amis, l\u2019engagea \u00e0 voyager \u00e0 travers l\u2019Europe et il fr\u00e9quenta peu l\u2019Acad\u00e9mie.\u00a0\u00bb <em>Site de l\u2019Acad\u00e9mie, Charles de <span class=\"caps\">SECONDAT<\/span>, baron de <span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span><\/em>. Biographie.<\/p><p>Parti le 5 avril 1728 en compagnie de Milord Waldegrave (envoy\u00e9 du roi d\u2019Angleterre \u00e0 Vienne), il parcourut l\u2019Autriche et la Hongrie, passa en Italie, revint par la Suisse, les bords du Rhin et la Hollande, pour arriver en Angleterre en octobre 1729. Il reste deux ans dans cette monarchie qui donne le spectacle de la libert\u00e9 politique. S\u2019il faut en croire d\u2019Alembert (pr\u00e9facier de <em>l\u2019Encyclop\u00e9die<\/em>) qui a pu pr\u00eater son esprit \u00e0 l\u2019auteur, \u00ab\u00a0l\u2019Allemagne \u00e9tait faite pour y voyager, l\u2019Italie pour y s\u00e9journer, l\u2019Angleterre pour y penser et la France pour y vivre.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0De retour en France, Montesquieu se retira \u00e0 son ch\u00e2teau de la Br\u00e8de, loin des soupers de Paris, pour y recueillir et y ordonner ses pens\u00e9es\u00a0; il y resta deux ans, ne voyant que ses livres et ses arbres.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Charles-Augustin <span class=\"caps\">SAINTE<\/span>\u2013<span class=\"caps\">BEUVE<\/span> (1804-1869), <em>Causeries du lundi<\/em>. Tome. <span class=\"caps\">VII<\/span>.<\/p><\/blockquote><p>C\u2019est l\u00e0 que Montesquieu \u00e9crivit ses <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur d\u00e9cadence<\/em>, pr\u00e9mices de <em>l\u2019Esprit des lois<\/em>. Conform\u00e9ment \u00e0 son caract\u00e8re, c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 aussi qu\u2019il fut le plus heureux, dans cette retraite studieuse qui convenait parfaitement \u00e0 son caract\u00e8re.<\/p><p>Il m\u00e9dite aussi sur le pays qui l\u2019a le plus marqu\u00e9, l\u2019Angleterre cette monarchie parlementaire.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0S\u2019il voit le mal, Montesquieu appr\u00e9cie tr\u00e8s bien les avantages qui le compensent\u00a0; ce qu\u2019il exprime ainsi\u00a0: \u2018L\u2019Angleterre est \u00e0 pr\u00e9sent le pays le plus libre qui soit au monde, je n\u2019en excepte aucune r\u00e9publique\u2026 Quand un homme, en Angleterre, aurait autant d\u2019ennemis qu\u2019il a de cheveux sur la t\u00eate, il ne lui en arriverait rien\u00a0: c\u2019est beaucoup, car la sant\u00e9 de l\u2019\u00e2me est aussi n\u00e9cessaire que celle du corps.\u2019\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Charles-Augustin <span class=\"caps\">SAINTE<\/span>\u2013<span class=\"caps\">BEUVE<\/span> (1804-1869), <em>Causeries du lundi<\/em>, tome <span class=\"caps\">VII<\/span>.<\/p><\/blockquote><p>L\u2019honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle est une vertu rare, chez un philosophe comme chez un critique voulant convaincre ses lecteurs, et Sainte-Beuve appr\u00e9cie en connaissance de cause Montesquieu\u00a0!<\/p><p>\u00ab\u00a0On a publi\u00e9 quelques notes de son<em> Journal de voyage<\/em> qui se rapportent \u00e0 son s\u00e9jour de Londres. Il ne se fait point d\u2019illusion en beau sur l\u2019\u00e9tat du pays et des institutions\u00a0; il juge au vrai la corruption des m\u0153urs politiques, la v\u00e9nalit\u00e9 des consciences et des votes, le c\u00f4t\u00e9 positif et calculateur, cette peur d\u2019\u00eatre dupe qui m\u00e8ne \u00e0 la duret\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p><p>La lucidit\u00e9 de Montesquieu l\u2019emporte sur celle de Voltaire\u00a0: son voyage en Angleterre \u2013 en r\u00e9alit\u00e9, son exil de trois ans (1726-1729) \u2013 lui laisse avant tout des raisons de croire \u00e0 ce nouveau r\u00e9gime\u00a0: une monarchie constitutionnelle n\u00e9e de la r\u00e9volution anglaise (Grande r\u00e9bellion de 1642 \u00e0 1651).<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Dans les<em> Observations sur l\u2019Histoire naturelle<\/em>, nous ne trouvons pas seulement des vues th\u00e9oriques de Montesquieu sur la formation des \u00eatres organis\u00e9s, mais aussi des observations, des exp\u00e9riences qui t\u00e9moignent que l\u2019auteur de <span class=\"caps\">L\u2019E<\/span>sprit des Lois savait mettre l\u2019\u0153il au microscope et, au besoin, diss\u00e9quer une grenouille, voire poser une ligature sur une art\u00e8re.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"289\" class=\"cit-num\">289<\/span><\/p><p class=\"auteur\">Jean <span class=\"caps\">ROSTAND<\/span> (1894-1977). <em>Montesquieu (1689-1755) et la Biologie<\/em>. Revue d\u2019histoire des sciences. Ann\u00e9e 1955<\/p><\/blockquote><p>Biologiste et historien des sciences universellement reconnu, Jean Rostand (p\u00e8re d\u2019Edmond, auteur de L\u2019Aiglon) rend hommage au jeune auteur des <em>Lettres Persanes<\/em>, curieux de tout et se rattachant \u00e0 la science moderne par l\u2019esprit positif et exp\u00e9rimental qui l\u2019anime. Montesquieu convient que ce n\u2019est point dans les m\u00e9ditations du cabinet qu\u2019il faut chercher ses preuves, mais dans le sein de la nature m\u00eame.<\/p><p>Dans ses <em>Observations<\/em> lues devant l\u2019Acad\u00e9mie le 20 novembre 1721, il d\u00e9crit avec minutie un animalcule rouge\u00e2tre qui pourrait \u00eatre une daphnie (puce d\u2019eau)\u00a0; il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 des pucerons inclus dans des feuilles d\u2019ormeau\u00a0; il exp\u00e9rimente sur la r\u00e9sistance compar\u00e9e des vert\u00e9br\u00e9s \u00e0 la submersion, constatant qu\u2019une grenouille mise sous l\u2019eau peut survivre 48 heures, quand un canard p\u00e9rit au bout de sept minutes et une oie au bout de huit.<\/p><p>C\u2019est un trait de caract\u00e8re peu connu du personnage qui renoncera bient\u00f4t aux sciences naturelles, trop occup\u00e9 par la science politique o\u00f9 il excelle.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\"><em>\u00ab\u00a0Finis vit\u00e6 ejus nobis luctuosus, Patri\u00e6 tristis, extraneis etiam ignotisque non sine cur\u00e2 fuit.\u00a0\u00bb<\/em><br>\u00ab\u00a0La fin de sa vie fut triste pour nous, triste pour le pays, et non sans souci pour les \u00e9trangers et les inconnus.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">D\u2019<span class=\"caps\">ALEMBERT<\/span> (1717-1783), \u00ab\u00a0\u00c9loge de Monsieur le Pr\u00e9sident de Montesquieu\u00a0\u00bb en t\u00eate du cinqui\u00e8me volume de <em><span class=\"caps\">L\u2019E<\/span>ncyclop\u00e9die<\/em><\/p><\/blockquote><p>Montesquieu, souffrant de probl\u00e8mes de vue, ne put terminer le texte propos\u00e9 \u00e0 <span class=\"caps\">D\u2019A<\/span>lembert pour <em>l\u2019Encyclop\u00e9die\u00a0:<\/em><\/p><p>\u00ab\u00a0Il nous destinait un article sur le Go\u00fbt, qui a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 imparfait dans ses papiers\u00a0; nous le donnerons en cet \u00e9tat au Public, et nous le traiterons avec le m\u00eame respect que l\u2019antiquit\u00e9 t\u00e9moigna autrefois pour les derni\u00e8res paroles de S\u00e9n\u00e8que. La mort l\u2019a emp\u00each\u00e9 d\u2019\u00e9tendre plus loin ses bienfaits \u00e0 notre \u00e9gard\u00a0; et en joignant nos propres regrets \u00e0 ceux de l\u2019Europe enti\u00e8re, nous pourrions \u00e9crire sur son tombeau\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Finis vit\u00e6 ejus nobis luctuosus, Patri\u00e6 tristis, extraneis etiam ignotisque non sine cur\u00e2 fuit.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Sa plus grande qualit\u00e9, c\u2019est le calme. Il ne l\u2019emp\u00eache pas d\u2019\u00eatre vif. La fa\u00e7on d\u2019\u00e9crire de Montesquieu me rappelle le pas de cavalerie appel\u00e9 galop lent. Quel noble rythme, et avec un esprit \u00e9clatant sans qu\u2019il le brandisse\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Charles <span class=\"caps\">DANTZIG<\/span> (n\u00e9 en 1961), <em>Dictionnaire \u00e9go\u00efste de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise<\/em> (2005).<\/p><\/blockquote><p>\u00c9crivain et \u00e9diteur, il interroge \u00e0 la fois l\u2019acte d\u2019\u00e9crire et l\u2019acte de lire dans ce livre o\u00f9 Montesquieu est invit\u00e9. Crit\u00e8res du bon \u00e9crivain ou du bon livre\u00a0: le bon \u00e9crivain impose ce qu\u2019il montre\u2026 On reconna\u00eet le bon \u00e9crivain \u00e0 ce qu\u2019il nous int\u00e9resse \u00e0 ce qui ne nous int\u00e9resse pas\u2026 Un autre crit\u00e8re du bon \u00e9crivain est qu\u2019il donne envie d\u2019\u00e9crire. Pas sur lui, autre chose. Il y a une contamination de la cr\u00e9ation. Celle de Montesquieu fut profond\u00e9ment originale, pouvant se r\u00e9sumer en trois livres qui ont marqu\u00e9 le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res.<\/p><h3 style=\"text-align: center;\"><span class=\"caps\">TROIS<\/span> <span class=\"caps\">\u0152UVRES<\/span> <span class=\"caps\">MARQUANTES<\/span><\/h3><h4><span class=\"caps\">LETTRES<\/span> <span class=\"caps\">PERSANES<\/span> (1721)<\/h4><p>Publi\u00e9es au printemps 1721 \u00e0 Amsterdam et dans l\u2019anonymat\u00a0: Montesquieu qui a \u00e9crit en r\u00e9sidence aux Pays-Bas se pr\u00e9sente comme simple \u00e9diteur. Il peut donc critiquer la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de l\u2019\u00e9poque sans risquer la censure.<\/p><p>Ce premier \u00ab\u00a0roman\u00a0par lettres\u00a0\u00bb de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise lance la mode \u2013 bien avant les fameuses <em>Liaisons dangereuses<\/em> (1782), chef d\u2019\u0153uvre du genre, sign\u00e9 Choderlos Laclos. Mais l\u2019intrigue romanesque n\u2019est qu\u2019un pr\u00e9texte aux<em> Lettres persanes.<\/em><\/p><p>Usbek, personnage principal, a quitt\u00e9 Ispahan pour des raisons politiques. Il dirige son s\u00e9rail depuis l\u2019Europe, \u00e9changeant ses impressions avec Ibben entre autres amis demeur\u00e9s en Perse, avec Rh\u00e9di (neveu d\u2019Ibben) en voyage d\u2019\u00e9tude \u00e0 Venise et avec son compagnon de route Rica qui pr\u00e9f\u00e9rera le tumulte de Paris et ses m\u0153urs curieuses au calme de la campagne \u00e9lue par Usbek.<\/p><p>Sous une feinte bonhomie, c\u2019est une satire f\u00e9roce\u00a0ciblant les m\u0153urs, la politique, la religion, la litt\u00e9rature \u00e0 la fin du r\u00e8gne de Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span> et sous la R\u00e9gence (lettres dat\u00e9es de 1711 \u00e0 1720). C\u2019est aussi la peinture des faiblesses et des inclinations naturelles de tout \u00eatre humain. <br>Mais Usbeck, si lucide quant aux vices du royaume de France, si critique quant aux traditions europ\u00e9ennes, se laisse pourtant duper par ses femmes.<\/p><p>Au final, un petit chef d\u2019\u0153uvre d\u2019\u00e9criture, d\u2019esprit et d\u2019humour, gr\u00e2ce au style inimitable et \u00e0 la richesse imaginative de l\u2019auteur\u2026 Les 161<em> Lettres persanes<\/em> connurent un succ\u00e8s retentissant, r\u00e9\u00e9dit\u00e9es plusieurs fois dans des versions augment\u00e9es par l\u2019heureux auteur. Pas de plan, c\u2019est tout le charme d\u2019un jardin anglais oppos\u00e9 au jardin \u00e0 la fran\u00e7aise. D\u2019o\u00f9 la difficult\u00e9 de pr\u00e9senter cette moisson de citations.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ah\u00a0! Ah\u00a0! Monsieur est Persan\u00a0! C\u2019est une chose bien extraordinaire\u00a0! Comment peut-on \u00eatre Persan\u00a0?\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"3\" class=\"cit-num\">3<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<br><\/em><\/p><\/blockquote><p>Montesquieu s\u2019est lanc\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture avec ce petit ouvrage plaisant, publi\u00e9 \u00e0 Amsterdam, anonyme et \u00ab\u00a0persan\u00a0\u00bb\u00a0: trois pr\u00e9cautions valent mieux qu\u2019une pour d\u00e9jouer la censure\u00a0! Le masque ne trompe personne et le subterfuge rend l\u2019auteur c\u00e9l\u00e8bre\u00a0: sa r\u00e9putation de bel esprit est faite et sa critique des m\u0153urs contemporaines, fort hardie sous l\u2019apparence badine, s\u00e9duit le public des salons.<\/p><p>Ainsi la lettre\u00a030 raille la curiosit\u00e9 na\u00efve et indiscr\u00e8te des Parisiens pour tout ce qui sort de l\u2019ordinaire\u00a0: \u00ab\u00a0Si quelqu\u2019un, par hasard, apprenait \u00e0 la compagnie que j\u2019\u00e9tais Persan, j\u2019entendais aussit\u00f4t autour de moi un bourdonnement\u00a0: Ah ah\u00a0! Monsieur est Persan\u00a0? c\u2019est une chose extraordinaire\u00a0! Comment peut-on \u00eatre Persan\u00a0?\u00a0\u00bb Cette curiosit\u00e9 \u00ab\u00a0encyclop\u00e9dique\u00a0\u00bb sera pourtant l\u2019une des qualit\u00e9s du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res.<\/p><p>Autre th\u00e8me d\u2019\u00e9tonnement pour le Persan observateur critique des m\u0153urs politiques\u2026<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le prince imprime le caract\u00e8re de son esprit \u00e0 la cour, la cour \u00e0 la ville, la ville aux provinces. L\u2019\u00e2me du souverain est un moule qui donne sa forme \u00e0 toutes les autres.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>La soumission \u00e0 la mode est en r\u00e9alit\u00e9 une soumission politique et sociale au roi. Mais en s\u2019attaquant \u00e0 la mode, Montesquieu \u00e9vite la censure. Il critique la cour, mais sur le ton de l\u2019\u00e9tonnement\u00a0: c\u2019est un \u00e9tranger qui s\u2019\u00e9tonne des coutumes des Fran\u00e7ais et particuli\u00e8rement de leur tenue. \u00c0 la fin, l\u2019auteur g\u00e9n\u00e9ralise son propos, mais l\u2019exemple de la mode le prot\u00e8gera d\u2019\u00e9ventuelles attaques futures. On n\u2019est jamais trop prudent.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Un grand seigneur est un homme qui voit le roi, qui parle aux ministres, qui a des anc\u00eatres, des dettes et des pensions.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Remarque cruelle et vraie\u00a0: les Grands, d\u00e8s la R\u00e9gence, veulent prendre leur revanche sur le si\u00e8cle de Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span>, ce \u00ab\u00a0r\u00e8gne de vile bourgeoisie\u00a0\u00bb (cibl\u00e9 par le duc de Saint-Simon) qui les tint \u00e9cart\u00e9s des postes de pouvoir.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La Faveur est la grande divinit\u00e9 des Fran\u00e7ais.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Autre sujet d\u2019\u00e9tonnement d\u2019Usbeck \u00e0 Rh\u00e9di empruntant la m\u00e9taphore religieuse ch\u00e8re \u00e0 notre Persan\u00a0: \u00ab\u00a0Le ministre est le grand-pr\u00eatre, qui lui offre bien des victimes. Ceux qui l\u2019entourent ne sont point habill\u00e9s de blanc\u00a0: tant\u00f4t sacrificateurs et tant\u00f4t sacrifi\u00e9s, ils se d\u00e9vouent eux-m\u00eames \u00e0 leur idole avec tout le Peuple.\u00a0\u00bb<\/p><p>Quant au petit peuple naturellement majoritaire dans les villes et les campagnes, il est sujet de compassion pour le Persan bien n\u00e9 et fortun\u00e9 (comme Montesquieu, baron de la Br\u00e8de)\u2026<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les hommes sont comme les plantes, qui ne croissent jamais heureusement, si elles ne sont bien cultiv\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Le mal vient d\u2019une surpopulation non ma\u00eetris\u00e9e, la d\u00e9mographie n\u2019\u00e9tant pas encore objet d\u2019\u00e9tudes ni de science, non plus que la mortalit\u00e9 infantile consid\u00e9rable.\u00a0 \u00ab\u00a0Mais \u00e0 quoi sert dans un \u00e9tat ce nombre d\u2019enfants qui languissent dans la mis\u00e8re\u00a0? <span class=\"caps\">II<\/span>s p\u00e9rissent presque tous \u00e0 mesure qu\u2019ils naissent\u00a0; ils ne prosp\u00e8rent jamais\u00a0; faibles et d\u00e9biles, ils meurent en d\u00e9tail de mille mani\u00e8res, tandis qu\u2019ils sont emport\u00e9s en gros par les fr\u00e9quentes maladies populaires que la mis\u00e8re et la mauvaise nourriture produisent toujours\u00a0; ceux qui en \u00e9chappent atteignent l\u2019\u00e2ge viril sans en avoir la force et languissent tout le reste de leur vie.\u00a0\u00bb<\/p><p>Et pourtant, le <span class=\"caps\">XVIII<\/span>e si\u00e8cle se voudra heureux \u2013 Montesquieu aussi, mais d\u2019une autre mani\u00e8re que la bonne soci\u00e9t\u00e9 dont il fait naturellement partie, de sorte qu\u2019il en parle \u00ab\u00a0en Persan\u00a0\u00bb, avec un recul plaisant.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0On dit que l\u2019homme est un animal sociable. Sur ce pied-l\u00e0, il me para\u00eet que le Fran\u00e7ais est plus homme qu\u2019un autre, c\u2019est l\u2019homme par excellence\u00a0; car il semble fait uniquement pour la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Remarque \u00ab\u00a0persane\u00a0\u00bb et pr\u00e9monitoire\u00a0! La sociabilit\u00e9 sera l\u2019un des traits caract\u00e9ristiques de ce si\u00e8cle fran\u00e7ais, port\u00e9 \u00e0 un point extr\u00eame et tant\u00f4t qualit\u00e9, tant\u00f4t d\u00e9faut. Il cr\u00e9e la mode des caf\u00e9s, des clubs et des salons. Il se manifeste dans la \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tromanie\u00a0\u00bb de tous les amateurs de spectacle, parisiens et provinciaux qui se pressent dans les salles et les c\u00e9l\u00e8bres \u00ab\u00a0Foires\u00a0\u00bb \u2013 St-Germain et St-Laurent.\u00a0<\/p><p>Le moraliste Chamfort confirme, \u00e0 la veille de la R\u00e9volution\u00a0: \u00ab\u00a0Les gens du monde ne sont pas plut\u00f4t attroup\u00e9s qu\u2019ils se croient en soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p><p>Autre sujet d\u2019\u00e9tonnement, la Femme, les femmes fran\u00e7aises\u2026<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Celui qui est \u00e0 la cour, \u00e0 Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des pr\u00e9lats, s\u2019il ne conna\u00eet les femmes qui les gouvernent, est comme un homme qui voit bien une machine qui joue, mais qui n\u2019en conna\u00eet point les ressorts.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Au-del\u00e0 des apparences futiles et brillantes, les femmes jouent leur r\u00f4le dans l\u2019Histoire contemporaine. Et d\u2019abord dans celle des id\u00e9es. Elles ont soutenu les Modernes contre les Anciens dans les querelles du si\u00e8cle dernier, on les voit maintenant aux c\u00f4t\u00e9s des philosophes. Influentes aussi dans l\u2019\u00e9conomie o\u00f9 des femmes de la bourgeoisie et du peuple se retrouvent chefs d\u2019entreprise\u00a0; et dans la politique o\u00f9 les favorites royales jouent un r\u00f4le m\u00eame pas occulte avec Louis\u00a0<span class=\"caps\">XV<\/span>. Quant \u00e0 Louis\u00a0<span class=\"caps\">XVI<\/span>, Mirabeau ne dira-t-il pas de lui\u00a0: \u00ab\u00a0Le roi n\u2019a qu\u2019un homme, c\u2019est sa femme\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il n\u2019y a personne qui ait quelque emploi \u00e0 la Cour, dans Paris ou dans les provinces, qui n\u2019ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les gr\u00e2ces et quelquefois les injustices qu\u2019il peut faire.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Dans ses<em> Lettres persanes<\/em>, Montesquieu souligne le r\u00f4le des femmes et s\u2019\u00e9tonne \u00ab\u00a0en Persan\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres et forment une esp\u00e8ce de r\u00e9publique dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement. C\u2019est comme une nouvel \u00c9tat dans l\u2019\u00c9tat\u00a0; et celui qui est \u00e0 la Cour, \u00e0 Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des pr\u00e9lats, s\u2019il ne conna\u00eet pas les femmes qui gouvernent, est comme un homme qui voit bien une machine qui joue, mais qui n\u2018en conna\u00eet point les ressorts.\u00a0\u00bb<\/p><p>Et pourtant, autre constat et sujet d\u2019\u00e9tonnement\u2026<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les Fran\u00e7ais ne parlent presque jamais de leurs femmes\u00a0; c\u2019est qu\u2019ils ont peur d\u2019en parler devant des gens qui les connaissent mieux qu\u2019eux.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>\u00ab\u00a0Il y a parmi eux des hommes tr\u00e8s malheureux que personne ne console\u00a0: ce sont les maris jaloux. Il y en a que tout le monde hait\u00a0: ce sont les maris jaloux. Il y en a que tous les hommes m\u00e9prisent\u00a0: ce sont encore les maris jaloux.\u00a0\u00bb La lettre 55 aborde les rapports entre \u00e9poux et offre un festival de maximes qui n\u2019est pas sans rappeler La Bruy\u00e8re ou La Rochefoucauld.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Rien ne contribue plus \u00e0 l\u2019attachement mutuel que la facult\u00e9 du divorce\u00a0: un mari et une femme sont port\u00e9s \u00e0 soutenir patiemment les peines domestiques, sachant qu\u2019ils sont ma\u00eetres de les faire finir.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>\u00c9tonnamment mis sur le m\u00eame plan par Usbek s\u2019adressant \u00e0 Rh\u00e9di ou Montesquieu \u00e0 lui-m\u00eame\u2026 \u00ab\u00a0Ils gardaient souvent ce pouvoir en main toute leur vie sans en user, par cette seule consid\u00e9ration qu\u2019ils \u00e9taient libres de le faire. Il n\u2019en est pas de m\u00eame des chr\u00e9tiens, que leurs peines pr\u00e9sentes d\u00e9sesp\u00e8rent pour l\u2019avenir\u00a0: ils ne voient dans les d\u00e9sagr\u00e9ments du mariage que leur dur\u00e9e et, pour ainsi dire, leur \u00e9ternit\u00e9\u00a0: de l\u00e0 viennent les d\u00e9go\u00fbts, les discordes, les m\u00e9pris\u00a0; et c\u2019est autant de perdu pour la post\u00e9rit\u00e9. \u00c0 peine a-t-on trois ans de mariage, qu\u2019on en n\u00e9glige l\u2019essentiel\u00a0; on passe ensemble trente ans de froideur.\u00a0\u00bb<\/p><p>Montesquieu reviendra sur la religion et sur d\u2019autres sujets d\u2019\u00e9tonnement plaisants.<\/p><p>Mais la 161e et derni\u00e8re lettre re\u00e7ue par Usbek r\u00e9serve une surprise au lecteur\u00a0: c\u2019est la v\u00e9ritable chute de ce roman.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Oui je t\u2019ai tromp\u00e9\u00a0; j\u2019ai s\u00e9duit tes eunuques\u00a0; je me suis jou\u00e9e de ta jalousie et j\u2019ai su de ton affreux s\u00e9rail faire un lieu de d\u00e9lices et de plaisirs. Je vais mourir\u00a0; le poison va couler dans mes veines\u00a0: car que ferais-je ici, puisque le seul homme qui me retenait \u00e0 la vie n\u2019est plus\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Seul d\u00e9tail tragique, qui tranche au final sur l\u2019humour satirique des Lettres\u00a0: le s\u00e9rail persan des cinq femmes d\u2019Usbek s\u2019\u00e9tait r\u00e9volt\u00e9 contre la tyrannie du ma\u00eetre\u2026 Roxane sa favorite lui \u00e9crit la 161e lettre et lui apprend son suicide.<\/p><p>Montesquieu appara\u00eet ici comme le d\u00e9fenseur de la condition f\u00e9minine. Il donne la parole <span class=\"caps\">ET<\/span> le pouvoir \u00e0 la femme, lui laisse litt\u00e9ralement le mot de la fin et d\u2019une certaine mani\u00e8re le \u00ab\u00a0beau r\u00f4le\u00a0\u00bb.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0On appr\u00eate le caf\u00e9 de telle mani\u00e8re qu\u2019il donne de l\u2019esprit \u00e0 ceux qui en prennent.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>La R\u00e9gence, le Procope, Gradot, Laurent\u00a0: c\u2019est la grande mode des caf\u00e9s o\u00f9 le caf\u00e9 fait fureur \u2013 on en compte 300 \u00e0 Paris, en 1715. Les clubs, plus ferm\u00e9s, institution typiquement anglaise, s\u00e9duisent la France anglophile jusqu\u2019\u00e0 l\u2019anglomanie. Et les salons se multiplient, \u00e0 Paris et en province, \u00e0 mesure que la cour de Versailles perd son h\u00e9g\u00e9monie\u00a0: d\u2019abord litt\u00e9raires et mondains, puis philosophiques, tous tenus par des femmes (Mme\u00a0de Lambert, Mme\u00a0de Tencin, Mme\u00a0du Deffand, Mme\u00a0Geoffrin, Mlle\u00a0de Lespinasse), lieux de rencontre et de conversation o\u00f9 les id\u00e9es nouvelles circulent et les r\u00e9putations se font et se d\u00e9font.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La fureur de la plupart des Fran\u00e7ais, c\u2019est d\u2019avoir de l\u2019esprit, et la fureur de ceux qui veulent avoir de l\u2019esprit, c\u2019est de faire des livres.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Trait typique du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res et qui ne fera que se renforcer, lui donnant son unit\u00e9 par-del\u00e0 d\u2019extr\u00eames diversit\u00e9s et complexit\u00e9s, contrastes et co<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Paris est peut-\u00eatre la ville du monde la plus sensuelle et o\u00f9 l\u2019on raffine le plus sur les plaisirs\u00a0; mais c\u2019est peut-\u00eatre celle o\u00f9 l\u2019on m\u00e8ne une vie plus dure. Pour qu\u2019un homme vive d\u00e9licieusement, il faut que cent autres travaillent sans rel\u00e2che.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Contraste plus que jamais affich\u00e9, donc choquant pour l\u2019un des premiers philosophes du si\u00e8cle, entre la minorit\u00e9 de privil\u00e9gi\u00e9s et les autres. Rousseau, le moins parisien et le plus pl\u00e9b\u00e9ien des philosophes, \u00e9crira\u00a0: \u00ab\u00a0Une vie dure est plus facile \u00e0 supporter en province que la fortune \u00e0 poursuivre \u00e0 Paris.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019int\u00e9r\u00eat est le plus grand monarque de la terre. Cette ardeur pour le travail, cette passion de s\u2019enrichir, passe de condition en condition, depuis les artisans jusques aux grands.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Ambivalence de cette civilisation d\u2019un c\u00f4t\u00e9 raffin\u00e9e, charmante, luxueuse et philosophante, et de cette soci\u00e9t\u00e9 affairiste o\u00f9 la course \u00e0 l\u2019argent devient la pr\u00e9occupation permanente d\u2019une noblesse descendue dans l\u2019ar\u00e8ne, aussi bien que de la bourgeoisie toujours soucieuse d\u2019ascension sociale\u00a0: \u00ab\u00a0Vous voyez \u00e0 Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu\u2019au jour du jugement, qui travaille sans cesse et court le risque d\u2019accourcir ses jours, pour amasser, dit-il, de quoi vivre.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du n\u00e9ant.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Allusion pr\u00e9cise \u00e0 la faillite du fameux syst\u00e8me de Law qui introduit le cr\u00e9dit\u00a0: Le Syst\u00e8me fait des miracles et permet de tout esp\u00e9rer\u00a0: \u00ab\u00a0Que de valets servis par leurs camarades, et peut-\u00eatre demain par leurs ma\u00eetres\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p><p>Des fortunes colossales naissent en quelques heures et l\u2019on cite des cas incroyables, mais vrais\u00a0: des laquais devenus millionnaires paradent en carrosse, un abb\u00e9 gagne 18\u00a0millions de livres, un gar\u00e7on de cabaret 30, un ramoneur 40, un mendiant 70 et une merci\u00e8re 100. Ces nouveaux riches ach\u00e8tent des ch\u00e2teaux, donnent des f\u00eates, \u00e9pousent des filles nobles\u2026 avant que leur fortune s\u2019\u00e9croule. Trop de sp\u00e9culateurs l\u2019ignorent encore, mais c\u2019est une loi de la Bourse que la baisse suit la hausse. Chaque si\u00e8cle va l\u2019apprendre \u00e0 ses d\u00e9pens, preuve que l\u2019on ne tire pas suffisamment profit des le\u00e7ons de l\u2019histoire. La R\u00e9gence a v\u00e9cu une \u00ab\u00a0premi\u00e8re\u00a0\u00bb historique, presque un cas d\u2019\u00e9cole en 1720.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le pape est le chef des chr\u00e9tiens. C\u2019est une vieille idole que l\u2019on encense par habitude.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>La France chr\u00e9tienne est toujours \u00ab\u00a0la fille a\u00een\u00e9e de l\u2019\u00c9glise\u00a0\u00bb et Montesquieu annonce le Voltaire du Sottisier (posthume)\u00a0: \u00ab\u00a0Le pape est une idole \u00e0 qui on lie les mains et dont on baise les pieds\u00a0\u00bb.<\/p><p>Mais le Persan (anonyme) pousse plus avant la satire\u00a0: \u00ab\u00a0Il \u00e9tait autrefois redoutable aux princes m\u00eames, car il les d\u00e9posait aussi facilement que nos magnifiques sultans d\u00e9posent les rois d\u2019Irimette et de G\u00e9orgie. Mais on ne le craint plus. Il se dit successeur d\u2019un des premiers chr\u00e9tiens, qu\u2019on appelle saint Pierre\u00a0: et c\u2019est certainement une riche succession, car il a des tr\u00e9sors immenses et un grand pays sous sa domination.\u00a0\u00bb<\/p><p>Une pierre dans le jardin d\u2019Eden\u2026 qui existe aussi dans la religion musulmane, avec un sens diff\u00e9rent qui l\u2019assimile au Paradis.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ceux qui mettent au jour quelque proposition nouvelle sont d\u2019abord appel\u00e9s h\u00e9r\u00e9tiques.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Lettres persanes<\/em><\/p><\/blockquote><p>Montesquieu ne sera jamais d\u00e9iste comme Voltaire ni ath\u00e9e comme Diderot. Mais l\u2019auteur des Lettres persanes raisonne comme eux en philosophe et traite de la religion comme il l\u2019entend. Comme Voltaire, il la trouvera politiquement utile dans<em> l\u2019Esprit des lois<\/em> \u2013 ici, il en plaisante en bon Persan.<\/p><p>\u00ab\u00a0Chaque h\u00e9r\u00e9sie a son nom, qui est, pour ceux qui y sont engag\u00e9s, comme le mot de ralliement. Mais n\u2019est h\u00e9r\u00e9tique qui ne veut\u00a0: il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 partager le diff\u00e9rend par la moiti\u00e9, et donner une distinction \u00e0 ceux qui accusent d\u2019h\u00e9r\u00e9sie\u00a0; et, quelle que soit la distinction, intelligible ou non, elle rend un homme blanc comme de la neige, et il peut se faire appeler orthodoxe.\u00a0\u00bb<\/p><p>Du temps de Montesquieu (jeune), on ne plaisante pas avec la religion et les rares critiques des <em>Lettres persanes<\/em> l\u2019attaqueront logiquement sur ce point.<\/p><h4>Critiques<\/h4><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019auteur y suit toujours son plan qui est de para\u00eetre attaquer la religion de Mahomet, tandis que son principal dessein est de d\u00e9crier la religion chr\u00e9tienne. Pour entrer dans les vues de l\u2019auteur, il faut prendre l\u2019inverse de tout ce qu\u2019il dit dans cette lettre\u202f\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Jean-Baptiste <span class=\"caps\">GAULTIER<\/span>, (1685-1755). <em>Les Lettres persanes convaincues d\u2019impi\u00e9t\u00e9<\/em> (1751)<\/p><\/blockquote><p>Les critiques \u00ab\u00a0contre\u00a0\u00bb les <em>Lettres persanes<\/em> sont rares. C\u2019est un abb\u00e9 qui s\u2019exprime et l\u2019abb\u00e9 du Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res pr\u00eache pour son saint, dans une France qui est toujours la \u00ab\u00a0fille a\u00een\u00e9e de l\u2019\u00c9glise\u00a0\u00bb.<\/p><p>De l\u00e0 \u00e0 voir en Montesquieu un pr\u00e9r\u00e9volutionnaire\u2026 \u00ab\u00a0Il ne faut pas beaucoup de p\u00e9n\u00e9tration pour apercevoir que les proph\u00e8tes et les ap\u00f4tres sont le v\u00e9ritable objet que l\u2019auteur a ici en vue. Il feint d\u2019en vouloir \u00e0 Mahomet, \u00e0 Hali, et \u00e0 l\u2019Alcoran. C\u2019est St. Paul, les Proph\u00e8tes, et les Livres saints qu\u2019il attaque. Il cache si peu son jeu qu\u2019il affecte de rapporter les termes dont saint Paul se sert pour d\u00e9crire son ravissement au troisi\u00e8me ciel.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Au milieu des hardiesses et des irr\u00e9v\u00e9rences des <em>Lettres Persanes<\/em>, un esprit de prudence se laisse entrevoir par la plume d\u2019Usbek.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Charles-Augustin <span class=\"caps\">SAINTE<\/span>\u2013<span class=\"caps\">BEUVE<\/span> (1804-1869), Les Lumi\u00e8res et les salons, <em>Causeries du lundi<\/em>, t. <span class=\"caps\">VII<\/span><\/p><\/blockquote><p>Le plus grand (et redout\u00e9) critique du <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle est naturellement plus subtil dans son analyse d\u2019un auteur pour lequel il s\u2019est pris de passion\u2026 sans approuver pour autant ses id\u00e9es.<\/p><p>\u00ab\u00a0En agitant si bien les questions et en les per\u00e7ant quelquefois \u00e0 jour, Usbek (et c\u2019est une contradiction peut-\u00eatre \u00e0 laquelle n\u2019a pas \u00e9chapp\u00e9 Montesquieu) veut continuer de rester fid\u00e8le aux lois de son pays, de sa religion. Il est vrai, dit-il, que par une bizarrerie qui vient plut\u00f4t de la nature que de l\u2019esprit des hommes, il est quelquefois n\u00e9cessaire de changer certaines lois\u00a0; mais le cas est rare\u00a0; et lorsqu\u2019il arrive, il n\u2019y faut toucher que d\u2019une main tremblante. Cet esprit qui a dict\u00e9 les <em>Lettres Persanes<\/em> ne poussera jamais les choses \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 des r\u00e9formes et des r\u00e9volutions populaires.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Entrer chez les gens pour d\u00e9concerter leurs id\u00e9es, leur faire la surprise d\u2019\u00eatre surpris de ce qu\u2019ils font, de ce qu\u2019ils pensent, et qu\u2019ils n\u2019ont jamais con\u00e7u diff\u00e9rent, c\u2019est, au moyen de l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 feinte ou r\u00e9elle, donner \u00e0 ressentir toute la relativit\u00e9 d\u2019une civilisation, d\u2019une confiance habituelle dans l\u2019ordre \u00e9tabli.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Paul <span class=\"caps\">VAL\u00c9RY<\/span> (1871-1945 ), Vari\u00e9t\u00e9s <span class=\"caps\">II<\/span>, Pr\u00e9face aux Lettres persanes<\/p><\/blockquote><p>L\u2019extr\u00eame lucidit\u00e9 de l\u2019intellectuel philosophe le plus honor\u00e9 de son temps ne peut qu\u2019appr\u00e9cier en fin connaisseur l\u2019esprit de distanciation qui donne toute sa valeur aux Lettres persanes. Laissons-lui le mot de la fin.<\/p><h4><em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em> (ou <em>Grandeur et d\u00e9cadence de l\u2019empire romain<\/em>) (1734)<\/h4><p>La \u00ab\u00a0grandeur des Romains\u00a0\u00bb (chapitre 1 \u00e0 8) commence au <span class=\"caps\">III<\/span>e si\u00e8cle av. <span class=\"caps\">JC<\/span> par la conqu\u00eate de l\u2019Italie et se prolonge jusqu\u2019au Ier s. av <span class=\"caps\">JC<\/span> avec la conqu\u00eate de la Gaule. Elle s\u2019explique par trois atouts\u00a0conjugu\u00e9s\u00a0: excellence de leurs institutions militaires\u00a0et de leurs g\u00e9n\u00e9raux (C\u00e9sar)\u00a0; habilet\u00e9 et continuit\u00e9 de leur politique ext\u00e9rieure orient\u00e9e vers la conqu\u00eate (jusqu\u2019\u00e0 la Guerre des Gaules)\u00a0; constitution r\u00e9publicaine qui, au milieu des luttes entre patriciens et pl\u00e9b\u00e9iens, maintient la libert\u00e9, autrement dit l\u2019esprit civique et le patriotisme.<\/p><p>Mais <strong>\u00ab\u00a0Rome devait p\u00e9rir de sa grandeur m\u00eame\u00a0\u00bb<\/strong>\u00a0: grandeur de la ville, grandeur de l\u2019empire (chapitre 9). Les m\u0153urs des Romains se corrompent. La R\u00e9publique, d\u00e9fendue par de grandes voix (dont Cic\u00e9ron), est d\u00e9chir\u00e9e par les guerres civiles pour le pouvoir (C\u00e9sar contre Pomp\u00e9e, puis Octave contre Marc-Antoine), dans un contexte d\u2019in\u00e9galit\u00e9 des droits entre les Romains et les autres Italiens, entre la pl\u00e8be et l\u2019aristocratie. La R\u00e9publique c\u00e8de la place \u00e0 l\u2019Empire, Octave \u00e9tant titr\u00e9 \u00ab\u00a0Auguste\u00a0\u00bb par le S\u00e9nat romain en 27 av. J.-C. (chapitre 10 \u00e0 13).\u00a0<\/p><p>S\u2019ensuit \u00ab\u00a0la d\u00e9cadence\u00a0\u00bb progressive, la scission entre l\u2019Orient et l\u2019Occident, le despotisme de N\u00e9ron, Tib\u00e8re et Caligula, les rois d\u00e9test\u00e9s, souvent assassin\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 la ruine de l\u2019Empire romain d\u2019Occident, les \u00ab\u00a0grandes invasions\u00a0\u00bb barbares (Attila) et l\u2019abdication de Romulus-Augustule en 476. Le Moyen \u00c2ge d\u00e9bute en Europe avec Clovis, premier roi des Francs. <span class=\"caps\">L\u2019E<\/span>mpire d\u2019Orient se maintient jusqu\u2019en 1453\u00a0: chute de Constantinople aux mains des Turcs ottomans (chapitre 14 \u00e0 23).<\/p><p>Partant du destin de Rome, Montesquieu pose les bases de l\u2019histoire philosophique. Il discerne des lois qui r\u00e9gissent le sort des \u00c9tats et annonce le principe fondamental de <em>l\u2019Esprit des lois\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas la Fortune [le hasard] qui domine le monde\u2026 Il y a des causes g\u00e9n\u00e9rales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l\u2019\u00e9l\u00e8vent, la maintiennent ou la pr\u00e9cipitent.\u00a0\u00bb (chapitre 8)<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Voici, en un mot, l\u2019histoire des Romains. Ils vainquirent tous les peuples par leurs maximes, mais lorsqu\u2019ils y furent parvenus, leur r\u00e9publique ne put subsister\u00a0; il fallut changer de gouvernement\u00a0: et des maximes contraires aux premi\u00e8res, employ\u00e9es dans ce gouvernement nouveau, firent tomber leur grandeur.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"6\" class=\"cit-num\">6<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>Familier de l\u2019histoire romaine comme toute l\u2019\u00e9lite cultiv\u00e9e de son temps, Montesquieu va l\u2019exposer avec autant de clart\u00e9 que d\u2019\u00e9l\u00e9gance. L\u2019\u0153uvre pr\u00e9sente un double int\u00e9r\u00eat, historique et philosophique. Une des constantes de cette somme de travail (documentation et r\u00e9flexion), c\u2019est son int\u00e9r\u00eat pour les institutions qui l\u2019emportent sur les personnages, lesquels comptent plus que les faits.<\/p><p>Restent que la chronologie donne logiquement le plan de son \u00ab\u00a0histoire des Romains\u00a0\u00bb.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Apr\u00e8s l\u2019abaissement des Carthaginois, Rome n\u2019eut presque plus que de petites guerres et de grandes victoires, au lieu qu\u2019auparavant elle avait eu de petites victoires et de grandes guerres.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>\u00ab\u00a0Il faut d\u00e9truire Carthage\u00a0\u00bb<em> \u00ab\u00a0Delenda Carthago\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><p>L\u2019obsession du Romain Caton r\u00e9sonne encore \u00e0 travers les si\u00e8cles, et avec elle le fracas du plus fameux duel de l\u2019histoire antique\u00a0: l\u2019affrontement qui opposa Rome \u00e0 Carthage au cours des trois Guerres puniques, rivalit\u00e9 entre ces deux empires pour le contr\u00f4le de la M\u00e9diterran\u00e9e.<\/p><p>Hannibal (ou Annibal) franchit les Alpes avec ses \u00e9l\u00e9phants pour d\u00e9fier Rome\u00a0: \u00ab\u00a0Tout ce que peut faire un grand homme d\u2019\u00c9tat et un grand capitaine, Annibal le fit pour sauver sa patrie. N\u2019ayant pu porter Scipion \u00e0 la paix, il donna une bataille o\u00f9 la Fortune sembla prendre plaisir \u00e0 confondre son habilet\u00e9, son exp\u00e9rience et son bon sens\u00a0\u00bb juge Montesquieu dans ses <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur d\u00e9cadence.<\/em><\/p><p>Tite-Live l\u2019a \u00e9crit\u00a0dans son<em> Histoire romaine<\/em> (inachev\u00e9e, avec 142 livres des origines de Rome jusqu\u2019\u00e0 la mort de Drusus, fr\u00e8re de Tib\u00e8re, en 9 avant J.-C. \u00ab\u00a0Cette lutte des deux cit\u00e9s les plus riches du monde tenait en suspens tous les rois et tous les peuples.\u00a0\u00bb \u00c0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne, on peut comparer avec la \u00ab\u00a0Guerre de Cent ans\u00a0\u00bb qui opposa la France \u00e0 l\u2019Angleterre \u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge.<\/p><p>Parvenue \u00e0 son terme, cette grande guerre de l\u2019Antiquit\u00e9 s\u2019acheva par la destruction totale de Carthage.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les conqu\u00eates sont ais\u00e9es \u00e0 faire, parce qu\u2019on les fait avec toutes ses forces\u00a0; elles sont difficiles \u00e0 conserver, parce qu\u2019on ne les d\u00e9fend qu\u2019avec une partie de ses forces.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>Montesquieu tire naturellement la le\u00e7on de ce choc des Titans antiques.<\/p><p>\u00ab\u00a0Rome fut un prodige de constance\u2026 Ce n\u2019est pas ordinairement la perte r\u00e9elle que l\u2019on fait dans une bataille (c\u2019est-\u00e0-dire celle de quelques milliers d\u2019hommes) qui est funeste \u00e0 un \u00c9tat, mais la perte imaginaire et le d\u00e9couragement, qui le prive des forces m\u00eames que la fortune lui avait laiss\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/p><p>Il rend surtout hommage \u00e0 la force des institutions (romaines), toujours plus d\u00e9terminantes que les hommes. Il fait notamment allusion \u00e0 la pire d\u00e9faite des Romains \u00e0 la fin de la Deuxi\u00e8me guerre punique\u00a0: \u00ab\u00a0Rome fut sauv\u00e9e par la force de son institution. Apr\u00e8s la bataille de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes m\u00eames de verser des larmes\u00a0; le S\u00e9nat refusa de racheter les prisonniers et envoya les mis\u00e9rables restes de l\u2019arm\u00e9e faire la guerre en Sicile, sans r\u00e9compense ni aucun honneur militaire, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019Annibal f\u00fbt chass\u00e9 d\u2019Italie.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Un empire fond\u00e9 par les armes a besoin de se soutenir par les armes.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>Autre le\u00e7on implacable de l\u2019Histoire \u2013 parfaitement illustr\u00e9e par les Romains de l\u2019Antiquit\u00e9, peuple guerrier par excellence.<\/p><p>\u00ab\u00a0Les Romains parvinrent \u00e0 commander \u00e0 tous les peuples, non seulement par l\u2019art de la guerre, mais aussi par leur prudence, leur sagesse, leur constance, leur amour pour la gloire et pour la patrie. Lorsque, sous les Empereurs, toutes ces vertus s\u2019\u00e9vanouirent, l\u2019art militaire leur resta, avec lequel, malgr\u00e9 la faiblesse de la tyrannie de leurs princes, ils conserv\u00e8rent ce qu\u2019ils avaient acquis. Mais, lorsque la corruption se mit dans la milice m\u00eame, ils devinrent la proie de tous les peuples.<\/p><p>Mais, comme, lorsqu\u2019un \u00c9tat est dans le trouble, on n\u2019imagine pas comment il peut en sortir, de m\u00eame, lorsqu\u2019il est en paix et qu\u2019on respecte sa puissance, il ne vient point dans l\u2019esprit comment cela peut changer\u00a0; il n\u00e9glige donc la milice, dont il croit n\u2019avoir rien \u00e0 esp\u00e9rer et tout \u00e0 craindre, et souvent m\u00eame il cherche \u00e0 l\u2019affaiblir.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Un gouvernement libre, c\u2019est-\u00e0-dire toujours agit\u00e9, ne saurait se maintenir s\u2019il n\u2019est pas, par ses propres lois, capable de correction.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>Rappelons que Montesquieu s\u2019int\u00e9resse aux individus plus qu\u2019aux faits, mais privil\u00e9gie plus que tout les institutions.<\/p><p>Il donne en exemple le syst\u00e8me anglais qui fascinera les philosophes des Lumi\u00e8res, notamment Voltaire.<\/p><p>Si le \u00ab\u00a0gouvernement d\u2019Angleterre\u00a0\u00bb est \u00ab\u00a0sage\u00a0\u00bb, c\u2019est parce qu\u2019il y a \u00ab\u00a0un corps qui l\u2019examine continuellement, et qui s\u2019examine continuellement lui-m\u00eame, et telles sont ses erreurs qu\u2019elles ne sont jamais longues, et que, par l\u2019esprit d\u2019attention qu\u2019elles donnent \u00e0 la Nation, elles sont souvent utiles\u00a0\u00bb.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0La tyrannie d\u2019un prince ne met pas un \u00c9tat plus pr\u00e8s de sa ruine que l\u2019indiff\u00e9rence pour le bien commun n\u2019y met une r\u00e9publique.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>La logique du philosophe est implacable\u00a0comme l\u2019Histoire dont il rend compte et sa \u00ab\u00a0moralit\u00e9\u00a0\u00bb vaut aussi pour le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res comme pour notre actualit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019avantage d\u2019un \u00c9tat libre est qu\u2019il n\u2019y a point de favoris. Mais, quand cela n\u2019est pas, et qu\u2019au lieu des amis et des parents du prince il faut faire la fortune des amis et des parents de tous ceux qui ont part au gouvernement, tout est perdu\u00a0; les lois sont \u00e9lud\u00e9es plus dangereusement qu\u2019elles ne sont viol\u00e9es par un prince, qui, \u00e9tant toujours le plus grand citoyen de l\u2019\u00c9tat, a le plus d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 sa conservation.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il vaut mieux courir le risque de faire une guerre malheureuse que de donner de l\u2019argent pour avoir la paix.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>La question de la guerre (ou de la paix) est une constante de l\u2019Histoire, quelles que soient les institutions et les hommes.<\/p><p>Une fois le principe \u00e9nonc\u00e9, suivent les attendus dans une logique sans faille \u2026 \u00ab\u00a0Car on respecte toujours un prince lorsqu\u2019on sait qu\u2019on ne le vaincra qu\u2019apr\u00e8s une longue r\u00e9sistance\u2026 Quelquefois la l\u00e2chet\u00e9 des Empereurs, souvent la faiblesse de l\u2019Empire, firent que l\u2019on chercha \u00e0 apaiser par de l\u2019argent les peuples qui mena\u00e7aient d\u2019envahir. Mais la paix ne peut point s\u2019acheter, parce que celui qui l\u2019a vendue n\u2019en est que plus en \u00e9tat de la faire acheter encore.\u00a0\u00bb<\/p><p>Le d\u00e9terminisme socio-\u00e9conomique, politique et socio-culturel joue clairement dans le d\u00e9clin de l\u2019empire romain, v\u00e9ritable laboratoire de l\u2019Histoire.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Si C\u00e9sar et Pomp\u00e9e avaient pens\u00e9 comme Caton, d\u2019autres auraient pens\u00e9 comme firent C\u00e9sar et Pomp\u00e9e et la R\u00e9publique, destin\u00e9e \u00e0 p\u00e9rir, aurait \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9e au pr\u00e9cipice par une autre main.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>Rappelons que les institutions comptent toujours plus que les hommes pour faire l\u2019Histoire. Cela n\u2019emp\u00eache pas Montesquieu de donner son avis sur les grands hommes en question.<\/p><p>Caton le Jeune est l\u2019arri\u00e8re-petit-fils de Caton l\u2019Ancien, militaire dans la deuxi\u00e8me Guerre punique contre les Carthaginois devenu \u00ab\u00a0Caton le censeur\u00a0\u00bb d\u00e9fendant les traditions romaines en conservateur. Bon sang ne saurait mentir, il incarne la r\u00e9sistance qui s\u2019oppose aux ambitions de C\u00e9sar, tout en se d\u00e9fiant de Pomp\u00e9e. Il finira par se suicider pour ne pas \u00ab\u00a0survivre \u00e0 la libert\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p><p>Quant au grand homme de l\u2019\u00e9poque, vainqueur contre les Gaulois et contre tous les opposant \u00e0 son irr\u00e9sistible ascension politique\u00a0: \u00ab\u00a0C\u00e9sar pardonna \u00e0 tout le monde\u00a0; mais il me semble que la mod\u00e9ration que l\u2019on montre apr\u00e8s qu\u2019on a tout usurp\u00e9, ne m\u00e9rite pas de grandes louanges.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0C\u00e9sar employa contre lui (Pomp\u00e9e) les forces qu\u2019il lui avait donn\u00e9es, et ses artifices m\u00eame\u00a0; il troubla la ville par ses \u00e9missaires et se rendit ma\u00eetre des \u00e9lections\u00a0: consuls, pr\u00eateurs, tribuns, furent achet\u00e9s au prix qu\u2019ils mirent eux-m\u00eames.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>Dans l\u2019histoire de France, C\u00e9sar reste surtout comme le g\u00e9n\u00e9ral vainqueur de notre premier h\u00e9ros national, Vercing\u00e9torix, vaincu apr\u00e8s le si\u00e8ge d\u2019Al\u00e9sia (septembre 52 av. J.-C.) qui met fin \u00e0 la guerre des Gaules et de la conqu\u00eate romaine. C\u00e9sar jouit d\u2019une immense popularit\u00e9\u00a0: grand g\u00e9n\u00e9ral, brillant orateur, fin strat\u00e8ge, historien c\u00e9l\u00e8bre (auteur de la<em> Guerre des Gaules<\/em>), accessoirement s\u00e9ducteur de Cl\u00e9op\u00e2tre, bient\u00f4t r\u00e9formateur des institutions romaines.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0On parle beaucoup de la fortune (chance) de C\u00e9sar. Mais cet homme extraordinaire avait tant de grandes qualit\u00e9s, sans pas un d\u00e9faut, quoiqu\u2019il e\u00fbt bien des vices, qu\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 bien difficile que, quelque arm\u00e9e qu\u2019il e\u00fbt command\u00e9e, il n\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 vainqueur\u00a0; et qu\u2019en quelque r\u00e9publique qu\u2019il f\u00fbt n\u00e9, il ne l\u2019e\u00fbt gouvern\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>Son ambition politique l\u2019a conduit \u00e0 sa chute. C\u00e9sar a d\u00e9fi\u00e9 les lois de la R\u00e9publique romaine en traversant le Rubicon avec son arm\u00e9e pour marcher sur Rome, provoquant une guerre civile. Apr\u00e8s avoir vaincu ses rivaux, parmi lesquels Pomp\u00e9e son ex-alli\u00e9, il est devenu le dictateur de Rome.<\/p><p>Ador\u00e9 du peuple, consul et proconsul cumulant tous les pouvoirs\u00a0: \u00ab\u00a0(C\u00e9sar) se rendit ma\u00eetre des \u00e9lections\u00a0: consuls, pr\u00eateurs, tribuns furent achet\u00e9s au prix qu\u2019ils mirent eux-m\u00eames\u00a0\u00bb \u00e9crit Montesquieu. C\u00e9sar se fait finalement nommer \u00ab\u00a0imperator\u00a0\u00bb par le S\u00e9nat, bient\u00f4t \u00ab\u00a0dictateur perp\u00e9tuel\u00a0\u00bb.<\/p><p>Mais il ne fut jamais empereur. Contre son pouvoir d\u00e9sormais sans limite, les conjur\u00e9s s\u2019organisent. Il est assassin\u00e9 aux ides de mars, en 44 av. J.-C. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de guerres civiles, le titre d\u2019empereur revint \u00e0 son fils adoptif Octave, jeune patricien nomm\u00e9 Auguste en 31 av. J.-C. Victoire posthume de C\u00e9sar\u00a0?<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il n\u2019y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l\u2019on exerce \u00e0 l\u2019ombre des lois et avec les couleurs de la justice.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>Montesquieu parle de Tib\u00e8re qui succ\u00e8de \u00e0 Auguste (premier empereur romain) et va r\u00e9gner pr\u00e8s de 23 ans (de 14 \u00e0 37). Il fait souvent figure de monstre dans la tradition litt\u00e9raire et divise encore les historiens. C\u2019est un personnage complexe et renferm\u00e9\u00a0: sa longue vie fut remplie d\u2019obligations, de \u00ab\u00a0travaux et de peines\u00a0\u00bb, avec une enfance pass\u00e9e dans les alarmes, une \u00e9prouvante carri\u00e8re militaire, un h\u00e9ritage \u00e0 assumer, celui d\u2019Auguste avec toutes ses ambig\u00fcit\u00e9s, dans une soci\u00e9t\u00e9 romaine accapar\u00e9e par les intrigues et d\u00e9j\u00e0 domin\u00e9e par la puissance de l\u2019arm\u00e9e.<\/p><p>Montesquieu le condamne pourtant sans circonstances att\u00e9nuantes\u00a0: \u00ab\u00a0<span class=\"caps\">II<\/span> y avait une loi de majest\u00e9 contre ceux qui commettaient quelque attentat contre le peuple romain. Tib\u00e8re se saisit de cette loi et l\u2019appliqua, non pas aux cas pour lesquels elle avait \u00e9t\u00e9 faite, mais \u00e0 tout ce qui put servir sa haine ou ses d\u00e9fiances. Ce n\u2019\u00e9taient pas seulement les actions qui tombaient dans le cas de cette loi, mais des paroles, des signes et des pens\u00e9es m\u00eame\u2026 Et, comme il n\u2019est jamais arriv\u00e9 qu\u2019un tyran ait manqu\u00e9 d\u2019instruments de sa tyrannie, Tib\u00e8re trouva toujours des juges pr\u00eats \u00e0 condamner autant de gens qu\u2019il en put soup\u00e7onner. (Le S\u00e9nat) tomba dans un \u00e9tat de bassesse qui ne peut s\u2019exprimer\u00a0: les s\u00e9nateurs allaient au-devant de la servitude, les plus illustres d\u2019entre eux faisaient le m\u00e9tier de d\u00e9lateurs.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Rome devait p\u00e9rir par sa grandeur m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755)<\/p><\/blockquote><p>Morale de l\u2019Histoire. Cette r\u00e9flexion philosophique de Montesquieu sur l\u2019histoire romaine \u00e9voque la Rome antique, ses forces politiques, ses abus et les causes de sa chute.<\/p><p>La clart\u00e9 des arguments, la force de l\u2019\u0153uvre inspireront beaucoup d\u2019autres \u00e9crits\u2026 dont le chef d\u2019\u0153uvre \u00e0 venir sign\u00e9 Montesquieu, <em>De l\u2019Esprit des lois.<\/em><\/p><p>Le texte est \u00e9galement important du point de vue historiographique. Il contribuera \u00e0 structurer la chronologie en grandes p\u00e9riodes\u00a0: Antiquit\u00e9, Moyen \u00c2ge, Renaissance et d\u00e9but des temps modernes.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas la Fortune [le hasard] qui domine le monde\u2026 Il y a des causes g\u00e9n\u00e9rales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l\u2019\u00e9l\u00e8vent, la maintiennent ou la pr\u00e9cipitent.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des romains et de leur d\u00e9cadence<\/em><\/p><\/blockquote><p>Citation capitale qui tire la morale des <em>Consid\u00e9rations<\/em> et annonce <em>l\u2019Esprit des lois,<\/em> l\u2019\u0153uvre majeure de l\u2019auteur. Nul besoin de l\u2019expliquer, il suffit comme souvent de la replacer dans son contexte\u00a0:<\/p><p>\u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas la Fortune qui domine le monde. On peut le demander aux Romains, qui eurent une suite continuelle de prosp\u00e9rit\u00e9s quand ils se gouvern\u00e8rent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers lorsqu\u2019ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes g\u00e9n\u00e9rales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l\u2019\u00e9l\u00e8vent, la maintiennent, ou la pr\u00e9cipitent\u00a0; tous les accidents sont soumis \u00e0 ces causes, et, si le hasard d\u2019une bataille, c\u2019est-\u00e0-dire une cause particuli\u00e8re, a ruin\u00e9 un \u00c9tat, il y avait une cause g\u00e9n\u00e9rale qui faisait que cet \u00c9tat devait p\u00e9rir par une seule bataille. En un mot, l\u2019allure principale entra\u00eene avec elle tous les accidents particuliers.\u00a0\u00bb<\/p><h4>Critiques<\/h4><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il trouve les causes de la grandeur des Romains dans l\u2019amour de la libert\u00e9, du travail, et de la patrie, qu\u2019on leur inspirait d\u00e8s l\u2019enfance\u00a0; dans la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de la discipline militaire\u00a0; dans ces dissensions intestines qui donnaient du ressort aux esprits, et qui cessaient tout \u00e0 coup \u00e0 la vue de l\u2019ennemi dans cette constance apr\u00e8s le malheur, qui ne d\u00e9sesp\u00e9rait jamais de la r\u00e9publique\u00a0; dans le principe o\u00f9 ils furent toujours de ne faire jamais la paix qu\u2019apr\u00e8s des victoires\u00a0; dans l\u2019honneur du triomphe, sujet d\u2019\u00e9mulation pour les g\u00e9n\u00e9raux\u00a0; dans la protection qu\u2019ils accordaient aux peuples r\u00e9volt\u00e9s contre leurs rois\u00a0; dans l\u2019excellente politique de laisser aux vaincus leurs dieux et leurs coutumes\u00a0; dans celle de n\u2019avoir jamais deux puissants ennemis sur les bras, et de tout souffrir de l\u2019un jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils eussent an\u00e9anti l\u2019autre.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">D\u2019<span class=\"caps\">ALEMBERT<\/span> (1717-1783), \u00ab\u00a0\u00c9loge de Monsieur le Pr\u00e9sident de Montesquieu\u00a0\u00bb en t\u00eate du cinqui\u00e8me volume de <em><span class=\"caps\">L\u2019E<\/span>ncyclop\u00e9die<\/em><\/p><\/blockquote><p>Rappelons le constat de Montesquieu\u00a0: \u00ab\u00a0Les empires, ainsi que les hommes, doivent cro\u00eetre, d\u00e9p\u00e9rir et s\u2019\u00e9teindre; mais cette r\u00e9volution n\u00e9cessaire a souvent des causes cach\u00e9es que la nuit des temps nous d\u00e9robe et que le myst\u00e8re ou leur petitesse apparente a m\u00eame quelquefois voil\u00e9es aux yeux des contemporains; rien ne ressemble plus sur ce point \u00e0 l\u2019histoire moderne que l\u2019histoire ancienne.\u00a0\u00bb Et d\u2019Alembert approuve philosophiquement le choix de Montesquieu. \u00ab\u00a0Les causes de la grandeur romaine se trouvent donc dans l\u2019histoire, et c\u2019est au philosophe \u00e0 les y d\u00e9couvrir.\u00a0\u00bb Mission accomplie par le premier philosophe des Lumi\u00e8res.<\/p><p>\u00ab\u00a0Bien des causes expliquent son succ\u00e8s\u00a0: le sujet\u00a0; c\u2019est l\u2019histoire de ces Romains qui ont marqu\u00e9 le monde entier de leur empreinte\u00a0; la forme, qui permet de saisir en raccourci la longue histoire de l\u2019enfance, de l\u2019\u00e2ge m\u00fbr, de la vieillesse et de la mort de ce peuple puissant qui durant tant de si\u00e8cles occupa l\u2019univers de sa gloire et de ses malheurs\u00a0; le style, form\u00e9 sur les classiques latins\u00a0; la vivacit\u00e9 et la profondeur des r\u00e9flexions qui, en quelques mots, r\u00e9sument des volumes entiers. C\u2019est un de ces chefs-d\u2019\u0153uvre litt\u00e9raires qui sont l\u2019honneur d\u2019un si\u00e8cle et d\u2019un pays.\u00a0\u00bb \u00c9douard Laboulaye, contribution \u00e0 la Pr\u00e9face, \u00e9ditions Garnier (1876).<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ses <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur d\u00e9cadence<\/em> (1734) sont rest\u00e9es le plus classique et le plus parfait de ses ouvrages, le seul m\u00eame qui nous paraisse aujourd\u2019hui sorti tout d\u2019un jet comme une statue.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Charles-Augustin <span class=\"caps\">SAINTE<\/span>\u2013<span class=\"caps\">BEUVE<\/span> (1804-1869), Les Lumi\u00e8res et les salons,<em> Causeries du lundi,<\/em> t. <span class=\"caps\">VII<\/span><\/p><\/blockquote><p>Le plus grand critique du si\u00e8cle suivant se pla\u00eet \u00e0 saluer la forme si parfaitement adapt\u00e9e au fond\u00a0: \u00ab\u00a0Montesquieu s\u2019avance d\u2019un pied ferme, par une suite de r\u00e9flexions serr\u00e9es et vives et dont l\u2019ensemble a l\u2019air grand\u00a0; il a le trait prompt, court et qui porte haut. Cette fa\u00e7on de voir et de dire \u00e9tait faite pour s\u2019appliquer merveilleusement aux Romains. Pour la forme, on aurait \u00e0 rapprocher du discours historique de Montesquieu le discours m\u00eame de Bossuet.\u00a0\u00bb<\/p><p>L\u2019\u0153uvre est plusieurs fois r\u00e9\u00e9dit\u00e9e, surtout \u00e0 la fin du <span class=\"caps\">XIX<\/span>e, si\u00e8cle o\u00f9 na\u00eet la science historique.<\/p><p>\u00ab\u00a0Dans ce volume de quelque 200 pages, Montesquieu r\u00e9sume l\u2019histoire politique du plus grand peuple de l\u2019antiquit\u00e9. Le premier, il nous a montr\u00e9 les Romains arrivant \u00e0 l\u2019empire de l\u2019univers par l\u2019\u00e9galit\u00e9 qui se trouve au berceau de leur histoire\u00a0; par l\u2019amour de la patrie et de la libert\u00e9\u00a0; par la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de la discipline militaire\u00a0; par cette force d\u2019\u00e2me qui, dans le malheur, ne d\u00e9sesp\u00e9ra jamais de la R\u00e9publique\u00a0; par le principe de ne jamais faire la paix qu\u2019apr\u00e8s des victoires\u00a0; par le soin de s\u2019approprier ce qu\u2019ils trouvaient de bon chez les peuples \u00e9trangers\u00a0; par cette politique habile qui laissait aux vaincus leurs dieux et leurs coutumes, qui \u00e9vitait d\u2019avoir deux puissants ennemis sur les bras, et qui souffrait tout de l\u2019un jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils eussent an\u00e9anti l\u2019autre.<\/p><p>Les causes de la d\u00e9cadence et de la chute de Rome sont\u00a0: l\u2019agrandissement m\u00eame de l\u2019\u00c9tat qui changea en guerres civiles les tumultes populaires\u00a0; les guerres \u00e9loign\u00e9es qui, for\u00e7ant les citoyens \u00e0 une longue absence, leur faisaient perdre insensiblement l\u2019esprit r\u00e9publicain\u00a0; le droit de bourgeoisie accord\u00e9 \u00e0 une foule de peuples\u00a0; la corruption introduite par le luxe de l\u2019Asie\u00a0; les proscriptions de Sylla, qui avilirent l\u2019esprit de la nation et la pr\u00e9par\u00e8rent \u00e0 l\u2019esclavage\u00a0; la longue suite de mauvais princes assis sur le tr\u00f4ne imp\u00e9rial\u00a0; enfin le partage de l\u2019empire, qui p\u00e9rit d\u2019abord en Occident par l\u2019invasion des barbares germains et qui, apr\u00e8s avoir langui dix si\u00e8cles en Orient, se vit r\u00e9duit aux faubourgs de Constantinople.\u00a0\u00bb Daniel Bonnefon.<em> Les \u00c9crivains c\u00e9l\u00e8bres de la France, ou<\/em> <em>Histoire de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise depuis l\u2019origine de la langue jusqu\u2019au <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle<\/em> (7e \u00e9d.), 1895.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00a0\u00ab\u00a0Ce livre est l\u2019\u0153uvre la plus compl\u00e8te du grand \u00e9crivain. Chaque page est un mod\u00e8le de raison et de logique, un monument du grand art de composer et d\u2019\u00e9crire. Le style est m\u00e2le, nerveux et concis. On peut regretter que l\u2019id\u00e9e de la Providence soit absente de ces Consid\u00e9rations.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Daniel <span class=\"caps\">BONNEFON<\/span> (1832-1898), <em>Les \u00c9crivains c\u00e9l\u00e8bres de la France, ou Histoire de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise depuis l\u2019origine de la langue jusqu\u2019au <span class=\"caps\">XIX<\/span>e si\u00e8cle<\/em> (1895)<\/p><\/blockquote><p>Seul d\u00e9faut mentionn\u00e9 \u00e0 la fin d\u2019un superbe <span class=\"caps\">CR<\/span> de lecture. Faut-il pr\u00e9ciser que cette derni\u00e8re ligne semble superflue\u00a0? La raison est sans doute \u00e0 chercher dans le <span class=\"caps\">CV<\/span> de son auteur.<\/p><p>Pasteur r\u00e9form\u00e9 dans le Gard, docteur en th\u00e9ologie et secr\u00e9taire de la \u00ab\u00a0Revue d\u2019histoire litt\u00e9raire de la France\u00a0\u00bb, il fut lui-m\u00eame auteur d\u2019ouvrages historiographiques.<\/p><p>Laissant le mot de la fin \u00e0 Sainte-Beuve dont l\u2019\u00e9vidente partialit\u00e9 allait de pair avec un g\u00e9nie critique incontestable.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0En parlant des Romains, la langue de Montesquieu s\u2019est fait comme latine et elle a un caract\u00e8re de concision ferme qui la rapproche de la langue de Tacite ou de Salluste. Il excelle \u00e0 retremper les expressions et \u00e0 leur redonner toute leur force primitive, ce qui permet \u00e0 son style d\u2019\u00eatre court, fort et d\u2019avoir l\u2019air simple.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Charles-Augustin <span class=\"caps\">SAINTE<\/span>\u2013<span class=\"caps\">BEUVE<\/span> (1804-1869), Les Lumi\u00e8res et les salons,<em> Causeries du lundi,<\/em> t. <span class=\"caps\">VII<\/span><\/p><\/blockquote><p>La derni\u00e8re r\u00e9\u00e9dition des <em>Consid\u00e9rations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur d\u00e9cadence<\/em>, jointe aux R\u00e9flexions sur la monarchie universelle du m\u00eame auteur dans la collection Folio classique (2008) r\u00e9sume l\u2019apport de notre premier philosophe des Lumi\u00e8res\u00a0:<\/p><p>\u00ab\u00a0Aux antipodes d\u2019une fresque pittoresque retra\u00e7ant l\u2019histoire tumultueuse de l\u2019Empire romain sur le th\u00e8me de la grandeur et de la d\u00e9cadence, ces <em>Consid\u00e9rations<\/em> et ces <em>R\u00e9flexions<\/em> sont bien plut\u00f4t deux textes de r\u00e9flexion politique\u00a0: Montesquieu, par une argumentation limpide et lapidaire qui fait fi de l\u2019anecdote, d\u00e9gage ici des principes d\u2019analyse historique d\u2019une singuli\u00e8re actualit\u00e9.<\/p><p>En pesant l\u2019influence respective des hommes et des institutions, des m\u0153urs et des techniques, il extrait de l\u2019histoire ce qui est v\u00e9ritablement essentiel, ce qui d\u00e9termine le cours des \u00e9v\u00e9nements\u00a0: sur le monument de l\u2019histoire antique s\u2019\u00e9l\u00e8ve une des premi\u00e8res manifestations de science politique.\u00a0\u00bb<\/p><h4>De l\u2019Esprit des Lois (1748)<\/h4><p>\u00ab\u00a0Cet ouvrage a pour objet les lois, les coutumes et les divers usages de tous les peuples de la terre. On peut dire que le sujet en est immense, puisqu\u2019il embrasse toutes les institutions qui sont re\u00e7ues parmi les hommes\u00a0; puisque l\u2019auteur distingue ces institutions\u00a0; qu\u2019il examine celles qui conviennent le plus \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, et \u00e0 chaque soci\u00e9t\u00e9\u00a0; qu\u2019il en cherche l\u2019origine\u00a0; qu\u2019il en d\u00e9couvre les causes physiques et morales\u00a0; qu\u2019il examine celles qui ont un degr\u00e9 de bont\u00e9 par elles-m\u00eames et celles qui n\u2019en ont aucun\u00a0; que de deux pratiques pernicieuses, il cherche celle qui l\u2019est plus et celle qui l\u2019est moins\u00a0; qu\u2019il y discute celles qui peuvent avoir de bons effets \u00e0 un certain \u00e9gard, et de mauvais dans un autre.\u00a0\u00bb Montesquieu.<\/p><p>L\u2019auteur ajoute qu\u2019\u00ab\u00a0il a cru ses recherches utiles, parce que le bon sens consiste beaucoup \u00e0 conna\u00eetre les nuances des choses.\u00a0\u00bb<\/p><p>Ce travail fait date dans la science politique \u2013 n\u00e9e sous la Renaissance italienne avec Machiavel, approfondie au <span class=\"caps\">XVII<\/span>e si\u00e8cle en Angleterre par John Locke et Thomas Hobbes. Son apport principal est le principe de \u00ab\u00a0la s\u00e9paration des pouvoirs\u00a0\u00bb, indispensable au fonctionnement de la d\u00e9mocratie\u00a0: la fonction l\u00e9gislative au Pouvoir l\u00e9gislatif, la fonction ex\u00e9cutive au Pouvoir ex\u00e9cutif, la fonction judiciaire au Pouvoir judiciaire.<\/p><p>Le reste est \u00e0 (re)d\u00e9couvrir avec Montesquieu. Toutes les citations num\u00e9rot\u00e9es qui suivent sont tir\u00e9es de notre <em>Histoire en citations.<\/em><\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Une chose n\u2019est pas juste parce qu\u2019elle est loi [\u2026], mais elle doit \u00eatre loi parce qu\u2019elle est juste.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1006\" class=\"cit-num\">1006<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>Cahiers<\/em> (posthume)<\/p><\/blockquote><p>Que de chemin parcouru depuis Montaigne\u00a0! \u00ab\u00a0Les lois se maintiennent en cr\u00e9dit non parce qu\u2019elles sont justes, mais parce qu\u2019elles sont lois\u00a0\u00bb (<em>Essais<\/em>) et Pascal\u00a0au si\u00e8cle de Louis <span class=\"caps\">XIV<\/span>: \u00ab\u00a0Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n\u2019y ob\u00e9it qu\u2019\u00e0 cause qu\u2019il les croit justes\u00a0\u00bb (<em>Pens\u00e9es<\/em>).<\/p><p>Comme tous les philosophes des Lumi\u00e8res, Montesquieu assure (Pr\u00e9face de <em>L\u2019Esprit des lois<\/em>)\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019est pas indiff\u00e9rent que le peuple soit \u00e9clair\u00e9.\u00a0\u00bb Toutes ces id\u00e9es nouvelles qui circulent dans des cercles de plus en plus larges vont fissurer l\u2019\u00e9difice social et amener l\u2019explosion r\u00e9volutionnaire que le prudent Montesquieu ne souhaitait pas plus que ses confr\u00e8res, et assur\u00e9ment moins que Rousseau.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les lois [\u2026] sont les rapports n\u00e9cessaires qui d\u00e9rivent de la nature des choses.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1004\" class=\"cit-num\">1004<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p><em>L\u2019Esprit des Lois<\/em> est la grande \u0153uvre de sa vie, vers quoi convergent toutes les autres. Le livre para\u00eet en octobre\u00a01748 \u00e0 Gen\u00e8ve\u00a0: succ\u00e8s consid\u00e9rable, 22 \u00e9ditions en un an et demi\u00a0!<\/p><p>Montesquieu cr\u00e9e ici une science des lois\u00a0: il cherche leur \u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb, discerne un ordre, une raison et s\u2019efforce de comprendre. D\u00e9marche parfois mal comprise\u00a0: expliquer l\u2019esclavage, le despotisme, les lois qui les instaurent, ce n\u2019est pas les justifier pour autant. Montesquieu dit seulement ce qui est, avant de dire ce qui devrait \u00eatre.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Dans l\u2019\u00e9tat de nature, les hommes naissent bien dans l\u2019\u00e9galit\u00e9\u00a0; mais ils n\u2019y sauraient rester. La soci\u00e9t\u00e9 la leur fait perdre, et ils ne redeviennent \u00e9gaux que par les lois.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1005\" class=\"cit-num\">1005<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>Montesquieu a plus souvent parl\u00e9 de libert\u00e9 que d\u2019\u00e9galit\u00e9 \u2013 oppos\u00e9 en cela \u00e0 Rousseau. Mais dans cette justification des lois dans la soci\u00e9t\u00e9, il existe un cousinage avec l\u2019id\u00e9e de base du <em>Contrat social.<\/em> Tout l\u2019Ancien R\u00e9gime \u00e9tant fond\u00e9 sur les privil\u00e8ges (fiscaux et autres), donc sur un principe fondamental d\u2019in\u00e9galit\u00e9, seule une r\u00e9forme litt\u00e9ralement r\u00e9volutionnaire pouvait amener l\u2019\u00e9galit\u00e9. Des ministres \u00e9clair\u00e9s en proposeront des amorces, sans pouvoir les imposer aux privil\u00e9gi\u00e9s qui conduiront in\u00e9luctablement \u00ab\u00a0leur\u00a0\u00bb r\u00e9gime \u00e0 sa perte.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0L\u2019\u00c9tat [\u2026] doit \u00e0 tous les citoyens une subsistance assur\u00e9e, la nourriture, un v\u00eatement convenable, et un genre de vie qui ne soit pas contraire \u00e0 sa sant\u00e9.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1007\" class=\"cit-num\">1007<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755), <em>L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>Dans cette \u0153uvre de science politique, rien de moins abstrait que ces droits du citoyen\u00a0! Au nom d\u2019un profond respect de la personne humaine, Montesquieu refuse les lettres de cachet, la torture, l\u2019intol\u00e9rance, le paup\u00e9risme, la guerre. Les r\u00e9volutionnaires trouveront chez lui bien des sujets de r\u00e9forme. Marat, qui \u00e9crit un<em> \u00c9loge de Montesquieu<\/em> en 1785, r\u00e9p\u00e9tera en 1789 qu\u2019il fut le premier \u00ab\u00a0\u00e0 exiger les droits de l\u2019homme et \u00e0 attaquer la tyrannie.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le gouvernement r\u00e9publicain est celui o\u00f9 le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance\u00a0; le monarchique, celui o\u00f9 un seul gouverne, mais par des lois fixes et \u00e9tablies\u00a0; au lieu que dans le despotique, un seul, sans loi et sans r\u00e8gle, entra\u00eene tout par sa volont\u00e9 et ses caprices.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1008\" class=\"cit-num\">1008<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755),<em> L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>Cette classification des formes de gouvernements fonde tout l\u2019\u00e9difice th\u00e9orique du philosophe qui prend d\u2019ailleurs parti\u00a0: toujours et partout contre le despotisme, et selon les temps et les lieux, pour une r\u00e9publique avec d\u00e9mocratie \u00e0 l\u2019antique, pour la constitution anglaise mod\u00e8le <span class=\"caps\">XVIII<\/span>e\u00a0si\u00e8cle, pour une monarchie fran\u00e7aise revue, corrig\u00e9e, mod\u00e9r\u00e9e.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Les hommes sont tous \u00e9gaux dans le gouvernement r\u00e9publicain\u00a0; ils sont \u00e9gaux dans le gouvernement despotique. Dans le premier, c\u2019est parce qu\u2019ils sont tout\u00a0; dans le second, c\u2019est parce qu\u2019ils ne sont rien.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1009\" class=\"cit-num\">1009<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755),<em> L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>Montesquieu va largement inspirer <em>l\u2019Encyclop\u00e9die<\/em> dans ses vues politiques, notamment quand elle condamne le despotisme, r\u00e9serve la r\u00e9publique aux petits \u00c9tats, loue la monarchie anglaise.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Il ne faut pas beaucoup de probit\u00e9 pour qu\u2019un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintienne ou se soutienne [\u2026] Mais dans un \u00c9tat [gouvernement] populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1010\" class=\"cit-num\">1010<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755),<em> L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>Le grand mot est l\u00e2ch\u00e9. La vertu est, avec le bonheur, une des id\u00e9es cl\u00e9s du si\u00e8cle. Montesquieu pr\u00e9cise cette notion complexe, cette valeur rare qui rend si difficile le r\u00e9gime r\u00e9publicain\u00a0: \u00ab\u00a0Ce que j\u2019appelle la <em>vertu<\/em> dans la r\u00e9publique est l\u2019amour de la patrie, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019\u00e9galit\u00e9 [\u2026] un renoncement \u00e0 soi-m\u00eame qui est toujours une chose tr\u00e8s p\u00e9nible [\u2026] demandant une pr\u00e9f\u00e9rence continuelle de l\u2019int\u00e9r\u00eat public au sien propre.\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">Le destin d\u2019un mot, le sort d\u2019une id\u00e9e \u00e9chappent \u00e0 l\u2019auteur\u00a0: Robespierre fera de la vertu l\u2019\u00e2me de la Terreur dans une R\u00e9publique dont il est pour un temps le ma\u00eetre absolu.<br>\u00ab\u00a0Il n\u2019y a point encore de libert\u00e9 si la puissance de juger n\u2019est pas s\u00e9par\u00e9e de la puissance l\u00e9gislative et de l\u2019ex\u00e9cutrice.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1011\" class=\"cit-num\">1011<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755),<em> L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>C\u2019est le fameux principe de la s\u00e9paration des pouvoirs\u00a0: \u00ab\u00a0Tout serait perdu si le m\u00eame homme, ou le m\u00eame corps [\u2026] exer\u00e7ait ces trois pouvoirs\u00a0: celui de faire les lois, celui d\u2019ex\u00e9cuter les r\u00e9solutions publiques, et celui de juger les crimes ou les diff\u00e9rends des particuliers.\u00a0\u00bb<\/p><p>La constitution anglaise, monarchique en apparence, r\u00e9publicaine en r\u00e9alit\u00e9, pr\u00e9sente un bon \u00e9quilibre des trois pouvoirs\u00a0: elle s\u00e9duit fort le philosophe qui l\u2019a vu fonctionner sur place. La <em>D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen<\/em> (article\u00a016) consacrera cette s\u00e9paration des pouvoirs, en 1789.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Pour qu\u2019on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses le pouvoir arr\u00eate le pouvoir.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1012\" class=\"cit-num\">1012<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755),<em> L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>En plus de la s\u00e9paration des pouvoirs, il souhaite leur \u00e9quilibre\u00a0: pouvoirs interm\u00e9diaires (noblesse, Parlements) face \u00e0 l\u2019arbitraire royal. D\u2019o\u00f9 une monarchie temp\u00e9r\u00e9e, tr\u00e8s loin du r\u00e9gime devenu despotique sous Mazarin, Richelieu, Louis\u00a0<span class=\"caps\">XIV<\/span>.<\/p><p>Les Monarchiens des premiers mois de la R\u00e9volution tenteront de faire triompher cette \u00e9volution qui aurait fait l\u2019\u00e9conomie d\u2019une r\u00e9volution. Mais Condorcet, d\u00e8s avant la R\u00e9volution, r\u00e9futait ce syst\u00e8me de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9quilibre\u00a0\u00bb comme absurde\u00a0: \u00ab\u00a0Un esclave qui aurait deux ma\u00eetres, souvent divis\u00e9s entre eux, cesserait-il d\u2019\u00eatre esclave\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le gouvernement est comme toutes les choses du monde\u00a0; pour le conserver, il faut l\u2019aimer.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"1013\" class=\"cit-num\">1013<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755),<em> L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>Th\u00e9orie mise \u00e0 part, cette phrase qui est d\u2019abord de grand bon sens explique tout, y compris le chaos politique du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res et la mort d\u2019un Ancien R\u00e9gime mal aim\u00e9 de tous les Fran\u00e7ais, qu\u2019ils soient du peuple ou des ordres privil\u00e9gi\u00e9s.<\/p><p>\u00ab\u00a0C\u2019est de l\u2019esprit sur les lois\u00a0\u00bb, a dit Mme\u00a0du Deffand qui tient le plus c\u00e9l\u00e8bre salon du si\u00e8cle. C\u2019est \u00ab\u00a0le plus grand livre du <span class=\"caps\">XVIII<\/span>e\u00a0si\u00e8cle\u00a0\u00bb \u00e9crira au <span class=\"caps\">XIX<\/span>e le philosophe Paul Janet qui le place aussi haut que la Politique d\u2019Aristote. Seule certitude, <em>l\u2019Encyclop\u00e9die<\/em> \u00e0 venir doit beaucoup \u00e0 cette derni\u00e8re \u0153uvre de Montesquieu. Et pendant la R\u00e9volution, la vertu (au sens d\u2019amour de la patrie) sera un ma\u00eetre mot.<\/p><p>Aujourd\u2019hui encore, on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 Montesquieu\u00a0: pour sa classification des trois formes de gouvernement (r\u00e9publicain, monarchique, despotique) et pour son principe de la s\u00e9paration des pouvoirs (ex\u00e9cutif, l\u00e9gislatif, judiciaire).<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Ce sont les diff\u00e9rents besoins dans les diff\u00e9rents climats, qui ont form\u00e9 les diff\u00e9rentes mani\u00e8res de vivre\u00a0; et ces diff\u00e9rentes mani\u00e8res de vivre ont form\u00e9 les diverses sortes de lois.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">MONTESQUIEU<\/span> (1689-1755),<em> L\u2019Esprit des Lois<\/em> (1748)<\/p><\/blockquote><p>La \u00ab\u00a0th\u00e9orie des climats\u00a0\u00bb renvoie \u00e0 divers auteurs depuis l\u2019Antiquit\u00e9 \u2013 Montesquieu fut influenc\u00e9 par<em> La Germanie<\/em> de Tacite, l\u2019un de ses auteurs favoris. Elle se retrouve en 3e partie de <em>l\u2019Esprit des lois<\/em>, Livre <span class=\"caps\">XIV<\/span>, chap. X.<\/p><p>Le climat pourrait influencer substantiellement la nature de l\u2019homme et de sa soci\u00e9t\u00e9.\u00a0 De cette constatation de bon sens, l\u2019auteur tire (\u00e0 tort) certaines lois\u00a0:<\/p><p>\u00ab\u00a0Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont\u00a0; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens.\u00a0\u00bb<br>\u00ab\u00a0Ce sont les diff\u00e9rents besoins dans les diff\u00e9rents climats, qui ont form\u00e9 les diff\u00e9rentes mani\u00e8res de vivre\u00a0; et ces diff\u00e9rentes mani\u00e8res de vivre ont form\u00e9 les diverses sortes de lois.\u00a0\u00bb<\/p><p>Montesquieu popularise la th\u00e9orie d\u2019une \u00ab\u00a0force retentissante\u00a0\u00bb appliqu\u00e9e au seul domaine politique, en faisant une clef de lecture des diff\u00e9rences politiques entre soci\u00e9t\u00e9s. Certains climats sont sup\u00e9rieurs \u00e0 d\u2019autres, le climat temp\u00e9r\u00e9 de la France \u00e9tant l\u2019id\u00e9al. Les peuples vivant dans les pays chauds ont tendance \u00e0 s\u2019\u00e9nerver, alors que les habitants des pays du nord sont rigides\u2026<\/p><p>Montesquieu qui esquissa l\u2019id\u00e9e dans les <em>Lettres persanes<\/em> lui donna une place importante dans<em> <span class=\"caps\">L\u2019E<\/span>sprit des lois.<\/em><\/p><h4>Critiques<\/h4><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Pour l\u2019utilit\u00e9 de mon empire, j\u2019ai pill\u00e9 le livre de Montesquieu sans le nommer. J\u2019esp\u00e8re que si, de l\u2019autre monde, il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat, pour le bien de vingt millions d\u2019hommes. Il aimait trop l\u2019humanit\u00e9 pour s\u2019en formaliser. Son livre est mon br\u00e9viaire.\u00a0\u00bb\u202f<span id=\"13\" class=\"cit-num\">13<\/span><\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">CATHERINE<\/span> <span class=\"caps\">II<\/span> de Russie (1729-1796), <em>Correspondance<\/em>, Lettre \u00e0 D\u2019Alembert<\/p><\/blockquote><p>Elle s\u2019adresse au pr\u00e9facier de<em> l\u2019Encyclop\u00e9die,<\/em> lui envoyant sa fameuse<em> Instruction pour le nouveau code<\/em> (le Nakaz), inspir\u00e9 de <em>l\u2019Esprit des lois<\/em> dont elle admire plus que tout la raison pure. L\u2019imp\u00e9ratrice reprend le principe de la s\u00e9paration des pouvoirs l\u00e9gislatif, ex\u00e9cutif et judiciaire, et condamne le servage \u00e0 d\u00e9faut de l\u2019abolir \u2013 mais au cours de son r\u00e8gne, les conditions faites aux serfs de Russie furent aggrav\u00e9es.<\/p><p>M\u00eame avis partag\u00e9 avec Mme Geoffrin, salonni\u00e8re en vue\u00a0: \u00ab\u00a0Le nom du pr\u00e9sident de Montesquieu prononc\u00e9 dans votre lettre m\u2019a arrach\u00e9 un soupir. Son<em> Esprit des lois<\/em> est le br\u00e9viaire des souverains, pour peu qu\u2019ils aient le sens commun.\u00a0\u00bb<\/p><p>Rang\u00e9e parmi les \u00ab\u00a0despotes \u00e9clair\u00e9s\u00a0\u00bb du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res (avec Fr\u00e9d\u00e9ric\u00a0<span class=\"caps\">II<\/span> en Prusse et Joseph\u00a0<span class=\"caps\">II<\/span> en Autriche), Catherine la Grande correspondit longuement avec Voltaire et aida financi\u00e8rement Diderot, lui achetant sa biblioth\u00e8que en 1765 et la laissant \u00e0 sa disposition, tout en lui versant une pension substantielle en tant que biblioth\u00e9caire. En 1773, il s\u00e9journera cinq mois \u00e0 St-P\u00e9tersbourg.<\/p><p>Toutes ses relations avec les philosophes des Lumi\u00e8res ont servi son image. Mais le despotisme \u00e9clair\u00e9 fut une illusion d\u00e9\u00e7ue. L\u2019av\u00e8nement de la raison et de l\u2019\u00c9tat rationnel aboutit \u00e0 la raison d\u2019\u00c9tat, cynique et autoritaire. Montesquieu l\u2019aurait d\u00e9plor\u00e9 avant tous ses confr\u00e8res.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Avouons avec Mme du Deffand que souvent <em>l\u2019Esprit des lois<\/em> est de l\u2019esprit sur les lois.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\"><span class=\"caps\">VOLTAIRE<\/span> (1694-1778), <em>Commentaire sur l\u2019Esprit des lois<\/em> (1777)<\/p><\/blockquote><p>Ce n\u2019est qu\u2019un mot sign\u00e9 et contresign\u00e9 de ces deux beaux esprits qui ne r\u00e9sistent jamais \u00e0 la tentation. Mais c\u2019est faux. La post\u00e9rit\u00e9 rendra justice \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Montesquieu.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0N\u00e9 sous un gouvernement doux, vivant dans une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9clair\u00e9e o\u00f9 le souvenir des factions \u00e9tait lointain et o\u00f9 le despotisme qui les avait r\u00e9prim\u00e9es n\u2019\u00e9tait plus pr\u00e9sent ou du moins sensible, il accommoda l\u00e9g\u00e8rement l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 son d\u00e9sir.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Charles-Augustin <span class=\"caps\">SAINTE<\/span>\u2013<span class=\"caps\">BEUVE<\/span> (1804-1869), Les Lumi\u00e8res et les salons,<em> Causeries du lundi<\/em>, t. <span class=\"caps\">VII<\/span><\/p><\/blockquote><p>\u00ab\u00a0Prenons <em>L\u2019Esprit des lois<\/em> pour ce qu\u2019il est, une \u0153uvre de pens\u00e9e et de civilisation.\u00a0\u00bb Mais il est trop fin critique pour ne pas contextualiser l\u2019\u0153uvre dans la vie de Montesquieu et d\u00e9celer le point faible\u00a0!\u00a0<\/p><p>\u00ab\u00a0Au d\u00e9but de <em><span class=\"caps\">L\u2019E<\/span>sprit des lois<\/em>, il va jusqu\u2019\u00e0 dire que les premiers hommes suppos\u00e9s sauvages et purement naturels sont avant tout timides et ont besoin de la paix\u00a0: comme si la cupidit\u00e9 physique, le besoin et la faim, ce sentiment aveugle que toute jeunesse a de sa force, et aussi cette rage de domination qui est inn\u00e9e au c\u0153ur humain ne devaient pas engendrer d\u00e8s l\u2019abord les rixes et les guerres. Cette critique est fondamentale et porte sur tout <em><span class=\"caps\">L\u2019E<\/span>sprit des lois<\/em>. Montesquieu accorde trop non seulement en-dehors, mais en secret et dans sa propre pens\u00e9e, au d\u00e9corum de la nature humaine.\u00a0\u00bb<\/p><p>Reste que l\u2019\u0153uvre est (pr\u00e9)r\u00e9volutionnaire, alors m\u00eame que Montesquieu ne l\u2019\u00e9tait pas plus que Voltaire et beaucoup moins que Rousseau<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0Le livre de Montesquieu, avec tous ses d\u00e9fauts, allait d\u00e9jouer les craintes et surpasser les esp\u00e9rances de ses amis m\u00eames. Il y a des ouvrages qu\u2019il ne faut pas voir de trop pr\u00e8s\u00a0: ce sont des monuments.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Charles-Augustin <span class=\"caps\">SAINTE<\/span>\u2013<span class=\"caps\">BEUVE<\/span> (1804-1869), Les Lumi\u00e8res et les salons,<em> Causeries du lundi<\/em>, t. <span class=\"caps\">VII<\/span><\/p><\/blockquote><p>\u00c9l\u00e9gante formule pour pr\u00e9venir le lecteur du danger de cette litt\u00e9rature\u2026 Aussi peu r\u00e9volutionnaire que Sainte-Beuve, le vicomte Louis de Bonald (17541840) affirmait que \u00ab\u00a0Depuis l\u2019\u00c9vangile jusqu\u2019au <em>Contrat social<\/em>, ce sont les livres qui ont fait les r\u00e9volutions.\u00a0\u00bb<\/p><p>En\u00a0fait, les philosophes des Lumi\u00e8res n\u2019\u00e9taient pas r\u00e9volutionnaires, mais leur pens\u00e9e le devint, diffus\u00e9e par leurs \u0153uvres. En sch\u00e9matisant\u00a0: \u00e0 Voltaire le temps de la pr\u00e9-R\u00e9volution\u00a0; Montesquieu triomphe sous la Constituante o\u00f9 Diderot aussi a son heure\u00a0; puis L\u00e9gislative et Convention s\u2019inscrivent sous le signe de Rousseau qui inspire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9lan des discours jacobins \u2013 le <em>Contrat social<\/em> \u00e9tait le livre de chevet de Robespierre.<\/p><blockquote><p class=\"citation-small\">\u00ab\u00a0V\u00e9ritable somme politique, <em>De l\u2019esprit des lois<\/em> (1748) est le chef-d\u2019\u0153uvre de Montesquieu. L\u2019auteur y engage tout \u00e0 la fois une r\u00e9flexion sur les diff\u00e9rents gouvernements, une enqu\u00eate sur les soci\u00e9t\u00e9s humaines et une analyse compar\u00e9e des lois, afin de former tout homme \u00e0 \u00e9valuer l\u2019intervention l\u00e9gislatrice.\u00a0\u00bb<\/p><p class=\"auteur\">Denis de <span class=\"caps\">CASABIANCA<\/span>, pr\u00e9sentation de <em>Montesquieu, De l\u2019esprit des lois. Anthologie<\/em> (2019)<\/p><\/blockquote><p>Professeur de philosophie au lyc\u00e9e et en classes pr\u00e9paratoires \u00e0 Marseille, ses recherches portent sur l\u2019histoire des sciences et des id\u00e9es politiques au <span class=\"caps\">XVIII<\/span>e si\u00e8cle. Dans<em> Apprendre autrement \u00e0 philosopher<\/em> (2022), il s\u2019inspire de la p\u00e9dagogie Freinet dont les techniques se r\u00e9v\u00e8lent particuli\u00e8rement f\u00e9condes pour apprendre \u00e0 \u00ab\u00a0penser par soi-m\u00eame\u00a0\u00bb. Et Montesquieu se r\u00e9v\u00e8le un philosophe indispensable.<\/p><p>\u00ab\u00a0En s\u2019attachant \u00e0 saisir \u2018l\u2019esprit des lois\u2019 \u2013 ou rapports que les lois entretiennent avec le climat, la religion, les m\u0153urs, les richesses et le commerce de chaque peuple \u2013, il propose une mani\u00e8re nouvelle d\u2019appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 sociale\u2026 qui semble aujourd\u2019hui encore novatrice, tant le sujet est consid\u00e9rable.\u00a0\u00bb<\/p><p>Laissons-lui le mot de la fin, le plus court et le plus juste qui soit.<\/p><\/div><style>\r\n        a .cit-num {\r\n            text-decoration: none !important;\r\n            color: inherit !important;\r\n        }\r\n    <\/style>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<style>\r\n        a .cit-num {\r\n            text-decoration: none !important;\r\n            color: inherit !important;\r\n        }\r\n    <\/style>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 \u00ab\u00a0Le gouvernement est comme toutes les choses du monde&nbsp;; pour le conserver, il faut l\u2019aimer.\u00a0\u00bb MONTESQUIEU, De l\u2019esprit des\u00a0lois (1748) Historiquement, Montesquieu devance le grand Voltaire de quelques ann\u00e9es. Pour l\u2019esprit, au sens d\u2019humour ou d\u2019ironie, il fait jeu \u00e9gal avec lui dans les Lettres Persanes (1721), son premier grand succ\u00e8s. 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